L’Arche de Nova

Utopies poétiques pour futurs désirables. Et si c’était toujours l’heure de tout réinventer ? L’Arche de Nova embarque tout un bestiaire d’artistes pour un déluge de bonnes idées dans un monde déconfiné, via des hypothèses grandioses, des scénarios farfelus, des raisonnements magiques, des logiques insensées, de noirs vertiges… à contre-courant du pessimisme apocalyptique.

Musiciens, écrivaines, cinéastes, dessinatrices, humoristes, plasticiennes : chaque jour, en trois minutes, l’un.e des membres de l’équipage monte sur le pont et imagine la société de demain, le temps d’une note vocale très sérieuse ou complètement délirante. Il était un joli navire… en voyage vers l’avenir.

Un podcast imaginé et coordonné par Richard Gaitet, réalisé par Mathieu Boudon et Benoît Thuault.

par Richard Gaitet

Épisodes

Marie HL : « Demain, il suffira d’un son pour faire pousser un arbre »

Cette architecte et joueuse de tuba, étudiante du master de création littéraire du Havre, nous chuchote que tous les mots, cris, jouissances, « craquements d’orteils ou grincements de dents » seront bientôt des matériaux pour rebâtir les villes. Gloire aux « nouveaux ouvriers du brouhaha » !
« Les dessins parlent d’utopie. L’utopie évoque l’époque. 1957. Un pays, leurs désirs conjoints. Il est presque trop tard. » Fin février, sur les ondes digitales et bénévoles de Ouest Track Radio, le « haut-parleur » des habitant.e.s du Havre, Marie HL ouvrit la porte de Seuils, sa série sur des utopies urbaines et rurales, « concrètes ou pas », contées sous la forme de « bribes de fiction autour d’un père et ses deux filles ». Le prologue, mystérieux, semble décrire le moment où l’architecte brésilien Oscar Niemeyer (1907-2012) vient présenter la maquette et les plans de Brasilia, qui devint en 1960 la nouvelle capitale administrative de son pays, créée à partir de rien dans la terre rouge. Marie s’interroge : « Était-ce bien utopique de décentrer un cœur ? »Mais qui est donc cette jeune femme initiale(s) ? Figurez-vous que Marie HL – ce sont les deux lettres de son double vrai nom, qui restera secret – abrite en son myocarde une palanquée d’initiatives palpitantes. Architecte diplômée, elle joue du tuba dans une redoutable fanfare parisienne nommée le Georges Gang Brass Band, déclame ses sensations poétiques sous les acrobaties picturales du collectif « Dessin Envolé » de Montreuil, et boucle actuellement ses études au master de création littéraire du Havre, pour lequel elle termine une autofiction de « géogénéalogie », méthode inventée permettant de remonter le plus loin possible dans sa propre lignée « en parcourant les lieux de vie de ses ancêtres » pour dire « la réalité tantôt brute tantôt magique du territoire, ses limites, ses bouleversements ».Grimpant à bord de L’Arche de Nova, la romancière itinérante nous chuchote que tous les mots, cris, sons, jouissances, seront bientôt des matériaux pour rebâtir les villes. « Il suffira d’émettre un son pour que pousse un arbre. Ou bien de grincer des dents pour faire tomber un mur et dégager la vue. (…) Tout pourra être utilisé : tous les dialectes, tous les jargons ; signes, cheveux sur la langue, bégaiements, langue des oiseaux, balbutiements, esperanto, quechua... Ne pas se comprendre sera devenu facile. Deux personnes ne parlant pas la même langue construiront des cabanes bilingues qui leur ressemblent (…) Les muets claqueront des doigts. Les manchots taperont du pied (…) Alors plus personne ne pourra s’empêcher de parler, comme dans une fanfare sans chef, jam session de l’espace ininterrompu, nous serons les nouveaux ouvriers du brouhaha. » Au boul-oh !Pour écouter Comme à la radio, écrite et interprétée par les artistes du master de création littéraire du Havre, c’est ici : https://ouest-track.com/podcasts/comme-a-la-radio-325/comme-a-la-radio-episode-01-5309?fbclid=IwAR0zuf30cqX-9pCYIwHmeXWOmkhjGcgnxCWRRY-vyzszncknEDE1uixBKPQRéalisation : Mathieu Boudon.Image : Midnight Special, de Jeff Nichols (2016).  

04 mars 2021

5:31

Patrice Blouin : « Demain, nous demanderons des temps morts pour changer de stratégie »

Auteur d’un curieux petit roman « d’auto-science-fiction », ce critique d’art et professeur d'histoire des idées à Limoges sort de sa « boîte à outils » trois solutions pour « tirer parti du temps qu’il nous reste ».
« Mon nom est Orpheus McFly. Mais vous pouvez m’appeler Popeye. Borgne depuis la mort de Maman. Pas trop joli à regarder. » C’est l’histoire d’un drôle de gonze qui, le jour des funérailles de sa mère, au Mans, en 2013, part avec le cadavre de cette dernière sur l’épaule, en criant : « Allez salut les motards ! Salut les moutons ! » Son noble but est le suivant : l’enterrer à Chypre, mais… en 1979. Au moyen d’une série « de fente molle, de cercle lumineux » qui lui permettent de se déplacer dans le temps, non sans quelques déraillements. Cette échappée burlesque « d’auto-science-fiction », écrite dans le sillage de deux ans de voyage en Méditerranée, est le sujet de Popeye de Chypre, le nouveau roman de Patrice Blouin, dont les 111 pages paraîtront le 11 mars aux éditions MF.« Pendant le voyage tout va bien. Tu te promènes comme un miroir le long du chemin. Mais à chaque nouveau retour tu as plus de difficulté à te réinsérer dans la vie courante. Quand tu étais plus jeune tu intégrais sans problème l’existence collective dans le Monde Présent et les séjours solitaires dans l'Étrange Passé. Maintenant… » « … tu restes obstinément à distance à regarder pousser les gens comme des plantes figées dans leur environnement. Depuis quand tu n’es plus sorti de ta cave ? Depuis combien de jours ? Depuis combien d’années ? »Professeur de culture générale à l’école nationale supérieure d’art de Limoges, ancien rédacteur des Cahiers du cinéma (2000-2004) et plume ponctuelle pour Les Inrocks, Artpress, Libération ou la NRF, Patrice Blouin est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sport et ses images, d’un essai sur l’impact des blockbusters sur nos fantasmes (Magie industrielle), ou d’une trilogie de contes fantastiques (Tino et Tina, Baltern, Zoo : clinique). Pour L’Arche de Nova, ce savant « bricoleur du dimanche » sort de sa « boîte à outils » trois solutions pour « tirer parti du temps qu’il nous reste » ; il est question de temps découpé en fines tranches, suspendu ou gonflé, en s’inspirant des préceptes de la philosophie antique comme de la NBA. Time out, ref !Réalisation : Mathieu Boudon.Image : temps mort pour l’équipe des Chargers de New Haven, Connecticut, USA (2017).  

03 mars 2021

4:34

Boll : « Demain, j’aurai le dernier tire-bouchon »

Empereur de l’encre de Chine, ce dessinateur parisien esquisse cinq visions d’avenir, post-apocalyptique, animalière ou transhumaniste, dans lesquelles il ne trouve guère sa place. Pas de bol !
« La morue n’était qu’un plat de tous les jours, pas une espèce en voie d’extinction. » Dans Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué, son nouveau livre illustré à paraître le 11 mars aux éditions Le Tripode, (Dominique) Boll s’attache à restituer un monde « en noir et blanc », évanoui, enfoui sous les couleurs de la modernité : la France rurale des années 60, que ce dessinateur a pu observer, enfant, dans les Yvelines – quand le département se nommait encore la Seine-et-Oise. Cette époque révolue, où « les hommes portaient des chapeaux et les femmes des mises en pli sous leur foulard », Boll la ravive par petites touches textuelles, pointillés de détails (objets, vêtements, habitudes) et succession de micro-portraits (gamin portant un pot « au » lait, garçon-boucher qui « vous regarde vaguement comme une pièce à désosser », ou « l’innocent » du village et ses grands yeux ahuris) qui font face aux gracieux jetés d’encre de cet adepte du pinceau libre, à la recherche de « l’instant suspendu ».« L’an 2000 faisait rêver. Rêver et un peu peur aussi. Mais surtout rêver. Nous passerions nos vacances sur la lune. Nos voitures seraient atomiques. Nous mangerions des pilules servies par des robots. » Grimpant à bord de L’Arche de Nova, l’illustrateur attitré du magazine Livres Hebdo esquisse à 59 ans cinq visions d’avenir heureuses ou malheureuses, post-apocalyptique, animalière ou transhumaniste, dans lesquelles, à chaque coup, il ne trouve guère sa place. Rendez-lui la Seine-et-Oise !Réalisation : Mathieu Boudon.Dessin : Singe laineux, par Boll.  

02 mars 2021

3:58

Floyd Shakim : « Demain, on applaudira tout ce qui est raté, foireux, mal préparé »

Auteur d’un bref album de spleen électronique, le réalisateur de ce podcast détourne son propre navire pour faire l’éloge de l’échec à tous les étages de la société, quand nous pourrons « valoriser les retards, les copies blanches, le bégaiement, la timidité ». Ce n’est pas très pro ? Parfait !
« On a les mains vides, la tête dure. » Sur Enfants perdus, l’un des six tracks vaporeux de son album intitulé Les Funambules sorti début février, Floyd Shakim décrit l’errance d’une poignée de jeunes gens qui « marchent à tâtons, se concertent, survolent des ruines et se démerdent ». Ses mômes sont « toujours déçus » par les adultes, dans ce monde où, dit-il, « même quand t’as gagné, t’as perdu ». Solutions possibles, pas tout à fait raccord avec les idéaux de la start-up nation : « Au pire on fait rien (…) Au pire on s’exile. »Clarifions fissa l’identité de ce Parisien de 31 ans. Il s’agit du réalisateur sonore de L’Arche de Nova, planqué derrière son alter-ego musical, qui chante, écrit, compose et produit l’intégralité de cet EP de spleen électronique dont les héros fuient « les fous, les coups, les fauves », confectionné entre « les monts brumeux de l’Ardèche » et un studio déconnecté et non-meublé de Seine-Saint-Denis surnommé « le monastère », visiblement propice à l’éclosion de climats dépouillés ayant retenu quelques leçons de King Krule, James Blake et Frank Ocean.Détournant poliment notre navire utopique, Floyd Shakim poursuit son ode aux « châteaux de sable » à travers cet éloge de l’échec à tous les étages de la société, de l’école primaire au sommet de l’Etat. Dans son futur désirable, nous pourrons « paraître le moins professionnel possible, ajuster les salaires en fonction du degré de médiocrité, mal préparer les rendez-vous, valoriser les retards, les copies blanches, le bégaiement, la timidité ». Caramba, encore raté : c’est très réussi.Pour voir le clip champêtre et camisolé de Chambre noire, c’est ici : https://www.nova.fr/news/floyd-shakim-entre-reve-et-cauchemar-sur-son-prochain-ep-79126-15-12-2020/Texte, musiques, réalisation : Mathieu Boudon.Image : Les Malheurs d’Alfred, de Pierre Richard (1972).  

25 février 2021

5:40

Garance Meillon : « Demain, chaque pays ouvrira son Département des Problèmes Insolubles »

Cette écrivaine, scénariste et réalisatrice parisienne imagine un autre « Bureau des Légendes », capable de résoudre tous les mystères depuis l’apparition de la vie sur Terre jusqu’à la séparation de Daft Punk.
« Ses parents lui ont parlé de leur rencontre insolite, de leur amour improbable, de sa naissance impensable, en vrac, sans chronologie, comme on raconte les histoires vraies, en ajoutant ou en retranchant des éléments selon les soirées, leur auditoire et leur niveau d’ébriété. Parfois, par pudeur, ils oubliaient volontairement un détail (…) » Que savons-nous exactement de la somme de détails involontaires et de circonstances difficiles ou amusantes qui présidèrent à notre naissance ? Voudriez-vous retracer, jour après jour, rue par rue, les premiers mots échangés, les premiers rencards de vos vieux ? C’est le pari romantique du troisième roman de la Parisienne Garance Meillon, Les corps insolubles, qui vient de paraître dans la collection « L’Arpenteur » de Gallimard.Circulant dans Paname à l’arrière d’une moto pilotée par son mec, Camille, son héroïne « un peu austère par nature », tente de rassembler les pièces du dossier psycho-géographique qui poussèrent son père, fan des Stones et fils d’immigrés tunisiens ayant grandi dans une barre d’immeubles de la banlieue parisienne, à tomber amoureux – et réciproquement – de sa mère, lectrice de Kerouac et fille de gaullistes coincés de la banlieue dijonnaise. Contrairement à l’eau et l’huile, ces deux-là ont su se mélanger.À bord de L’Arche de Nova, Garance Meillon, écrivaine, scénariste, script-doctor et réalisatrice de 33 ans prolonge ses recherches autour de la notion d’improbabilité en imaginant, pour chaque pays, la création prochaine d’un « Département des Problèmes Insolubles », capable de résoudre tous les mystères depuis l’apparition de la vie sur Terre jusqu’à la séparation de Daft Punk, en passant par l’élévation des pyramides d’Egypte, le vol MH 370 ou la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès. Tout-tout-tout, vous saurez tout sur le réel. Mais comment continuer à inventer des films et des romans après ça ? Pour y réfléchir, Garance re-brasse les faces de son Rubik’s Cube d’anticipation.Réalisation : Mathieu Boudon.Image : Ovni(s), de Clémence Dargent & Martin Douaire (2021).  

24 février 2021

5:29

Aurélien Manya : « Demain, on travaillera moins, mais on marchera plus »

Auteur d’une dystopie futuriste située dans un Marseille en guerre, cet écrivain et monteur de cinéma nous balade ici dans une France qui, forcée de se rationner en électricité, interdira tous les transports à moteur : voiture, train, avion, bateau. Le pied !*
« On savait que tout allait péter. » Juillet 2054. Suite à une palanquée de crises économiques, les États d’Europe occidentale se sont effondrés les uns après les autres. Marseille est la nouvelle capitale de la France depuis l’indépendance de Paris. Hélas, la cité phocéenne est le théâtre d’une guerre civile qui la ronge depuis trois ans, dans la foulée d’une panne générale d’internet. Une coalition fasciste a réussi à annexer la partie sud de Massilia, tandis que nombreux sont celles et ceux qui cherchent à tout prix à fuir le pays.Ce futur indésirable et tendu où – comme si ça ne suffisait pas ! – les températures frôlent en moyenne les 55°C, c’est celui du troisième roman d’Aurélien Manya, Trois cœurs battant la nuit, qui vient de paraître dans la collection « L’Arpenteur » de Gallimard. L’un des trois cœurs, Sohan, s’apprête à embarquer sur un cargo direction le Maroc, présenté comme « une république jeune et dynamique où tout est possible ». Il devra pour cela traverser Mars de nuit, arme au poing, tandis que la femme qu’il aime, Layla, grimpera à l’arrière d’un camion-taxi en direction de Perpignan, qu’elle quitte ensuite pour quarante kilomètres de marche à pied vers un village coupé du monde, se retrouvant vite à court d’eau sous un soleil de plomb, mais « roulant » dans un torrent puis dégustant « ses deux dernières tranches de viande synthétique » à l’ombre d’un orme, décor d’une lumineuse renaissance.Voyagerez-vous avec Aurélien ? L’homme en a sous les semelles. Rappelons que cet écrivain (Le temps d’arriver, Avec le feu) et monteur de cinéma (pour Des plans sur la comète de Guilhem Amesland ou Love & Bruises de Lou Ye) traversa les Ardennes à pattes de Charleville à Charleroi dans les bottines du « voleur de feu », sur le trajet de la deuxième fugue d’Arthur Rimbaud, parmi notre régiment de joyeux traîne-savates répondant au doux nom de « Rimbaud Warriors », le temps d’un épique documentaire littéraire diffusé sur Radio Nova en septembre 2018.À bord de notre Arche, Aurélien Manya arpente une France qui, forcée de se rationner en électricité, interdit tous les transports motorisés : voiture, train, avion, bateau. « Les ventes de godasses personnalisées dépassent celles des concessionnaires automobiles » et les relations amoureuses, sociales ou professionnelles s’en trouvent bouleversées. Le pied !Pour écouter Aurélien Manya lire un extrait de Trois cœurs battant la nuit à bord de L’Arche de Nova, c’est ici : https://www.nova.fr/news/aurelien-manya-demain-fera-chanter-les-eoliennes-36268-31-03-2020/Réalisation : Mathieu Boudon.Image : Les Chemins de la liberté, de Peter Weir (2010).  

22 février 2021

3:50

Sergio Aquindo : « Demain, prendre son bain sera considéré comme un sport philosophique »

Auteur d’un « Atlas des monstres connus et méconnus », ce dessinateur argentin se plonge dans les archives de la trop brève république révolutionnaire de Valadonie (1924-1930), qui luttait contre la routine en valorisant la « déconnaissance ».
« Un corps d’oiseau et une tête de singe. Un corps trop doux, une tête trop pensante et beaucoup de rage. » Il apparaît, fragile, au milieu de l’Atlas des monstres connus et méconnus conçu par l’auteur et dessinateur argentin Sergio Aquindo, publié en 2020 aux éditions du Chêne. Un inventaire d’horribles et malheureuses créatures, piochées dans le cinéma thaïlandais ou la mythologie mapuche, dans « l’Interzone » de William Burroughs ou Le Banquet de Platon, comme si les monstres innombrables que Franquin dessinait pour se détendre entre deux albums de Gaston Lagaffe étaient réunis pour un colloque dans les cercles concentriques de l’Enfer de Dante. D’une précision de zoologue surréaliste, croquant à trait fin ses bestioles dans des plans de coupe scientifiques ou dans d’inquiétants tableaux, Aquindo y exhume donc une pauvre chose, le piaf-macaque, tiré d’Êtres et bêtes de la pampa, signé en 1882 de son mystérieux compatriote Alfonso Espinosa y Cano.« Une tête qui plonge et traîne par terre, des ailes vaines, un plumage infesté de vermine. Incapable de voler, de chasser ou de bâtir un nid, de grimper aux arbres pour cueillir des fruits ou fuir les prédateurs, le monopaharo vit perpétuellement dans la faim et la crainte, ce qui le rend furieux et méchant. Il mange au hasard (il pourrait manger de la terre ou éventrer un nourrisson). Il ne vivra pas longtemps. On le chasse, le brime, on l’enferme. Il est venu au monde à la fois condamné et sans défense. »Quelle leçon tirer du lourd singe ailé ? Ne faudrait-il pas le « déconnaître » pour mieux le comprendre ? Prenons pour cela la direction de la trop brève république révolutionnaire de Valadonie (1924-1930), à laquelle Sergio Aquindo consacrera son prochain livre, en mêlant ses croquis aux archives de cette utopie concrète qui échafaudait des « fortifications fraternelles démontables et mobiles, pour rendre inutiles les limites du royaume », une « bibliothèque des rêves, classés par thèmes, langues, classes sociales », une drôle de pratique du football « improvisé » et plus généralement des gestes sportifs « et philosophiques » contenus dans le simple fait de réapprendre à s’asseoir sur une chaise, prendre son bain ou marcher dans la rue, « routines » odieuses qu’il convient de « déconnaître ».Installé à Paris depuis 2001, dessinateur régulier du journal Le Monde, l’artiste nous livre en avant-première des fragments très enthousiasmants de ses recherches sur cette contrée utopique. ¡ Gracias !Réalisation : Mathieu Boudon.Image : Huit et demi, de Federico Fellini (1963).  

18 février 2021

4:59

Aïssa Lacheb : « Demain, l’hôpital public ne fera plus le tri comptable entre les patients »

À Reims, cet écrivain et infirmier clame sa colère contre l’obsession de rentabilité « sortie des cerveaux détraqués de technocrates ignobles », dont une « tarification à l’acte » qui plombe les services hospitaliers, entre burn-out et turn-over.
« Tu es né d’où ? D’une cuisse innocente de femme et d’un sexe mâle qui puait l’alcool. Tu es né d’où ? D’un grand drap sali de vomissures et d’impuretés. Ton géniteur, ton père devenu une infamie… Ta mère en larmes, ta mère pleine de douleurs. La liberté. Amère liberté. » Noir c’est noir. Paru en janvier aux éditions Au Diable Vauvert, Erostrate for ever, le dernier livre d’Aïssa Lacheb court dans les cendres d’une humanité en voie d’extinction, qui mérite de finir au bûcher. Le titre, lui-même, allume la mèche : on se souvient de ce jeune Grec, Erostrate, qui cherchait à tout prix la célébrité et ne trouva rien d’autre pour l’obtenir que de mettre le feu à l’une des sept merveilles du monde, le temple d’Artémis à Ephèse, quatre siècles avant Jésus-Christ. Objectif atteint puisque, comme le nota Sartre, tout le monde a oublié le nom de l’architecte.Dans son temple de papier, dans ce roman choral qui rassemble cinq histoires liées entre elles par les fils du désespoir, Aïssa Lacheb chante les heures sombres des descendants brisés, barjos ou balourds d’Erostrate. En témoigne ce malheureux rejeton d’alcoolo, incapable de résister à l’atavisme de la bouteille, le temps d’un terrible portrait, hallucinant de haine de soi, qui mériterait d’être lu par l’auteur à voix haute, en public. « Marche de travers et dégueulis par terre ! Il faudrait que tu le ramasses, ce dégueulis, car c’est ton âme répandue là. Ramasse ton âme, ramasse-la, enfouis-la profondément dans tes poches, tu l’étaleras chez toi, tu la contempleras… Ceux que tu croises, tu leur fais peur. » Idem pour un autre personnage, cette Anaïs qui, gamine, présentait déjà des troubles du comportement et qui, adulte, croise la route d’une michetonneuse folle-furieuse, dominatrice d’occasion qui pille et pilonne de lamentables magistrats. Sans oublier tous les visages tordus et les vers grouillants du « monde de morts » de l’ultime récit, fascinant, conté par un pauvre comptable, Archibald Pimpon qui, renversé par une bagnole, termine sa course aux urgences d’un hôpital infernal.Quelle vision d’avenir attendre, alors, de la part de cet écrivain de 57 ans, condamné en 1990 pour le braquage d’une banque à main armée (qui ne fit aucun blessé), devenu infirmier après dix ans de prison, auteur en 2001 du très remarqué Plaidoyer pour les justes applaudi par Virginie Despentes – et qui depuis écrit sans relâche ? « NO FUTURE », rugissait-il déjà sur cette antenne il y a quinze jours.Revoici donc Aïssa Lacheb, qui rêve d’un hôpital public qui, débarrassé de l’obsession de rentabilité « sortie des cerveaux détraqués de technocrates ignobles », pourrait offrir « un accueil digne de ce nom, une démarche de soins expliquée aux malades et aux blessés quand ceux-ci sont en mesure de l'entendre, des services largement pourvus en personnel soignant et en matériel technique, des infirmières et des médecins qui ne se font plus cracher à la gueule par des patients ou des familles exaspérées de tant d'incurie, voire de mépris ».Pour écouter la précédente gueulante excellente d’Aïssa Lacheb, c’est ici : https://www.nova.fr/news/aissa-lacheb-demain-on-se-chiera-sur-la-gueule-on-se-bouffera-le-ventre-la-terre-nous-vomira-126736-02-02-2021/Réalisation : Mathieu Boudon. Enregistrement : Benjamin Macé.Image : Hippocrate (la série), de Thomas Lilti (2018).  

17 février 2021

6:16

Djé Balèti : « Demain, nous serons rois et reines du carnaval des fous, à tour de rôle »

La bamboche, c’est terminé ? Alors tentons de faire bombance entre Toulouse et Nice via les bals psychédéliques de ce power trio de troubadours afro-punks, « où ceux qui veulent être en haut se retrouvent en bas ».
« Nous fous de carnaval devons soigner les fous démolisseurs de nos gouvernements. Devons les réveiller. Quand ils vont s’éveiller, se mettront à pleurer. Sont en train de tout casser. Devons trouver la chanson qui les libérera une fois pour de bon de leur arrogance. » Dans le clip mythologique de leur chanson Fou, réalisé par la Sicilienne Ruby Cicero, les trois troubadours afro-punks psychédéliques de Djé Balèti portent, immobiles, des camisoles de force dorées de toute beauté aux pieds d’un antipape rose devant des montagnes roses, tandis que des fumées divines serpentent dans les cieux et qu’une déesse noire, nue, clope d’un air lassé par les gesticulations de l’humanité.Reproduction futuriste du tableau La Lithotomie du génie néerlandais Jérôme Bosch (1494), la toile animée insère une nouvelle pierre précieuse dans notre imaginaire : ce rubis aux mille bals (« balèti », en occitan) poli depuis dix ans par le power trio fondé par Jérémy « Djé » Couraut, accompagné d’Antoine Perdriolle et de Menad Moussaoui, en activité « de Toulouse à Nice ». Objectif lunaire : « Renverser le monde en une déconnade », comme au plus fort des carnavals médiévaux quand, le temps d’une journée de « bombance », les pauvres devenaient les seigneurs à la place de ceux qui les saignent. Telle est la philosophie de Pantaï, troisième album de rock métissé pas sage du tout paru au printemps 2020 sur le label Sirventés, d’après ce mot d’occitan niçois qui célèbre le « rêve » capable « d’agir sur le monde ici et maintenant » – exactement comme ce podcast, soit dit en passant.« Français confond joie et bruit. Français doit s’affiner. » On trouve aussi sur ce disque de feu un Sortilège (manifeste de la joie), qui peut s’entendre comme la réponse aux légendaires « Jaloux Saboteurs » de Maître Gazonga (Abidjan, 1984) et surtout comme l'un des morceaux que nous écouterons très très fort quand nous serons tous réunis dans le PREMIER BAR OUVERT.Marqué par sa lecture du livre Le carnaval de Nice et ses fous de l'historienne Annie Sidro (1979), Jérémy Couraut, fils de hippies et grand bourlingueur armé d’une « espina » – sorte de guitare épineuse au corps de calebasse revenue du fond des âges, qu’il a électrifié – nous transmet en ce jour de Mardi-Gras une leçon de tradition carnavalesque, « où ceux qui veulent être en haut se retrouvent en bas », non loin du Roi-Cochon qui s’offrira de tendre grâce en sacrifice pour régénérer nos cellules, de nonnes et de curés à la sexualité mystique, ou d’un Enfant-Roi qui peut tout aussi « être une pierre, un animal ou un cougourdon », c’est-à-dire une courge.Réalisation : Mathieu Boudon.Image : Fou de Djé Balèti, réalisé par Ruby Cicero (2020).  

16 février 2021

5:32

Luna Baruta : « Demain, notre boule au ventre hurlera à travers les rues »

Fondatrice du fanzine « Violences », cette écrivaine de Saint-Étienne cherche un exutoire au sexisme ordinaire, en rêvant du jour où « les trottoirs n'auront plus de dents et les murs plus de langues adipeuses », quand les filles pourront « sortir mollets nus et fouler la ville sans devenir minuscules. »
« J’aurais voulu te découvrir échoué sur le parquet pour sauter à pieds joints sur ton visage, sentir le cartilage céder sous mes talons, les os se démanteler. Défoncer ta gueule et tous tes membres, les amputer pour que plus jamais ils ne puissent toucher. Mais tu n’y étais pas. » Fondé en 2016 par l’écrivaine Luna Baruta, le fanzine Violences, « puzzle du malaise, de ce qui gratte et qui rend mal », rassemble sur 146 pages des fictions énervées, des photos sidérantes, des poèmes chelous, des dessins atrocement réussis, des nausées, des survivalistes, du cyberpunk ou des collages assez marrants, signés par soixante-dix artistes encore méconnus pour évoquer, littéralement, les violences familiales, professionnelles, sociales ou sexistes.Dans son numéro de janvier, au creux d’une nouvelle intitulée La Purification, Baruta décrit la colère froide d’une femme abusée, au « ventre meurtri », au « sexe forcé », prête à se venger : « Maintenant que je n’étais plus rien j’étais prête. Je n’ai plus de seins, plus de cul, de coiffure. Je n’ai plus de chatte, vous ne pouvez plus forcer. Je suis un monstre invincible. Je. Suis. INVINCIBLE. Je n’hésiterai plus à mordre comme on m’a mordue, à torturer comme j’ai été tordue, à hurler comme on a voulu me faire taire. Je n’hésiterai plus car je suis morte. Un putain de cadavre à qui on a laissé des muscles et des souvenirs (…) C’est terminé. Bouchée de fond en comble je me relève. Atrophiée. Lisse comme un mannequin de silicone. (…) Remontée comme une horloge qui doit rattraper des centaines d’années de vengeance. Libérée de ma mort et déblayant l’avenir. Libérée. Et préparant votre chute. »Les porcs qui nous dominent feraient mieux de surveiller cette écrivaine de Saint-Étienne, pour plusieurs raisons. D’abord, Luna Baruta, 30 ans, figure parmi le noyau dur du collectif Dans la bouche d’une fille (créé par Astrid Toulon, avec Valérie Thierry, Enissa Bergevin et Louise Pothier), suivi sur Instagram par plus de 250 000 abonné.e.s, et qui recense les phrases malheureuses, si bêtes et sempiternellement abruptes du sexisme ordinaire, mixte et transgénérationnel. Exemple, parmi tant d’autres : « Une patiente que tu soignes aux urgences s’excuse en se déshabillant : désolée, je ne suis pas épilée. » Contre ces stéréotypes de genre, un livre, élaboré grâce aux oreilles attentives d’une vingtaine d'autrices, sera publié fin mars aux éditions Albin Michel.Par ailleurs, Luna Baruta termine actuellement un roman noir qui parle « d'amour, de sexe, de rapports ambigus, des injonctions de la société sur l'individu, de morbidité, de féminisme, des traumatismes d'enfance ». Résumé : « À Lyon, une jeune femme, qui travaille auprès de personnes âgées ou handicapées, développe une fascination malsaine pour ces corps. Dégoûtée d'elle-même et du monde, elle s’installe chez une inconnue plutôt… borderline. »Sur le pont de L’Arche de Nova, elle rêve à voix haute du jour où la boule au ventre hurlera à travers les rues, où « les trottoirs n'auront plus de dents et les murs plus de langues adipeuses », quand les filles pourront « sortir mollets nus et fouler la ville sans devenir minuscules. »Pour commander Violences, c’est ici : berettaviolences.wordpress.comRéalisation : Mathieu Boudon.Image : Baise-moi, de Virginie Despentes & Coralie Trinh Thi (2000).  

15 février 2021

3:10

Feu ! Chatterton : « Demain, notre JT recensera les faits divers de bonté »

Contre le flux mortifère des chaînes d’info en continu, l’élégant groupe de rock parisien propose d’instaurer « le jeudi des bonnes nouvelles », constitué d’authentiques trouvailles et exploits de l’espèce humaine, pour « remettre de la gaieté sur le monde ».
Sur Monde nouveau, leur dernier single sorti en janvier, prélude à l’album Palais d’argile à paraître le 12 mars, les cinq allumettes mélancoliques de Feu ! Chatterton ne semblent guère consumées d’espoir concernant la survie de l’humanité dans la fournaise de l’effondrement à venir. « La glace fondait dans les Spritz, c’est à n’y comprendre rien. Tout le monde se plaignait en ville du climat subsaharien, on n’avait pas le moral, mais on répondait à tous les mots les traits d’esprit du grand serveur central. Monde nouveau, on en rêvait tous. Que savions-nous faire de nos mains ? Presque rien. »Produit par Arnaud Rebotini, ce troisième disque de soixante-six minutes, où la belle voix éraillée d’Arthur Teboul appelle à l’aide sans savoir « ni qui ni pourquoi », a été écrit avant la pandémie et son cortège quotidien de mauvaises nouvelles. Y figure une très grande chanson, Ecran Total, qui se demande « sur quel pied danser » dans un écrin club de toute beauté, symptomatique de nos enfermements (« Derrière leur écran total, les gens se régalent (…) Mais où sont les enfants et les clairières d’opale ? »), tout en étant possiblement inspirée par la révolte des Gilets Jaunes, qui rêve « de grand final, de feu de Bengale ». Au cœur de ce conte mordant, où le spectre de Léo Ferré semble s’immiscer dans une scène coupée de 120 battements par minute, on entend Arthur chanter, puis hurler : « Le grand président, sanglots de reptile, s’adresse aux sans-dents, ouais, bien à l’abri dans son palais d’argile avec tous ses descendants. Mais il pleut sur la ville et on le sait, l’argile mollit, eh oui. (…) C’est génial, on le lynche sur la place publique, on piétine le pacte civique. Ah, TU FAIS MOINS LE MALIN. ESSAIE PAS DE T’ENFUIR AVEC TES TALONNETTES À QUATRE MILLE BOULES. »En attendant de voir cette révolution à la télé, l’élégant groupe de rock parisien, en activité depuis 2011 après leur rencontre au lycée Louis-le-Grand, dont le nom renvoie au poète anglais Thomas Chatterton ayant préféré se suicider à l’arsenic à 17 ans plutôt que de mourir de faim en 1770, propose d’instaurer « le jeudi des bonnes nouvelles », un JT constitué de « faits divers de bonté », d’authentiques trouvailles et exploits de l’espèce humaine, antidote au flux mortifère des chaînes d’info en continu, le tout dans l’objectif de « remettre de la gaieté sur le monde ».Sur le pont de notre Arche, le chanteur de Feu ! Chatterton s’est donc lui-même prêté à l’exercice en sélectionnant cinq bonnes nouvelles survenues ces derniers jours, ainsi promu journaliste de la joie.Pour écouter Monde nouveau, c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=-3KQ5k7k0ws&ab_channel=FeuChattertonRéalisation : Mathieu Boudon.Image : Présentateur vedette : la légende de Ron Burgundy, d’Adam McKay (2004).  

11 février 2021

4:29

Amélie Wendling & Claire Stavaux : « Demain, nos failles seront nos forces »

À Paris, cette traductrice et cette éditrice rendent hommage au ténébreux dramaturge, metteur en scène et poète suédois Lars Norén (1944-2021), interné à 18 ans, dont les terribles spectacles nous demandaient : « Qu’est-ce qui fait que l’homme survit, même dans les conditions les plus atroces ? »
« Prison, HP, terrorisme, huis clos familial insoutenable, violence conjugale. » Comme l’a écrit Libé à l’heure de sa mort survenue fin janvier à 76 ans des suites du covid, le dramaturge suédois Lars Norén, qui succéda à Bergman à la tête du Théâtre National de Suède, était l'un des auteurs les plus joués en Europe, notamment en France, via des spectacles aux titres souvent cliniques : Pur, Démons, Froid, Sang, Guerre, La force de tuer... jusqu’à Poussière, en 2018, présenté à la Comédie-Française. Dans sa jeunesse, un événement infernal lui laissa un trauma : à 18 ans, après la mort de sa mère, il est interné en hôpital psychiatrique et soigné à coups d'électrochocs. Sorti de là par une amie, Lars écrira d’abord de la poésie et des romans, ainsi que quatre-vingt pièces ou un journal intime de plus de mille pages, dans lequel on peut lire : « J’ai une profonde tendance à prolonger les difficultés et la tristesse, jusqu’à ce qu’elles meurent d’elles-mêmes, sans doute. »« Pour un futur psychiquement désirable », Amélie Wendling, qui fut sa collaboratrice artistique sur Poussière ou assistante à la mise en scène de ses spectacles dès 2003, occupée en ce moment à traduire Sang ainsi qu’un recueil de pensées-poèmes intitulé Fragments, tout en enseignant l’œuvre de Norén à la Sorbonne Nouvelle comme au conservatoire régional de Poitiers, rend hommage au ténébreux maître suédois sur le pont de L’Arche de Nova en compagnie de Claire Stavaux, directrice des éditions de… L’Arche, son agent théâtral, qui publie l’essentiel de ces textes lucides et violents où « la fragilité psychique n’est jamais éludée », nous demandant toujours : « Qu’est-ce qui fait que l’homme survit, même dans les conditions les plus atroces ? »Réalisation : Mathieu Boudon.Image : Fight Club, de David Fincher (1999).  

10 février 2021

4:50

Camille Brunel : « Demain, on arrêtera de flinguer les animaux »

Lauréat 2020 du Prix de la Page 111, cet écrivain de Châlons-en-Champagne se fait le guide de néo-musées de la chasse, chargés de reliques et d’hologrammes « lorsque les bois seront remplis d’oiseaux et de cerfs qui auront fini de nous craindre comme la peste ».
« … Il perfora le thorax de la chasseuse en un premier coup de feu qui excita les chauves-souris. Le temps que le second chasseur comprenne ce qui venait de se passer, il était touché aussi ; que le troisième comprenne ce qui venait de se passer, son corps s’effondra sur celui du tigre (…) » Dès le prologue du premier roman de Camille Brunel, La guérilla des animaux (éditions Alma, 2018), la justice en faveur de nos amies les bêtes, décimées depuis des siècles par de cruels et curieux bipèdes, est rendue. Son héros, Isaac, vient de venger un félin abattu de sang-froid et sans raison au cœur des ténèbres d’une jungle du Rajasthan. Il deviendra ensuite l’un des visages de la défense acharnée de nos égaux à griffes, à crocs ou à plumes, aux côtés d’une militante qui nous tient à peu près ce langage : « Les élevages industriels, dont provient la pâtée humaine, pratiquent les méthodes d’exécution inventée dans les camps. Maintenant, je vous le dis : vous n’êtes pas sur Terre pour consommer des morts. Vous êtes sur Terre pour vous surpasser. »Alors surpassons-nous. Et si la chasse, non contente d’être déjà rentrée au musée, y restait confinée ? C’est le troisième futur désirable imaginé par cet écrivain de Châlons-en-Champagne de 34 ans, récompensé sur Nova en octobre dernier du très convoité Prix de la Page 111 pour celle de son roman Les Métamorphoses, gagnant au passage une carte blanche d’une durée de 11 mois et 1 semaine sur notre antenne. Admirateur de Lautréamont, auteur d’un Eloge de la baleine à paraître aux éditions Rivages, Camille Brunel se fait le guide de lieux de mémoire d’une pratique barbare désormais disparue, chargés de reliques et d’hologrammes, dans un avenir où « les bois seront remplis d’oiseaux et de cerfs qui auront fini de nous craindre comme la peste ».Réalisation : Mathieu Boudon.Pour écouter la précédente utopie de Camille Brunel, c’est là : https://www.nova.fr/news/camille-brunel-demain-la-psychanalyse-sera-enseignee-des-lecole-primaire-112563-08-01-2021/Image : Voyage au bout de l’enfer, de Michael Cimino (1979).  

08 février 2021

6:09

Fils Cara : « Demain, nous fonderons l’académie de l’oubli »

Du « 105e étage » de « la bibliothèque de Babel », ce jeune musicien venu de Saint-Etienne aimerait « stopper le progrès intellectuel de l’humanité », avant d’improviser au piano sur un thème de Stevie Wonder.
« Videz les jerricanes. » Mi-2020, l’effondrement à venir de la civilisation industrielle nous offrait une ritournelle en deux minutes trente-deux. Derniers dans le monde, signée Fils Cara, conte la fonte des pôles, ainsi qu’un « crash » imminent – prétexte comme un autre pour tout arroser d’essence et craquer une allumette – où jaillit cet avantage : bientôt, « plus de fric et d’armes, on sera si bien » ; lisons d’ailleurs cette punchline comme le marqueur de ce qui sépare ce musicien à col roulé de 25 ans, venu de Saint-Etienne et prénommé Marc, de ses confrères du rap game.« Cara » est le nom de sa mère, « une personne extrêmement travailleuse » dont le patronyme fut choisi par le fils pour servir de « bonne étoile ». Début 2019, celui qui se décrit comme un « diamant dans un océan de merde » (sur Petit Pan) arrête son boulot d’ouvrier en usine « et les fins de semaine rincées par le labeur et le goût du café » pour monter à Paris et publier, flanqué de son frère Francis au piano, deux mini-albums de huit titres, Volume (2019) et Fictions (2020) via le label Microqlima, écosystème des expériences d’Isaac Delusion ou de L’Impératrice. Ce n’est pas tellement du rap, en fait ; plutôt de la chanson humble et sensible. En témoigne ses marottes musicales éclectiques, de Bon Iver à Booba, de Gainsbourg aux Sages Poètes de la Rue, en passant par Agnès Obel et Nirvana – groupe à propos duquel il est incollable au point de désigner ses premiers sons sous le nom de « sub pop », en clin d’œil au premier cocon des rois maudits du grunge.« Savoir écrire, c’est dire n’importe quoi sur un ton plus ou moins radical », dit-il. Plus ou moins, en effet : on découvre ainsi les rimes douces-amères d’un lecteur de l’écrivain Jorge Luis Borges – auteur d’un célèbre et génial recueil de nouvelles intitulé Fictions, en 1944. Il n’est donc pas étonnant de l’entendre nous proposer, en nous téléphonant d’une cabine située au « 105e étage » de la « bibliothèque de Babel » (Borges, encore), la fondation d’une « académie de l’oubli » à destination de « futurs enfants », visant à « stopper le progrès intellectuel de l’humanité, pendant quelques années », le temps de retrouver « l’état de nature » et « des vies superficielles » jusqu’à… oublier « l’existence même de l’académie ».Fils Cara se rappelle, cependant, des notes du morceau qu’il reprend spécialement pour Nova : Seasons, instrumental cosmique tiré du double album Journey through the secret life of plants (1979) de Stevie Wonder, soit la bande-son d’un documentaire lui-même adapté de l’enquête des journalistes Peter Tompkins et Christopher Bird sur les prétendues « perceptions extra-sensorielles » des végétaux. Merci, Fils.Réalisation : Mathieu Boudon.Image : modélisation de la nouvelle Le Jardin aux sentiers qui bifurquent, de Jorge Luis Borges, par le département neurologie de l'Université de Californie (2018).  

08 février 2021

4:22

Wendy Delorme : « Demain, nous signerons le pacte du terrarium »

Des micro-communautés interdépendantes et solidaires, écosystèmes d’amour et d’amitié mixtes et autogérés, semblables aux plantes : telle est l’utopie de cette écrivaine et performeuse lyonnaise, membre du collectif de poésie queer RER Q.
 « Ce sont eux qui ont vu leurs enfants disparaître, toute une génération de l’âge de ma mère. Ce sont eux qui ont fait de notre territoire un refuge, un blockhaus, une île en pleine terre. Un endroit clos d’où entrent et sortent seulement les matières et objets. Ce sont eux qui disent que les livres rendent tristes, les livres nous rappellent comment c’était avant, les livres tuent nos jeunes, il faut les interdire et en faire de nouveaux, des plus divertissants, des qui n’étreignent pas trop le cœur d’une trop grande, d’une immense nostalgie d’un monde qui n’est plus, qu’on ne connaîtra pas, que je n’ai pas connu. »Ce monde évanoui, c’est celui de Viendra le temps du feu, la dystopie de l’écrivaine et performeuse Wendy Delorme, à paraître le 3 mars dans la collection « Sorcières » des éditions Cambourakis. La jeunesse au bûcher – et, comme par hasard, celle qui se mobilisa pour la sauvegarde de la planète. Trois décennies après « le grand Deuil National », la société a mué vers un totalitarisme à mi-chemin entre Fahrenheit 451 de Ray Bradbury (1953) et La Servante écarlate de Margaret Atwood (1985) : tous les livres, « dans chaque bibliothèque, dans chaque librairie, dans chaque maison » sont détruits en raison des nuisances qu’ils infligent « au moral », tandis que les femmes « de même que les hommes » doivent contribuer de « la manière la plus appropriée » à la perpétuation de l’espèce. Natalité contrôlée. Frontières fermées. Couvre-feu généralisé. Mais dans l’ombre, un livre offre un vadémécum de résistance : Les Guérillères, publié en 1969 par la philosophe et romancière française Monique Wittig (1935-2003), dont les héroïnes « dans leurs cris, leurs rires, leurs mouvements, affirment triomphant que tout geste est renversement ».Une communauté de résistance se met alors en place. Comme dans… l’utopie formulée à bord de L’Arche de Nova. Membre du collectif de poésie queer RER Q (« réseau d’autriX allié.e.s autour de textes / manifestes queer / crus / cul », qui « explose le genre triste et la syntaxe molle, la police des corps identifiés identifiables et la littérature officielle »), enseignante à l’université Lyon II et spécialiste des questions de genre et d’identité dans les discours et représentations médiatiques, Wendy Delorme pose ici les bases du « pacte du terrarium », pour un réseau d’écosystèmes d’amour et d’amitié mixtes et autogérés où chacun.e fera « vœu d’allégeance et de soutien à cinq personnes choisies », paradigme né de l’observation lumineuse d’un authentique terrarium acquis auprès d’un ami botaniste. Pourvu que l’idée prenne racine !Pour écouter les trois utopies d’un.e autre membre du collectif RER Q, Camille Cornu, vous pouvez commencer par là : https://www.nova.fr/news/camille-cornu-13-demain-fera-du-fromage-avec-notre-lait-maternel-41132-06-10-2020/ Réalisation : Mathieu Boudon.Image : Too Much Pussy !, d’Émilie Jouvet (2011).  

04 février 2021

5:36

Facteurs Chevaux : « Demain, nous partirons en quête des dernières rations d’air pur »

 Après la grande apocalypse de 2021 » qui « rendra sourde la quasi-totalité de la population mondiale », ce duo de bardes alpins se rendra au sommet de l’Aconcagua, pour un concert à 7000 mètres d’altitude.
« Si j’affrontais tous les dangers, viendrais-tu marcher avec moi ? Si j’affrontais tous les dangers, viendrais-tu danser dans le noir ? » En préambule à cette histoire, il y a l’obsession d’un homme : le facteur Cheval, de son double prénom Joseph Ferdinand (1836-1924), emblème de l’art naïf à la française, qui passa trente-trois ans à ériger, seul, rien qu’avec les pierres ramassées pendant ses tournées quotidiennes à bicyclette et du ciment, de la chaux et du mortier, son « Palais idéal » : un édifice de vingt-six mètres de long pour douze mètres de haut, traversé de motifs hindous, bibliques, égyptiens, d’un chalet suisse ou d’une mosquée, de sculptures de loutre ou de guépard, de Vercingétorix ou d’Archimède, assorties d’inscriptions modestes comme « la vie est un rapide coursier, ma pensée vivra avec ce rocher »Bien vu : bâtie près du centre d’Hauterives (Drôme), cette rêverie phénoménale fut classée monument historique par André Malraux en 1969, après avoir suscité l’admiration de Picasso, Breton, Max Ernst, Niki de Saint-Phalle, puis de Boris Vian, de Gérard Manset ou… d’un joyeux tandem contemporain nommé Facteurs Chevaux.Formé en Isère par Sammy Decoster et Fabien Guidollet, ce duo de bardes à barbes drues et cheveux longs pratique une très apaisante folk naturaliste, tissée d’arpèges et d’harmonies dans la lignée de glorieux maîtres anglo-saxons (The Byrds, The Everly Brothers, Simon & Garfunkel), pour chanter – parfois comme des moines grégoriens revenus du fond des âges – l’orée d’un verger, les chemins vagabonds, la peur profonde dans les yeux d’un chien, comme on l’entend sur Chante-nuit, second album publié en juin 2020 et salué par Dominique A, quatre ans après leur premier édifice, La Maison sous les eaux. Mais où ce disque de beauté pastorale fut-il (en partie) enregistré, à votre avis ? Dans le Palais du Facteur Cheval, pardi.Grimpant à bord de notre propre palace des songes, les troubadours modernes du massif de la Chartreuse ravivent les habitudes prises lors de leur dernière tournée, engagée entre deux confinements, qui les conduisit à sortir leurs guitares non pas hors des sentiers battus, mais au bout des sentiers buissonniers : dans des refuges, des grottes, des forêts, une église romane, un prieuré bénédictin. Depuis le mirador « Plaza Francia », en Argentina, Facteurs Chevaux nous adresse cette carte postale musicale, prélude à leur ascension de l’Aconcagua (6962 mètres), au sommet duquel ils joueront, en live, « après la grande apocalypse de 2021, qui aura rendu sourde la quasi-totalité de la population mondiale, après des années de consommation de musique en poudre, avariée ». Vamos.Pour voir le beau clip lacustre de Je te dessine, c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=vQL4n-vWmB4&ab_channel=FacteurschevauxImage : Cholitas, des femmes à l’assaut de leurs rêves, de Jaime Murciego et Pablo Iraburu (2019).  

03 février 2021

2:59

Aïssa Lacheb : « Demain, on se chiera sur la gueule, on se bouffera le ventre, la Terre nous vomira »

À Reims, cet écrivain et infirmier, auteur d’un roman incendiaire sur de malheureux paumés reliés par les fils du désespoir, rugit sa vision rageuse d’un futur apocalyptique.
« Tu es né d’où ? D’une cuisse innocente de femme et d’un sexe mâle qui puait l’alcool. Tu es né d’où ? D’un grand drap sali de vomissures et d’impuretés. Ton géniteur, ton père devenu une infamie… Ta mère en larmes, ta mère pleine de douleurs. La liberté. Amère liberté. » Paru en janvier aux éditions Au Diable Vauvert, Erostrate for ever, le dernier livre d’Aïssa Lacheb, court dans les cendres d’une humanité en voie d’extinction, qui mérite de finir au bûcher. Le titre, lui-même, allume la mèche : on se souvient de ce jeune Grec, Erostrate, qui cherchait à tout prix la célébrité et ne trouva rien d’autre pour l’obtenir que de mettre le feu à l’une des sept merveilles du monde, le temple d’Artémis à Ephèse, quatre siècles avant Jésus-Christ. Objectif atteint puisque, comme le nota Sartre, tout le monde a oublié le nom de l’architecte.Dans son temple de papier, dans ce roman choral qui rassemble cinq histoires liées entre elles par les fils du désespoir, Aïssa Lacheb chante les heures sombres des descendants brisés, barjos ou balourds d’Erostrate. En témoigne ce malheureux rejeton d’alcoolo, incapable de résister à l’atavisme de la bouteille, le temps d’un terrible portrait, hallucinant de haine de soi, qui mériterait d’être lu par l’auteur à voix haute, en public. « Marche de travers et dégueulis par terre ! Il faudrait que tu le ramasses, ce dégueulis, car c’est ton âme répandue là. Ramasse ton âme, ramasse-la, enfouis-la profondément dans tes poches, tu l’étaleras chez toi, tu la contempleras… Ceux que tu croises, tu leur fais peur. » Idem pour un autre personnage, cette Anaïs qui, gamine, présentait déjà des troubles du comportement et qui, adulte, croise la route d’une michetonneuse folle-furieuse, dominatrice d’occasion, qui pille et pilonne de lamentables magistrats. Sans oublier tous les visages tordus et les vers grouillants du « monde de morts » de l’ultime récit, fascinant, conté par un pauvre comptable.Quelle vision d’avenir attendre, alors, de la part de cet écrivain de 57 ans, condamné en 1990 pour le braquage d'une banque à main armée (qui ne fit aucun blessé), devenu infirmier après dix ans de prison, auteur en 2001 du très remarqué Plaidoyer pour les justes applaudi par Virginie Despentes – et qui depuis écrit sans relâche ? « NO FUTURE », rugit-il par téléphone depuis sa ville de Reims, via ce petit brûlot de misanthropie incendiaire qui fendra la première pierre des colonies martiennes.Réalisation : Mathieu Boudon. Enregistrement : Benjamin Macé.Image : Seul contre tous, de Gaspar Noé (1998).  

02 février 2021

4:56

Charles Dollé : « Demain, des plantes humaines annuleront notre empreinte carbone »

À Paris, ce musicien de pop funambulesque propose de « contrebalancer les émissions excessives de CO2 » par la transformation savante d’humains en végétaux. Ça vous branche ? Quelle plante êtes-vous ?
Ses racines furent longtemps plantées dans la serre du label Tricatel, pour lequel, en tant que chef de projet, il accompagna la floraison des derniers disques de Catastrophe ou de Chassol, aux luxuriantes arborescences. Parfois, Charles Dollé remixait leurs morceaux ou ceux du taulier, Bertrand Burgalat, sous le pseudo discret de « Cvd ». Lors du premier confinement, on le vit se cacher, dans un clip, derrière une plante d’appartement et un masque de Benoît Hamon, pour une reprise aérienne de l’hymne anti-productivité de Philippe Katerine, La Banane.Puis cette jeune pousse de 28 ans se remit, en janvier, à titiller nos feuilles de chou. Funambule, son premier single, marche le fil d’une pop tendue entre Beck et Daho, cherchant à équilibrer la légèreté du propos et le soin apporté aux arrangements ainsi qu’aux harmonies vocales. Cet « archipel abandonné » annonce bien entendu un mini-album de sept morceaux franco-anglais à paraître au printemps sur le label Menace, Imago, dont le titre renvoie « à la phase finale de la métamorphose chez certains insectes, notamment les papillons, quand apparaissent les ailes et l’appareil reproductif ». Nous avons du pot : il y sera question d’un « pays de velours », de la suite d’une ritournelle de MGMT, ou de l’épineuse question du téléphone qui sonne au cinéma (quand nous allions au cinéma, souvenez-vous).Sur le pont de L’Arche de Nova, Charles Dollé rêve encore de transformations. Comme dans le roman Les Métamorphoses de Camille Brunel (éditions Alma, lauréat 2020 du Prix de la Page 111) qui observe les humains se changer, malgré eux, en animaux, le musicien parigot imagine que l’invraisemblable milliardaire aux visées transhumanistes, Elon Musk, développera d’ici 2052 « un amour tout particulier pour les plantes, plutôt que chercher à ne faire qu’un avec les machines ». « Finies les puces qui permettraient de télécharger tout internet en quatre secondes sept : grâce à la simple injection d’une graine de palmier norvégien (…), le sujet évoluera vers le végétal « qui correspond le plus à sa personnalité ». En résultera une société plus silencieuse, où ces belles plantes humaines auront fonction d’absorber nos émissions excessives d’oxyde de carbone, rythmées par les douceurs splendides de l’album Mother Earth’s Plantasia (1976) du Canadien Mort Garson qui, ressuscité, régnera en maître sur la planète, avec son Moog et ses ficus.Pour voir le clip de Funambule, c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=iVIrujPQmUU&feature=youtu.be&ab_channel=CharlesDolleVEVORéalisation : Mathieu Boudon.Image : Les Gardiens de la Galaxie 2, de James Gunn (2017).  

01 février 2021

4:49

Roxanne Moreil : « Demain, pourra-t-on se marier avec un lac ? »

Co-scénariste de la BD « L’Âge d’or » avec Cyril Pedrosa, cette libraire arlésienne s’immerge dans les récits « trouble-fêtes » et autres « fabulations » inter-espèces de la philosophe et zoologue américaine Donna Haraway.
 « Depuis l’aube du premier jour, nous semons les plaines d’un nouveau monde où, sous la courbe lente du soleil, l’ombre ne fait que passer. » En 2018, les librairies virent surgir un livre imposant : le premier volume de L’Âge d’or, dessiné par Cyril Pedrosa et scénarisé par ce dernier en compagnie de Roxanne Moreil, aux éditions Dupuis. Une fable médiévale, dont l’ambition est de concilier « récit d’aventures haletant » et « utopie politique », en veillant à créer un personnage féminin complexe, qui ne soit ni « forcément » sexualisé ni « forcément » sympathique. Voici donc Tilda, princesse rebelle condamnée à l’exil, guerrière progressiste qui part à la reconquête de son trône, ouvrant dans sa quête un livre légendaire susceptible de bouleverser l’organisation du monde. S’y déploient de solides convictions féministes, à travers une communauté de femmes, égalitaire et forestière, ainsi que le trait enchanteur de Pedrosa, proche de « l’âge d’or » des studios Disney – pour lesquels le dessinateur fut jadis assistant animateur, notamment sur Le Bossu de Notre-Dame (1996) et Hercule (1997). Quelques mois après la sortie du second et dernier volume de son épopée moyenâgeuse, Roxanne Moreil, qui exerce également la profession de libraire à Arles, revient pour L’Arche de Nova sur l’une de ses sources d’inspiration politique : l’Américaine Donna J. Haraway, 76 ans, diplômée de zoologie et de philosophie de l’université du Colorado, dont la pensée éco-féministe peut être rapprochée de celle de Bruno Latour ou de Vinciane Despret, avec lesquels elle dialogue souvent. Notons aussi que ses travaux de référence sur les liens entre féminisme et innovations technologiques (Manifeste Cyborg, 1985) ont permis l’apparition d’un « Docteur Haraway » dans le manga Ghost in the shell. Cherchant des pistes pour d’indispensables « renouvellements mutuels », Roxanne Moreil s’attarde ici en particulier sur Camille, l’un des récits de Vivre avec le trouble de Donna Haraway (2016, traduit aux éditions des Mondes à faire). Au dos, on peut lire : « Vivre avec le trouble, c’est entrer dans un monde étrange — le nôtre — où le temps, sorti de ses gonds, se retrouve ballotté dans un tourbillon de rencontres multispécifiques, d’appropriations violentes, de créations collectives sur fond de désastres climatiques. Un monde où les pensées émanent de symbiotes à corps multiples, visqueux et tentaculaires. Où la Terre est animée de forces aussi puissantes que terrifiantes. Où l’Humain, décomposé en humus, composte avec les autres espèces. »Réalisation : Benoît Thuault.Image : Le Nouveau monde, de Terrence Malick (2006).  

28 janvier 2021

4:06

Cathy Bernheim : « Demain, nous partirons à la recherche du temps égaré »

Pionnière du MLF, cette écrivaine parisienne nous conte l’épopée maritime d’un équipage « d’Oiselles » qui, « dans les débris de continents anéantis », se mettent soudain « à tout prendre à la légère ».
Déposer une gerbe en l’honneur de « la femme du soldat inconnu », sous l’Arc de Triomphe. C’était il y a un demi-siècle, le 26 août 1970. En compagnie d’une douzaine d’amies, professeures ou sans-papiers, Cathy Bernheim signa par ce geste l’un des actes de naissance du Mouvement de Libération des Femmes (MLF). Avec, sur l’une des banderoles, ce slogan si évident : « Un homme sur deux est une femme. » Cathy fit ensuite partie de plusieurs groupes : « Les petites marguerites », « les féministes révolutionnaires », « Les gouines rouges » (tout en n’ayant « jamais voulu militer en tant que lesbienne », pour ne pas être « déterminée par ça »). Elle cofonda le journal Le Torchon brûle et militera dix ans, comme « une espèce de vagabonde », avant de rejoindre la rédaction de Femme actuelle (où elle écrivit sur le cinéma jusqu’en 2015) et, surtout, de vivre pleinement sa vie d’autrice.Depuis 1983 et la sortie de son premier essai au titre programmatique (Perturbation, ma sœur), on doit à Cathy Bernheim trois ouvrages sur la prodigieuse créatrice du mythe de Frankenstein, l’Anglaise Mary Shelley, la traduction de l’autobiographie d’Angela Davis ou celle d’un essai sur… George Lucas, ainsi que de nombreux romans, scénarios, biographies et albums illustrés pour enfants. En 2019, cette critique inlassable du patriarcat a publié Mémoires des temps futurs (éditions Le Chant des Voyelles), bref roman d’anticipation situé dans « l’après-après apocalypse » consécutive aux trop nombreuses guerres menées par les « H. », comprendre les hommes. On y retrouve de courageuses survivantes, une femme à barbe « à la peau visqueuse », ou un « petit trois-mâts autonavigateur » piloté par « Zera, la lointaine descendante de l’inspirateur de la révolte des enfants du XXIe siècle » et un auxiliaire radio nommé… Novo (!), qui a « longuement étudié les civilisations » « et leur savoir-faire inutile » désormais rangé au « musée des Modes passées ». Ensemble, ils font cap vers « l’île aux Oiselles », sororité sage semblable aux gardiennes des graines dans le sable de Mad Max : Fury Road.À bord de notre Arche, l’écrivaine parisienne nous offre à 74 ans un chapitre supplémentaire de son conte écolo-féministe, via l’épopée d’un radeau de survivantes qui, « dans les débris de continents anéantis » et un « joyeux vacarme de sarcasme et de dérision », se mettent « à tout prendre à la légère »… ce qui soudain les transforme en Oiselles.Réalisation : Benoît Thuault.Pour en savoir plus sur l’autrice, c’est ici : http://cathybernheim.over-blog.com/Image : Mad Max : Fury Road, de George Miller (2015).  

27 janvier 2021

6:06

Franck Balandier : « Demain, je pars, je m’évapore, je largue les amarres »

Disparu en décembre dernier, cet écrivain parisien nous avait adressé une ultime utopie à diffuser post-mortem : une invitation à soigner sa sortie, via l’annonce d’un congé sabbatique exemplaire à durée indéterminée, en mer, à bord de son navire. Bon voyage, capitaine.
La première fois que j’ai rencontré Franck Balandier fut, malheureusement, la dernière. Du temps de la Nova Book Box, il m’était arrivé de débattre avec mes camarades – en public et en maillot de bain, ce qui lui avait bien plu – de la réussite d’une glaçante scène de piscine tirée de son roman Le silence des rails (2014), ou de lire à l’antenne des extraits de Gazoline Tango (2017) et de son très bref essai façon visite guidée du Paris d’Apollinaire (2018). Ce qui peut suffire, parfois, à créer des sympathies numériques réciproques, sans forcément se voir ou se parler.J’ai donc été fort peiné d’apprendre, un dimanche soir, par le biais d’un message de sa compagne, qu’on venait de diagnostiquer un cancer incurable à cet écrivain de 68 ans originaire des Hauts-de-Seine, fan de rock – de Led Zeppelin à Timber Timbre –, qui travailla quarante ans dans l’administration pénitentiaire et qui créa, à la fin des années 70, une émission de radio diffusée en interne, écrite et animée par des détenus de Fleury-Mérogis – où il organisa également un live un peu mémorable de Trust en 1980, vite suivi par d’autres concerts en zonzon.Le 11 février, Franck Balandier aurait dû avoir le plaisir de voir sortir en librairies son dernier livre, Sing Sing – musiques rebelles sous les verrous (éditions Le Castor Astral, préface de Philippe Manœuvre), épais recueil de portraits de musiciens ayant passé quelques heures ou plusieurs années derrière les barreaux, de Johnny Cash à Joeystarr, de Chuck Berry à Booba en passant par Daniel Darc. Mais la maladie l’emporta juste avant Noël.Début novembre, l’artiste, facétieux, est venu enregistrer une ultime utopie à diffuser post-mortem : l’annonce d’un congé sabbatique exemplaire à durée indéterminée, en mer, une invitation à soigner sa sortie, tel le Bowie de Lazarus qui referma littéralement la porte sur lui, voire, encore mieux, comme un doux canular à la manière de l’humoriste américain Andy Kaufman – joué par Jim Carrey dans Man on the moon de Milos Forman, qui reconstitua, à la fin de son film, les funérailles du comique, au cours desquelles fut diffusée une vidéo où Kaufman disait qu’il n’était pas mort, qu’il s’agissait d’une blague, avant d’inviter ses proches à chanter l’amour et l’amitié en se tenant par la main.Voici donc, d’un navire à l’autre, du pont de notre Arche à celui de son bateau en route vers Gibraltar, la grande traversée de Franck Balandier. Bon voyage et à bientôt, capitaine ; rendez-vous au couchant, sous le soleil de l’Atlantique, « qui ressemble à une hostie rose acidulée ».Réalisation : Arnaud Forest.Pour écouter la précédente utopie de Franck Balandier dans L’Arche de Nova, c’est là : https://www.nova.fr/news/franck-balandier-demain-tous-les-dieux-auront-disparu-42199-20-11-2020/Image : Le jour de mon retour, de James Marsh (2018).  

26 janvier 2021

7:37

Barbara Carlotti : « Demain, la Corse, la Sicile, la Réunion ou les Fidji seront nos refuges oniriques »

Face aux scénarios « barbaresques » de la « Red Team » d’auteurs S.-F. recrutés par le ministère de la Défense, la chanteuse magnétique rêve d’une fédération d’îles dédiées au rêve, à la danse et à l’amour.
En décembre 2020, le ministère de la Défense a dévoilé les deux premiers scénarios élaborés par sa « Red Team », cette équipe composée de dix experts, écrivains de science-fiction, sociologue et auteurs de BD, chargés d’imaginer des « formes inattendues de conflictualité » d’ici 2060. On y découvre… un ascenseur qui relierait la Guyane à l’espace. Plus aucun avion en circulation. Cent cinquante millions de migrants dans le monde d’ici 2035, du fait de l’inexorable montée des eaux et son raz-de-marée de conséquences socio-économiques et politiques. Une puce implantée sous la peau de la majeure partie de la population, pour surveiller les déplacements. Les côtes, désormais dangereuses, nouveaux bastions de sociétés pirates armées de goélands-drones pilotés à distance…En réaction à ces exposés détaillés de sombres projections, parfois qualifiées de « barbaresques » par leurs propres auteurs, le désir de farniente sur une plage ombragée aura rarement été aussi fort – en écoutant, par exemple, l’album Corse île d’amour de Barbara Carlotti, sorti en octobre dernier et principalement constitué de reprises transfigurées de chansons populaires de l’île de Beauté, souvent traduites en français. Hymne à la nature insulaire, sans forcer, en toute modestie, de la part de « l’enfant du pays », dont le tendre chant clair paraît se déployer dans des lumières éternelles. Un magnifique album pop, assez intemporel, qui s’écoule comme la rivière du matin, gorgé de ritournelles électriques, électroniques ou acoustiques où batifolent les musiciens d’Aquaserge, Bertrand Burgalat, Izia pour un duo sur la très émouvante Ballade de Chez Tao de Jacques Higelin, quand il ne s’agit pas de danser disco les pieds dans le sable de Solenzara, ou le tango façon « sieste organisée ».Sur Ici, accompagnée de Pierre Gambini, Barbara nous murmure, très loin des guerres du futur : « Il n'est pas difficile / de s'asseoir ici tranquille / Et de regarder / filer les heures, passer les journées / Le long de la vallée / Jusqu'à la mer et tout l'été / de passer des heures futiles / Sur les pierres chaudes, couché / Sans jamais craindre d'être dérangé (…) Ici les cigales peuvent chanter. »C’est pourtant depuis le « Dôme de Cyrnée », en Corse, que Barbara Carlotti a souhaité nous avertir de l’existence d’une « Direction Gouvernementale du Rêve Généralisé », œuvrant en secret à la constitution d’une fédération d’îles oniriques « de résistance », « contre la glaciation cérébrale autoritaire de nos gouvernements », parmi lesquelles se comptent déjà la Sicile, Marie-Galante ou Porquerolles. Quel est le programme ? « Dessiner des fresques tactiles sur les roches abrasives, goûter la foudre et givre, rouler nos corps nus dans la boue et les algues, fondre dans les bruines fraîches au réveil, mastiquer l’air pur des montagnes, enlacez les grands arbres, nous mêler au banc de poissons, aux troupeaux de brebis, aux nuées de sauterelles, coiffer nos crinières dans les taillis touffus, danser dans les bourrasques, embrasser le soleil, caresser tous les chemins de terre et les pelages velus, prodiguer des messages d’amour aux animaux charnus. »Pour lire les scénarios de la « Red Team », c’est là : https://www.defense.gouv.fr/aid/actualites/la-red-team-defense-publie-ses-deux-premiers-scenariosPour voir le beau clip super-8 et familial d’Ici de Barbara Carlotti, c’est… ici : https://www.youtube.com/watch?v=K3mZed0SQxE&ab_channel=BarbaraCarlottiImage : Les Garçons sauvages, de Bertrand Mandico (2018).  

25 janvier 2021

6:47

Stanislas Moussé : « Demain, nous serons anarchistes, mais à l’Iroquoise »

Ce dessinateur et berger alpin envoie paître le capitalisme en rêvant d’une « grève générale », qui réorganiserait la France en fédération de ZAD selon des principes « d’harmonie et de justice » empruntés aux nations amérindiennes.
C’est un ogre énorme, gigantesque et cyclopéen, aux dents pointues, qui parcourt en slip les plaines d’un royaume de petits bonhommes qu’il dévore sur son passage avec avidité. C’est aussi et surtout le terrible « vilain » d’une bande dessinée de Stanislas Moussé, Le Fils du roi, publiée en novembre dernier aux éditions Le Tripode. Suite directe de Longue vie (2020), l’album, entièrement muet, en noir et blanc, minutieux et fourmillant de détails, strié de traits hachés, rythmé de carnages, de planches gargantuesques et de gags presque burlesques, suit la tentative d’un micro-chevalier (cyclope, lui aussi) pour débarrasser sa contrée héroïque fantaisiste du monstre sanguinaire. Il y parviendra, grâce à son courage, avec l’aide d’une ermite fumeuse de pipe, qui lui enseigne les travaux de la ferme.Originaire de la région nantaise, installé en famille dans le massif alpin des Bauges où il est également berger, Stanislas Moussé a rouvert pour L’Arche de Nova son exemplaire d’Une histoire populaire des Etats-Unis, le best-seller du politologue américain Howard Zinn (National Book Ward, 1980), qui va de la « découverte » du continent par Christophe Colomb jusqu’à la « guerre contre le terrorisme » post-11-Septembre. Au début, Zinn décrit le fonctionnement de certaines sociétés indigènes, parmi lesquelles la nation iroquoise, en citant son confrère Gary B. Nash : « Nulle loi ni ordonnance, ni shérifs ni gendarmes ni juges ni jurys ni cours de justice ni prisons – tout ce qui compose l’appareil autoritaire des sociétés européennes –, rien de tout cela n’existait dans les forêts du Nord-Est américain avant l’arrivée des Européens. Pourtant, les limites du comportement acceptable y étaient clairement déterminées. (…) Celui qui volait de la nourriture ou se conduisait lâchement au combat était couvert de honte par son peuple et mis à l’écart de la communauté jusqu’à ce qu’il eût expié sa faute par ses actes et apporté la preuve, à la plus grande satisfaction de ses congénères, qu’il s’était moralement purifié de lui-même. »Inspiré, Moussé rêve alors d’une « grève générale », qui réorganiserait la France en fédération de ZAD anarchistes, selon ces principes « d’harmonie et de justice ». Hugh !Pour découvrir Le Fils du roi de Stanislas Moussé, c’est ici : https://le-tripode.net/livre/stanislas-mousse/le-fils-du-roiImage : Little Big Man, d’Arthur Penn (1970).  

21 janvier 2021

4:46

Ruby Cicero : « Demain, le secret sera de rire, rire, rire, du ventre et du cerveau »

Cette cinéaste et scénariste sicilienne, qui œuvre à « percevoir la face cachée des choses », nous conseille de veiller « au Saint-Esprit de la Savane » : un rire de qualité, os à ronger d’un futur qui ressemblera, lui, à « une énorme chienne chaude ».
« La fin des pyjamas ? La panique est à son comble. L’état d’urgence est déclaré. » En 2016, dans un drôle de court-métrage en stop-motion intitulé Pyjama suicide, Ruby Cicero et Arsène Chabrier mettaient en scène la funeste révolte des tenues de nuit : le pyjama d’une maman clopeuse à bigoudis coincée dans son fauteuil roulant, tout comme celui de son vieux fils super-branleur, ne songent qu’à mettre fin à leurs jours. Les deux chemises et les deux pantalons essayent de se flinguer, de s’immoler, de se jeter par la fenêtre – ils y parviennent, malgré les efforts burlesques de leurs propriétaires pour empêcher ce massacre pilou-pilou. Aux infos, on parle d’épidémie mondiale. Et ce n’est pas fini, car Pyjama suicide pourrait bien devenir une série d’ici 2022, avec la participation de Marc Caro (Delicatessen, La Cité des Enfants perdus).Cinéaste et scénariste sicilienne d’obédience surréaliste, qui œuvre à « percevoir la face cachée des choses, trouver une réalité invisible » à travers ses vidéos et ses collages, Ruby Cicero vit et travaille entre Montpellier, Toulouse et Paris. En 2019, elle co-signait avec Kelzang Ravach le clip scintillant, aquatique et « björkesque » de The Sea, pour La Chica – qu’elle retrouva en participant à celui, furieux et ensanglanté, de La Loba, réalisé par Marion Castera.Au sein de l’univers excentrique de Ruby Cicero (catch mixte, femmes-ninjas, usine de confettis), il faudra désormais compter avec sa métaphore animale d’un futur désirable : « une énorme chienne chaude, qui murmure : maintenant, maintenant, encore et encore », molosse qu’elle promène sur le pont de notre Arche, en traduisant – avec son accent troublant – ce que la bête « au poil si fort qu’on pourrait fouetter ceux qui se demandent : qu’est-ce qu’on fait demain ? » aimerait nous voir accomplir. Andiamo les diamants.Pour voir le premier épisode de Pyjama suicide, les clips et les courts-métrages de Ruby Cicero, c’est ici : https://vimeo.com/user18077481Image : Piyo-Piyo de Peemaï, clip réalisé par Ruby Cicero (2019).  

20 janvier 2021

3:53

Jean-Christophe Cros : « Demain, le seul moyen de pleurer sera d’aller manifester »

Cet étudiant du master de création littéraire du Havre nous ouvre les paupières sur une dystopie où les yeux sont toujours secs. Pour raviver les larmes, une loi rend soudain les manifs « obligatoires » et les CRS… très attractifs.
« Il était resté trop longtemps enfermé (…) Tout avait fui. » Dans A4, l’une de ses pièces sonores confectionnées par temps de confinement, Jean-Christophe Cros imagine la trajectoire d’un homme qui décide de « sortir,pour reconstruire l’avenir, une nouvelle ligne, une nouvelle possibilité ; même sur un kilomètre, c’est déjà bien ; envisager la suite, même pour une heure, c’est déjà ça. Mais le temps et l’espace avaient disparu. » Son héros ne se laisse cependant pas abattre : il imprime cinquante attestations gouvernementales et construit « la seule chose qu’il savait faire : un bateau en papier». Il se rend alors jusqu’à l’océan mais, flûte, l’océan s’est fait la malle lui aussi. Pourtant, l’homme « s’enfonce dans l’eau absente, jusqu’à ce que la conscience n’ait plus pied». Or, progressivement, « le bruit des imprimantes se mit à envahir toute la ville. De plus en plus de gens arrivèrent là où il n’y avait plus de sable, plus de bord, plus d’écume, les bras chargés de photocopies. »Cette histoire, qui rappelle les nouvelles de Julio Cortázar, possède quelques points de fuite avec le futur imaginé par cet étudiant du master de création littéraire du Havre, ex-professeur d’arts plastiques qui s’intéresse de près à l’image et au « bruit», à bord de notre Arche (constituée, elle, de papiers, mais pas seulement). Dans Lacryma, texte qui deviendra « peut-être» un roman, Jean-Christophe Cros nous ouvre les paupières sur une dystopie où plus personne ne pleure : les canaux lacrymaux sont bouchés, d’abord ceux des enfants, pour toute la population mondiale. « L’être humain ne sera plus capable de verser la moindre larme, sans un rituel bien précis.» Lequel ? « Les manifestations deviendront obligatoires.La manifestation deviendra principe fondamental de vie.Le gaz lacrymogène sera l’unique moyen de générer une forme d’eau.Le gardien de la paix sera élu plusieurs années d’affilée : gendre idéal. » L’amour, cette façon méconnue de tenir tête aux violences policières.Pour écouter les pièces sonores de Jean-Christophe Cros, c’est ici : https://soundcloud.com/jc-crosImage : Un pays qui se tient sage, de David Dufresne (2020).  

19 janvier 2021

4:28

Gabriela Trujillo : « Demain, on encouragera le parapente pour enjamber le chagrin »

Autrice d’un essai raffiné sur le réalisateur de « La Grande bouffe », cette historienne du cinéma, Salvadorienne et Parisienne, nous mitonne une orgie « d’astuces » surréalistes capables, peut-être, de « réparer le temps malade ».
« Etant donné un coup de foudre. Ou, ce qui lui ressemble étonnamment, l’apocalypse – révélation, fin du monde, début d’un autre… » Pour Marco Ferreri – le cinéma ne sert à rien, son premier livre publié en janvier aux éditions Capricci, Gabriela Trujillo a enquêté, de Paris à Bologne, de Turin à Barcelone, de la Calabre à Berlin, pour documenter « l’amour de conjurés » que vouent certains spectateurs « ravis ou traumatisés » au metteur en scène italien de Dillinger est mort (1969), La Grande bouffe (1973) ou des Contes de la folie ordinaire (1981).D’après cette rigoureuse et très spirituelle historienne du cinéma, qui collabore depuis de nombreuses années avec la Cinémathèque française, Marco Ferreri « s’évertue à inventer pour chaque film, une dystopie en forme d’utopie. Ses films poussent jusqu’à des conséquences absurdes une idée initiale (…) : un homme pose une unique question à laquelle personne ne veut ou ne peut répondre ; une femme veut constituer son harem ; le dernier couple sur terre réapprend à vivre (…). » Minute, papillon : ne s’agit-il pas, presque au pied de la lettre, du principe fondateur de ce podcast ? D’où l’envie spontanée de proposer à cette Salvadorienne installée à Paris, amatrice éclairée des logiques pataphysiques d’Alfred Jarry, de grimper sur le pont de notre Arche. Et la voici qui mitonne une orgie « d’astuces » surréalistes capables, peut-être, de « réparer le temps malade » ou, plus modestement, de nous « désarçonner », selon l’hypothèse formulée en préambule de son bel essai rose au sujet de la « fonction » du cinéma, si celui-ci « sert » à quelque chose, question que se posa Ferreri un matin de chaude déprime. Avertissement : le film sonore qui va suivre contient un « parapente enjambe-chagrin », un « fantasmodrome » ou encore une « montagne de poche ». En toute logique onirique, le premier roman de Gabriela Trujillo, à paraître en septembre aux éditions Verticales, s’intitule L’Invention de Louvette. Image : Rêve de singe, de Marco Ferreri (1977).  

18 janvier 2021

4:30

Pilote le Hot : « Demain, on fera fi de l’art zéro risque »

Tous les jours de l’hiver de 12h à 18h, ce slammeur aguerri de Belleville concocte une soupe populaire ouverte « aux étudiants, aux punks africains, aux mamies en galère », ingrédient d’un avenir solidaire.
« On fait notre taf d’artistes : t’as faim, tu manges, tu cherches, tu trouves. » Depuis novembre 2020, la place Fréhel, à l’angle de la rue de Belleville et de la rue Julien-Lacroix, est devenue une sorte d’oasis « d’aide alimentaire et solidaire ». Sept jours sur sept de 12h à 18h, pendant tout l’hiver, des bénévoles distribuent de la soupe gratuite « aux coursiers, aux punks africains, aux intermittents venus d’Italie, aux étudiantes, aux mamies en galère, aux virés d’l’h.p en liberté, au DJ poussé d’l‘hélicoptère, aux flics, putes, truands et trépanés ». Les légumes sont chinés ou offerts, puis épluchés, lavés, découpés, chauffés, touillés, remués, avec du pain, du fromage, des épices et une bonne playlist funk.Derrière cette initiative généreuse, l’un des héros de Belleville : Pilote le Hot, slammeur aguerri et importateur de cette discipline depuis 1995, créateur du « Grand National Slam » (depuis 2002) et de la coupe du monde de slam (depuis 2004), directeur artistique du cabaret populaire Culture Rapide (103 rue Julien-Lacroix, Paris 20e), ayant essaimé ses rimes aux quatre cents coins de la planète, de Nantes au Zimbabwe, de Chicago à Saint-Pétersbourg, de Berlin à Antanarive. « Les soupes c’est un rêve de poète, a écrit Pilote début janvier sur la page Facebook de l’événement quotidien. C’est un ventre qui fait la fête / Un sourire qui nourrit le cœur / et qui distille un peu d’chaleur / Un arc-en-ciel dans l’gris maussade / des rues d’Paris qui sont trop sad. »D’où l’envie de lui demander, dans le fumet de cette exemplaire utopie concrète, de nous cuisiner à bord de L’Arche de Nova un slam inédit sur un futur d’entraide, que voici. Chaud devant !Renseignements : lessoupesdebelleville@gmail.comPour revoir Pilote le Hot parler de la coupe du monde de slam dans la Nova Book Box, c’est là : https://www.youtube.com/watch?v=TnsWssEYhV8&ab_channel=RadioNovaImage : De la soupe populaire au caviar, d’Edgar Kennedy, avec Laurel et Hardy (1928).  

14 janvier 2021

4:14

Thomas Vinau : « Demain, le posse Alain-Rey va renommer le monde »

Auteur d’un roman survivaliste façon Take Shelter pour les branques, ce poète du Lubéron orchestre le « recyclage des mots usés » avec l’aide d’un « collège espiègle et barbu d’enfants et d’étymologistes » qui veut « mettre des pichenettes au réel ».
« Le monde est parti en sucette (…) tu bailles et bim tu te retrouves dans un Tex Avery écrit par Kafka sous LSD. » Dans Fin de saison, son dernier roman (enfin) sorti cet automne aux éditions Gallimard, Thomas Vinau déplie la réaction improvisée d’un drôle de gus face à l’apocalypse, décrite comme une « dégoulinade » de « merde grise et glacée » tombant du ciel et déracinant les arbres. L’homme s’enferme dans sa cave avec son clebs et son lapin, organise son « catakit », kit de survie par temps de catastrophe, et s’interroge : « Comment c’est là-haut ? Est-ce que la terre se transforme en rouille pendant que les machines apprennent à pleurer pour nous ? Est-ce que l’océan est rose ? Est-ce que deux femmes sont en train de s’entre-dévorer ? Est-ce qu’il reste un vieillard, aveugle, qui erre en demandant pardon ? Est-ce que des enfants se battent nus dans la neige contre des géants ? Est-ce que le vent quelque part caresse les pages d’un livre oublié sur un banc ? »Gars attachant. Mais a-t-il toutes les pièces dans sa caboche ? Celles et ceux qui ont vu Take Shelter, le fabuleux mélo parano de Jeff Nichols, apprécieront. « … Pandémie, ravage, réserve, bombe (…), voilà le champ lexical du bouzin. J’avais faim moi avec ces conneries ! D’abord c’était intriguant. Et rigolo. J’ai commencé par me moquer de tout ce folklore. Et puis je me suis pris au jeu. Mais finalement ça m’a fatigué, énervé, voire dégoûté. Cette espèce de mélange de hippie et de nazi. Cette hybridation bizarre entre le cinéma et le religieux. Les gens trop premier degré, y a pas mieux pour me vacciner de croire. »Son créateur, lui, a encore foi dans le vertige des possibles. En témoigne cette utopie verbale collective, où Thomas Vinau – qui vient également de publier Les Sept mercenaires, hommage en vers libres à « sept chiens magiques, sept moudjahidines de la bibine, de la littérature américaine, avec les dessins de Régis Gonzalez, aux éditions du Réalgar – orchestre depuis son Lubéron le « recyclage des mots usés » pour « mettre des pichenettes au réel ». « Chaque jour de l'an, un collège espiègle et barbu d'enfants et d’étymologistes, le posse Alain-Rey, sélectionnera, assouplira, modulera et colorera une tripotée de mots abusés. Tous les intervenants politiques, experts, éditorialistes et compagnie auront alors pour obligation de changer de registre sous peine d'être transformé.e.s en poules. »Face à cette menace, les premiers mots modifiés seront « force », « idée » et « crise »… qui deviendront « biscotto », « bidouille » et « fadaterie ».Pour écouter Thomas Vinau livre un extrait de Fin de saison à bord de L’Arche de Nova, c’est là : https://www.nova.fr/news/thomas-vinau-demain-empale-les-gourous-36164-23-03-2020/Image : Take Shelter, de Jeff Nichols (2011).  

13 janvier 2021

3:29

Sigolène Vinson : « Demain, on se taillera des branchies derrière les oreilles »

Au bord de l'étang de Berre, cette journaliste et romancière férue de plongée nous immerge dans l’inéluctable futur océan planétaire... où, après force mutations, nous « phosphorerons de nouveau dans les grandes profondeurs »
« Il faut bien noyer son chagrin. » Au tout début de La Canine de George, son dernier roman publié ce mois-ci aux éditions de l’Observatoire, Sigolène Vinson confie, sans spécifiquement la nommer, la peine qui l’étreint encore quand elle pense à ceux qui sont « morts sous ses yeux » : ses amis et collègues de Charlie Hebdo, assassinés le 7 janvier 2015. Miraculeusement épargnée par les tueurs, elle se console aujourd’hui en tombant amoureuse de George Harrison, ou plus exactement : de l’une des dents de l’ex-Beatle, une canine pointue, qui chevauche l’incisive. Un « cas d’école », d’après une étude dentaire des années 60, prétexte à un récit transgénérationnel entre Liverpool et l’utopique ex-« ville libre » autogérée de Christiana, à Copenhague. Et comme dans n’importe quel album des Fab Four en groupe ou en solo, toutes les fantaisies sont autorisées.L’un des personnages, Angelo, « gourou repenti et astrologue de pacotille », rêve par exemple qu’il « avale la mer », baignant dans un amas de cellules originelles, « milliers de poches minuscules et translucides (…) dotées d’un cerveau dont l’activité neuronale produit une douce lumière fluorescente, à moins que ce ne soit les rais du soleil qui donnent même au plancton un air d’intelligence, car tout brille. »Un songe proche du futur désirable formulé par Sigolène Vinson, férue de plongée sous-marine et qui, depuis l’étang de Berre (Bouches-du-Rhône), glisse sur son surf pour se rendre près du port où est amarrée notre Arche. « Ce serait bien qu’on se débrouille pour que tout fonde. Les océans recouvriront 100% de la planète. On se taillera des branchies dans le cou ou derrière les oreilles, pour pouvoir respirer et ne plus jamais, mais alors plus jamais remonter à la surface. Les plus doué.e.s d’entre nous seront même parvenus à s’atrophier de tous leurs membres, le cœur et le cerveau en premier. Et tout redeviendra comme avant, mais pas avant quand c’était mieux : au moment de la cellule originelle, du dernier ancêtre commun universel, quand on phosphorait dans les grandes profondeurs et qu’on se laissait bercer par les courants. On se souviendrait qu’on est tout petits dans l’univers et que notre galaxie surfe sur un océan spatial. »Habillage : Juste Bruyat.Pour écouter l’utopie sous-marine de David Wahl, c’est ici : https://www.nova.fr/news/david-wahl-demain-locean-sera-uni-aux-villes-42130-17-11-2020/Image : Waterworld, de Kevin Costner (1995).  

11 janvier 2021

2:58

Ariel Kyrou (5/5) : « Demain, l’excès sera l’excrément»

Auteur d’un essai en forme de réservoir à fictions vitales pour bricoler l’après, ce journaliste parisien milite pour l’éco-anarchisme des romans d’Ursula K. Le Guin, John Brunner et Ernest Callenbach.
« Ce livre est peut-être la chose la plus importante qui soit arrivée à la science-fiction hexagonale depuis les fulgurances inoubliables de Serge Lehman. » Alain Damasio ne tarit pas d’éloges, à mi-parcours dudit ouvrage, à propos du dernier essai d’Ariel Kyrou, Dans les imaginaires du futur, qui vient de paraître aux éditions Actu SF. Fidèle à sa fièvre de contestation des impasses politiques et des formatages de toute obédience, l’auteur de La Horde du Contrevent détaille, le temps d’une « volte-face », la noble intention de ce pavé rose et blanc de 600 pages : comprendre, à travers l’examen érudit de romans, films, séries ou bandes dessinées d’anticipation, lesquels ne se contentent pas de nous divertir ou de reconduire en pire les schémas existants, mais offrent « armes de jet et lignes de fuite pour se construire un avenir» ou « décheniller les tanks de ce néolibéralisme inepte» ; ceux qui produisent « un imaginaire du dérangeant, du dégenré, intranquille et secouant, perclus de trous de ver, de percées vers le possible, caffi d’espoirs aussi. » Bref : des futurs désirables, comme ceux qui bourgeonnent au quotidien sur la proue de ce podcast.C’est pourquoi, devant cette généreuse caisse à outils fictionnels pour-bricoler-l’après, la tentation de tendre le micro à Ariel Kyrou fut à peu près irrésistible. Rédac’ chef adjoint du magazine Actuel de 1989 à 1993, cet essayiste parisien, spécialiste de Philip K. Dick et directeur éditorial du Laboratoire des solidarités (solidarum.org), nous fait parvenir aujourd’hui le dernier module d’une série de cinq chroniques consacrées aux « utopies lucides, terrestres et anarchistes ».« N’oublions pas que le texte fondateur du genre, L’Utopie de Thomas More, publié en 1516, décrit une île ayant opéré une sécession radicale vis-à-vis de la société, de façon à abolir l’argent et la propriété. Propriétaires et profiteurs en sont donc chassés, et sommés de ne jamais y remettre les pieds », rappelle Kyrou dans son ouvrage, en précisant que tout ceci ne se fait pas sans violence. À bord de notre Arche, il évoque trois romans éco-anarchistes et solidaires : Les Dépossédés de l’Américaine Ursula K. Le Guin (1974), qui tente de « supprimer la souffrance sociale » ; Sur l’onde de choc de l’Ecossais John Brunner (1975) où « tout le monde semble prêt à tout le monde » ; Ecotopia de l’Américain Ernest Callenbach (1975), où « le chaos financier doit être délibérément organisé ». On reste comme possédé par cet extrait des Dépossédés, cité dans son livre par Ariel : « … Si c’est vers le futur que vous vous tournez, alors je vous dis qu’il faut aller vers lui les mains vides. Vous devez y aller seuls, et nus, comme l’enfant qui vient au monde, qui entre dans son propre futur, sans aucun passé, sans rien posséder, un futur dont la vie dépend entièrement des autres gens. Vous ne pouvez pas prendre ce que vous n’avez pas donné et c’est vous-même que vous devez donner. »Pour écouter la précédente utopie d’Ariel Kyrou, c’est ici : https://www.nova.fr/podcast/larche-de-nova/ariel-kyrou-45-demain-nous-accueillerons-le-migrant-radical-lextraterrestreImage : Arnold Schwarzenegger et Paul Verhoeven sur le tournage de Total Recall, de Paul Verhoeven (1990).  

07 janvier 2021

4:40

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