L’Arche de Nova

Utopies poétiques pour futurs désirables. Et si c’était toujours l’heure de tout réinventer ? L’Arche de Nova embarque tout un bestiaire d’artistes pour un déluge de bonnes idées dans un monde déconfiné, via des hypothèses grandioses, des scénarios farfelus, des raisonnements magiques, des logiques insensées, de noirs vertiges… à contre-courant du pessimisme apocalyptique.

Musiciens, écrivaines, cinéastes, dessinatrices, humoristes, plasticiennes : chaque jour, en trois minutes, l’un.e des membres de l’équipage monte sur le pont et imagine la société de demain, le temps d’une note vocale très sérieuse ou complètement délirante. Il était un joli navire… en voyage vers l’avenir.

Un podcast imaginé et coordonné par Richard Gaitet, réalisé par Mathieu Boudon et Benoît Thuault.

par Richard Gaitet

Épisodes

Pilote le Hot : « Demain, on fera fi de l’art zéro risque »

Tous les jours de l’hiver de 12h à 18h, ce slammeur aguerri de Belleville concocte une soupe populaire ouverte « aux étudiants, aux punks africains, aux mamies en galère », ingrédient d’un avenir solidaire.
« On fait notre taf d’artistes : t’as faim, tu manges, tu cherches, tu trouves. » Depuis novembre 2020, la place Fréhel, à l’angle de la rue de Belleville et de la rue Julien-Lacroix, est devenue une sorte d’oasis « d’aide alimentaire et solidaire ». Sept jours sur sept de 12h à 18h, pendant tout l’hiver, des bénévoles distribuent de la soupe gratuite « aux coursiers, aux punks africains, aux intermittents venus d’Italie, aux étudiantes, aux mamies en galère, aux virés d’l’h.p en liberté, au DJ poussé d’l‘hélicoptère, aux flics, putes, truands et trépanés ». Les légumes sont chinés ou offerts, puis épluchés, lavés, découpés, chauffés, touillés, remués, avec du pain, du fromage, des épices et une bonne playlist funk.Derrière cette initiative généreuse, l’un des héros de Belleville : Pilote le Hot, slammeur aguerri et importateur de cette discipline depuis 1995, créateur du « Grand National Slam » (depuis 2002) et de la coupe du monde de slam (depuis 2004), directeur artistique du cabaret populaire Culture Rapide (103 rue Julien-Lacroix, Paris 20e), ayant essaimé ses rimes aux quatre cents coins de la planète, de Nantes au Zimbabwe, de Chicago à Saint-Pétersbourg, de Berlin à Antanarive. « Les soupes c’est un rêve de poète, a écrit Pilote début janvier sur la page Facebook de l’événement quotidien. C’est un ventre qui fait la fête / Un sourire qui nourrit le cœur / et qui distille un peu d’chaleur / Un arc-en-ciel dans l’gris maussade / des rues d’Paris qui sont trop sad. »D’où l’envie de lui demander, dans le fumet de cette exemplaire utopie concrète, de nous cuisiner à bord de L’Arche de Nova un slam inédit sur un futur d’entraide, que voici. Chaud devant !Renseignements : lessoupesdebelleville@gmail.comPour revoir Pilote le Hot parler de la coupe du monde de slam dans la Nova Book Box, c’est là : https://www.youtube.com/watch?v=TnsWssEYhV8&ab_channel=RadioNovaImage : De la soupe populaire au caviar, d’Edgar Kennedy, avec Laurel et Hardy (1928).  

14 janvier 2021

4:14

Thomas Vinau : « Demain, le posse Alain-Rey va renommer le monde »

Auteur d’un roman survivaliste façon Take Shelter pour les branques, ce poète du Lubéron orchestre le « recyclage des mots usés » avec l’aide d’un « collège espiègle et barbu d’enfants et d’étymologistes » qui veut « mettre des pichenettes au réel ».
« Le monde est parti en sucette (…) tu bailles et bim tu te retrouves dans un Tex Avery écrit par Kafka sous LSD. » Dans Fin de saison, son dernier roman (enfin) sorti cet automne aux éditions Gallimard, Thomas Vinau déplie la réaction improvisée d’un drôle de gus face à l’apocalypse, décrite comme une « dégoulinade » de « merde grise et glacée » tombant du ciel et déracinant les arbres. L’homme s’enferme dans sa cave avec son clebs et son lapin, organise son « catakit », kit de survie par temps de catastrophe, et s’interroge : « Comment c’est là-haut ? Est-ce que la terre se transforme en rouille pendant que les machines apprennent à pleurer pour nous ? Est-ce que l’océan est rose ? Est-ce que deux femmes sont en train de s’entre-dévorer ? Est-ce qu’il reste un vieillard, aveugle, qui erre en demandant pardon ? Est-ce que des enfants se battent nus dans la neige contre des géants ? Est-ce que le vent quelque part caresse les pages d’un livre oublié sur un banc ? »Gars attachant. Mais a-t-il toutes les pièces dans sa caboche ? Celles et ceux qui ont vu Take Shelter, le fabuleux mélo parano de Jeff Nichols, apprécieront. « … Pandémie, ravage, réserve, bombe (…), voilà le champ lexical du bouzin. J’avais faim moi avec ces conneries ! D’abord c’était intriguant. Et rigolo. J’ai commencé par me moquer de tout ce folklore. Et puis je me suis pris au jeu. Mais finalement ça m’a fatigué, énervé, voire dégoûté. Cette espèce de mélange de hippie et de nazi. Cette hybridation bizarre entre le cinéma et le religieux. Les gens trop premier degré, y a pas mieux pour me vacciner de croire. »Son créateur, lui, a encore foi dans le vertige des possibles. En témoigne cette utopie verbale collective, où Thomas Vinau – qui vient également de publier Les Sept mercenaires, hommage en vers libres à « sept chiens magiques, sept moudjahidines de la bibine, de la littérature américaine, avec les dessins de Régis Gonzalez, aux éditions du Réalgar – orchestre depuis son Lubéron le « recyclage des mots usés » pour « mettre des pichenettes au réel ». « Chaque jour de l'an, un collège espiègle et barbu d'enfants et d’étymologistes, le posse Alain-Rey, sélectionnera, assouplira, modulera et colorera une tripotée de mots abusés. Tous les intervenants politiques, experts, éditorialistes et compagnie auront alors pour obligation de changer de registre sous peine d'être transformé.e.s en poules. »Face à cette menace, les premiers mots modifiés seront « force », « idée » et « crise »… qui deviendront « biscotto », « bidouille » et « fadaterie ».Pour écouter Thomas Vinau livre un extrait de Fin de saison à bord de L’Arche de Nova, c’est là : https://www.nova.fr/news/thomas-vinau-demain-empale-les-gourous-36164-23-03-2020/Image : Take Shelter, de Jeff Nichols (2011).  

13 janvier 2021

3:29

Sigolène Vinson : « Demain, on se taillera des branchies derrière les oreilles »

Au bord de l'étang de Berre, cette journaliste et romancière férue de plongée nous immerge dans l’inéluctable futur océan planétaire... où, après force mutations, nous « phosphorerons de nouveau dans les grandes profondeurs »
« Il faut bien noyer son chagrin. » Au tout début de La Canine de George, son dernier roman publié ce mois-ci aux éditions de l’Observatoire, Sigolène Vinson confie, sans spécifiquement la nommer, la peine qui l’étreint encore quand elle pense à ceux qui sont « morts sous ses yeux » : ses amis et collègues de Charlie Hebdo, assassinés le 7 janvier 2015. Miraculeusement épargnée par les tueurs, elle se console aujourd’hui en tombant amoureuse de George Harrison, ou plus exactement : de l’une des dents de l’ex-Beatle, une canine pointue, qui chevauche l’incisive. Un « cas d’école », d’après une étude dentaire des années 60, prétexte à un récit transgénérationnel entre Liverpool et l’utopique ex-« ville libre » autogérée de Christiana, à Copenhague. Et comme dans n’importe quel album des Fab Four en groupe ou en solo, toutes les fantaisies sont autorisées.L’un des personnages, Angelo, « gourou repenti et astrologue de pacotille », rêve par exemple qu’il « avale la mer », baignant dans un amas de cellules originelles, « milliers de poches minuscules et translucides (…) dotées d’un cerveau dont l’activité neuronale produit une douce lumière fluorescente, à moins que ce ne soit les rais du soleil qui donnent même au plancton un air d’intelligence, car tout brille. »Un songe proche du futur désirable formulé par Sigolène Vinson, férue de plongée sous-marine et qui, depuis l’étang de Berre (Bouches-du-Rhône), glisse sur son surf pour se rendre près du port où est amarrée notre Arche. « Ce serait bien qu’on se débrouille pour que tout fonde. Les océans recouvriront 100% de la planète. On se taillera des branchies dans le cou ou derrière les oreilles, pour pouvoir respirer et ne plus jamais, mais alors plus jamais remonter à la surface. Les plus doué.e.s d’entre nous seront même parvenus à s’atrophier de tous leurs membres, le cœur et le cerveau en premier. Et tout redeviendra comme avant, mais pas avant quand c’était mieux : au moment de la cellule originelle, du dernier ancêtre commun universel, quand on phosphorait dans les grandes profondeurs et qu’on se laissait bercer par les courants. On se souviendrait qu’on est tout petits dans l’univers et que notre galaxie surfe sur un océan spatial. »Habillage : Juste Bruyat.Pour écouter l’utopie sous-marine de David Wahl, c’est ici : https://www.nova.fr/news/david-wahl-demain-locean-sera-uni-aux-villes-42130-17-11-2020/Image : Waterworld, de Kevin Costner (1995).  

11 janvier 2021

2:58

Ariel Kyrou (5/5) : « Demain, l’excès sera l’excrément»

Auteur d’un essai en forme de réservoir à fictions vitales pour bricoler l’après, ce journaliste parisien milite pour l’éco-anarchisme des romans d’Ursula K. Le Guin, John Brunner et Ernest Callenbach.
« Ce livre est peut-être la chose la plus importante qui soit arrivée à la science-fiction hexagonale depuis les fulgurances inoubliables de Serge Lehman. » Alain Damasio ne tarit pas d’éloges, à mi-parcours dudit ouvrage, à propos du dernier essai d’Ariel Kyrou, Dans les imaginaires du futur, qui vient de paraître aux éditions Actu SF. Fidèle à sa fièvre de contestation des impasses politiques et des formatages de toute obédience, l’auteur de La Horde du Contrevent détaille, le temps d’une « volte-face », la noble intention de ce pavé rose et blanc de 600 pages : comprendre, à travers l’examen érudit de romans, films, séries ou bandes dessinées d’anticipation, lesquels ne se contentent pas de nous divertir ou de reconduire en pire les schémas existants, mais offrent « armes de jet et lignes de fuite pour se construire un avenir» ou « décheniller les tanks de ce néolibéralisme inepte» ; ceux qui produisent « un imaginaire du dérangeant, du dégenré, intranquille et secouant, perclus de trous de ver, de percées vers le possible, caffi d’espoirs aussi. » Bref : des futurs désirables, comme ceux qui bourgeonnent au quotidien sur la proue de ce podcast.C’est pourquoi, devant cette généreuse caisse à outils fictionnels pour-bricoler-l’après, la tentation de tendre le micro à Ariel Kyrou fut à peu près irrésistible. Rédac’ chef adjoint du magazine Actuel de 1989 à 1993, cet essayiste parisien, spécialiste de Philip K. Dick et directeur éditorial du Laboratoire des solidarités (solidarum.org), nous fait parvenir aujourd’hui le dernier module d’une série de cinq chroniques consacrées aux « utopies lucides, terrestres et anarchistes ».« N’oublions pas que le texte fondateur du genre, L’Utopie de Thomas More, publié en 1516, décrit une île ayant opéré une sécession radicale vis-à-vis de la société, de façon à abolir l’argent et la propriété. Propriétaires et profiteurs en sont donc chassés, et sommés de ne jamais y remettre les pieds », rappelle Kyrou dans son ouvrage, en précisant que tout ceci ne se fait pas sans violence. À bord de notre Arche, il évoque trois romans éco-anarchistes et solidaires : Les Dépossédés de l’Américaine Ursula K. Le Guin (1974), qui tente de « supprimer la souffrance sociale » ; Sur l’onde de choc de l’Ecossais John Brunner (1975) où « tout le monde semble prêt à tout le monde » ; Ecotopia de l’Américain Ernest Callenbach (1975), où « le chaos financier doit être délibérément organisé ». On reste comme possédé par cet extrait des Dépossédés, cité dans son livre par Ariel : « … Si c’est vers le futur que vous vous tournez, alors je vous dis qu’il faut aller vers lui les mains vides. Vous devez y aller seuls, et nus, comme l’enfant qui vient au monde, qui entre dans son propre futur, sans aucun passé, sans rien posséder, un futur dont la vie dépend entièrement des autres gens. Vous ne pouvez pas prendre ce que vous n’avez pas donné et c’est vous-même que vous devez donner. »Pour écouter la précédente utopie d’Ariel Kyrou, c’est ici : https://www.nova.fr/podcast/larche-de-nova/ariel-kyrou-45-demain-nous-accueillerons-le-migrant-radical-lextraterrestreImage : Arnold Schwarzenegger et Paul Verhoeven sur le tournage de Total Recall, de Paul Verhoeven (1990).  

07 janvier 2021

4:40

Camille Brunel : « Demain, la psychanalyse sera enseignée dès l’école primaire »

Lauréat 2020 du Prix de la Page 111, cet écrivain de Châlons-en-Champagne réclame la démocratisation des explorations de l’inconscient. Et si dénouer nos obsessions, soulager nos traumas, était aussi banal que l’eau courante ?
« Quelles chances avais-je de devenir cétacé, grand singe ou éléphant ? (…) Les avions commençaient à tomber. Arches de Noé saturées d’animaux (…) On racontait que le pilote du vol Los Angeles-Sidney s’était mis à hennir au milieu du Pacifique.»Mais où sommes-nous ? Dans le cabinet d’un psy, au chevet d’un patient aux songes assez bestiaux ? Paru en septembre aux éditions Alma, récompensé sur Nova du très convoité Prix de la Page 111, Les Métamorphoses, le second roman de Camille Brunel, 34 ans, se déroule dans un avenir assez proche, où une « pandémie de métamorphoses » transforme soudain en animaux, au hasard, 300 000 de nos compatriotes. En hyène, en écrevisse, en brebis, en taon. Ou en cheval, coincé dans un cockpit.Pour son second futur désirable – le temps d’une carte blanche d’une durée de 11 mois et 1 semaine sur notre antenne, suite à l’obtention de son prix –, cet admirateur de Lautréamont, qui vient de terminer un «Eloge de la baleine » à paraître aux éditions Rivages, réclame aujourd’hui l’indispensable démocratisation de la psychanalyse. « C’est une découverte plutôt récente, n’est-ce-pas ? 150 ans, maximum ? Qu’est-ce qu’on connaissait des Amériques, 150 ans après Christophe Colomb ? (…) L’inconscient, les rêves, les névroses, on regarde ça avec la circonspection des Européens à qui on parlait de Californie sous Louis XIII. » Que se passerait-il si dénouer nos obsessions, éclairer et soulager nos traumatismes, était aussi ordinaire qu’avoir accès à l’eau courante ? Si les théories de Freud et de Lacan figuraient au programme de CM1 ? « Les enfants et les ados seront bien conscients de ce qui les bloque. Ils en parleront entre eux, considérant leur esprit comme une énigme à débloquer. Les traumatismes seront traités avec le même sang-froid que les plaies ouvertes : on ne passera plus des années à prétendre qu’on n’a pas le bras cassé avant d’aller aux urgences » ,ni « des décennies à s’interroger sur la meilleure façon d’agir vis-à-vis de nos parents. » Le tout, avec l’aide des intelligences artificielles, qui « repéreront les schémas qui se répètent, les tics de langages, les lapsus »… plutôt que de « flatter notre ego comme on félicite un bon cheval » En selle, Sigmund !Habillage : Juste Bruyat.Pour écouter la précédente utopie de Camille Brunel, c’est là : https://www.nova.fr/podcast/larche-de-nova/camille-brunel-demain-des-animaux-siegeront-lassembleeImage : Annie Hall, de Woody Allen (1977)  

05 janvier 2021

3:45

Elise Goldberg : « Demain, nouveau vaccin : le B. C. G., pour une Baise Complètement Généralisée »

Une piqûre et hop : la jalousie a disparu ? C’est l’idée follement désirable de cette correctrice et secrétaire d’édition, diplômée du master de création littéraire de Paris-VIII. Tous au labo, et que ça saute !
« Un fantôme demande à sa petite-fille de cuisiner pour lui, ce qui oblige cette dernière à sortir des limites de son existence étriquée. » Dans le roman qu’elle est en train d’écrire, Elise Goldberg entend « mêler le culinaire à la question des origines », en concoctant notamment de la carpe farcie. Mais cette correctrice et secrétaire d’édition, qui suivit pendant deux ans les cours du master de création littéraire de Paris-VIII, tout en animant elle-même des ateliers d’écriture, vient d’avoir une autre idée pour nous sortir des limites d’une existence étriquée. La fin de la jalousie, tout simplement. Pour contrer « ce fléau, qui fait exploser la consommation d’antidépresseurs et de consultations psy », le gouvernement français commandera bientôt un nouveau vaccin : le B. C. G., « pour une Baise Complètement Généralisée ». Etrangement, la quasi-totalité de nos compatriotes se soumettra sans se plaindre à la piqûre en un temps record, découvrant en masse le mot « compersion », « cette joie qu’on éprouve quand on apprend que l’être cher est comblé, même si ce bonheur passe par un cinq à sept ailleurs que dans vos bras. On sera bientôt capable d’aimer plusieurs personnes à la fois sans chagriner sa moitié, qui ne sera d’ailleurs parfois plus que son tiers, son quart ou même son huitième. La vie de trouple, voire de troupe, ne tardera pas à devenir la norme ».Conséquences jouissives : « La polygamie sera autorisée et le délit d’adultère, cet archaïsme juridique, aura enfin été supprimé du code civil. Naîtra la famille mosaïque, avec la mère, le père et d’autres personnes qui auront autant de légitimité dans le foyer. L’éducation des enfants ne pourra que gagner à cette fréquentation quotidienne d’autres adultes qui les dégagera du carcan papa-maman. » Tous au labo – et que ça saute !Image : Brigitte Lahaie et Stéphane Audran dans Les Prédateurs de la nuit, de Jésus Franco (1987).  

04 janvier 2021

4:31

Ariel Kyrou (4/5) : « Demain, nous accueillerons le migrant radical : l’extraterrestre »

Auteur d’un essai en forme de réservoir à fictions vitales pour bricoler l’après, ce journaliste parisien grimpe à bord des vaisseaux intersidéraux de la romancière Becky Chambers, peuplés d’utopies multiraciales.
«Ce livre est peut-être la chose la plus importante qui soit arrivée à la science-fiction hexagonale depuis les fulgurances inoubliables de Serge Lehman. » Alain Damasio ne tarit par d’éloges, à mi-parcours dudit ouvrage, à propos du dernier essai d’Ariel Kyrou, Dans les imaginaires du futur, qui vient de paraître aux éditions Actu SF. Fidèle à sa fièvre de contestation des impasses politiques et des formatages de toute obédience, l’auteur de La Horde du Contrevent détaille, le temps d’une « volte-face », la noble intention de ce pavé rose et blanc de 600 pages : comprendre, à travers l’examen érudit de romans, films, séries ou bandes dessinées d’anticipation, lesquels ne se contentent pas de nous divertir ou de reconduire en pire les schémas existants, mais offrent « armes de jet et lignes de fuite pour se construire un avenir» ou « décheniller les tanks de ce néolibéralisme inepte» ; ceux qui produisent « un imaginaire du dérangeant, du dégenré, intranquille et secouant, perclus de trous de ver, de percées vers le possible, caffi d’espoirs aussi. » Bref : des futurs désirables, comme ceux qui bourgeonnent au quotidien sur la proue de ce podcast.C’est pourquoi, devant cette généreuse caisse à outils fictionnels pour-bricoler-l’après, la tentation de tendre le micro à Ariel Kyrou fut à peu près irrésistible. Rédac’ chef adjoint du magazine Actuel de 1989 à 1993, cet essayiste parisien, spécialiste de Philip K. Dick et directeur éditorial du Laboratoire des solidarités (solidarum.org), nous fait alors parvenir aujourd’hui le quatrième module d’une série de cinq chroniques consacrées aux « utopies lucides, terrestres et anarchistes ».Et si ces utopies terrestres s’inspiraient, cette fois, d’un ailleurs absolu ? Dans son livre, Kyrou rappelle que « Star Wars et Star Trek », par leur « myriade cocasse d’extraterrestres », proposent « un joli zeste d’utopie cosmopolite et multiraciale, une graine qui ne demanderait qu’un peu de jardinage pour s’épanouir sous mille formes plus ou moins transgressives ». tout comme la société coopérative de la « trilogie de Mars » de l’écrivain californien Kim Stanley Robinson (1992-1996). « Cette quête nous ouvre sur d’autres vies, d’autres possibilités, explique Ariel sur Nova.  L’extraterrestre, c’est la figure de l’altérité radicale. De l’étranger. Du migrant. Dans les romans de l’Américaine Becky Chambers, débutés en 2016 avec L’Espace d’un an, la vie commune au sein du vaisseau Voyageur, qui creuse des tunnels dans l’espace, fabrique l’utopie lucide d’un art de vivre entre espèces intelligentes à l’opposé les unes des autres (...) Comme l’amibe télépathe de Ganymèden dans Les Clans de la lune alphane de Philip K. Dick (1964), incarnation de l’empathie qui sauve un humain qui voulait se suicider ». « Si loin des mirages de l’économie dominante », ces hypothèses spatiales nous aideront peut-être à rendre notre planète « plus accueillante vis-à-vis de l’autre, à l’écoute de solutions alternatives ».Pour écouter la précédente utopie d’Ariel, c’est ici : https://www.nova.fr/podcast/larche-de-nova/ariel-kyrou-35-demain-la-nature-prendra-la-paroleLe dernier épisode sera diffusé le 7 janvier, à 7h10.Image : Paul, de Greg Mottola (2011).  

17 décembre 2020

5:06

Mattia Filice : « Demain, tous les mots seront payants »

Ce conducteur de train, étudiant du master de création littéraire de Paris-VIII, déraille le temps d’une dystopie où chaque parole prononcée est facturée par des multinationales. Mais qui s’offrira le mot « révolte » ?
« Je vole des mots au détour de conversations sur les quais, je les attrape avec plus ou moins de brio selon la vitesse de la locomotive, en les regroupant ensuite dans un petit carnet pour qu'ils ne se sentent pas trop seuls. » D'origines « calabraise, dauphinoise, bretonne et lyonnaise », Mattia Filice vit à Paris et conduit des trains depuis plus de quinze ans, en poste de départ(s) à Saint-Lazare. Mais depuis plus longtemps encore, ce cheminot crée des correspondances entre la parole, le son et les images, via des petits objets filmiques inachevés. Inscrit au master de création littéraire de Paris-VIII, il envisage désormais de publier un livre inspiré de son expérience ferroviaire, à plus d’un titre d’ailleurs, avec « des accélérations et des freinages, des arrêts et des enrayages ».Le seul déraillement qu’on lui souhaite est celui qu’il nous confie. Sur le quai où L’Arche de Nova est amarrée, Mattia imagine une dystopie où chaque parole est facturée par des multinationales. « Les mots seront PROPRIÉTÉ PRIVÉE et nous les louerons le temps d’une prononciation. On prétendra qu’il s’agit de lutter contre la pollution, car parler dégage du Co2. » Le prix variera selon le nombre de lettres, le poids syllabique, « la mode » et le cours de la bourse. Telle compagnie s’appropriera tout le vocabulaire du sentiment, une autre fera des promos « sur la famille des lépidoptères pour pouvoir nommer les noms des papillons à vos enfants pendant une randonnée ! » Les opérateurs téléphoniques incluront dans leur forfait un nombre de termes à ne pas dépasser. De même pour les salariés pour qui les entreprises auront des abonnements sur un lexique précis.Au quotidien, des micros seront disposés « tous les quatre mètres carrés » pour nous faire raquer. « Une caste de nouveaux riches se pavanera, dépensera sans compter ; la logorrhée sera un luxe. Pour les autres, il faudra être concis, bien peser ses mots ». Et cela, jusqu’au « Grand Silence ». Mais… (L’enregistrement de cette vision futuriste a coûté 515 euros à son auteur. Merci de l’écouter jusqu’au terminus.)Image : Brazil, de Terry Gilliam (1985).  

16 décembre 2020

4:17

Arthur-Louis Cingualte : « Demain, des spectres prendront d’assaut les cieux »

À Bordeaux, cet historien de l’art, auteur d’une « Évangile selon Nick Cave », craint pour les oiseaux menacés par l’installation d’antennes « 7G » qui pourraient aussi... ressusciter « des voix anciennes ».
« À bord du grand carnaval électrique, Nick Cave est le preacher, celui qui invoque la diégèse biblique et débite des merveilles à faire peur. Tout dans son allure va dans ce sens : costumes satinés et cheveux noirs, défroque qui transpire par tous les pores, chevalières et chaînes dorées. Soumis à la possession de légions d’esprits supérieurs, le doigt accusateur et le corps écartelé par tous les anges qui voisinent dans le coin de la voix, les genoux au sol et les mains au ciel, il lutte au centre du ring des divinités psychopathes. » Amen. Ainsi démarre, quasiment, le sermon d’Arthur-Louis Cingualte consacré à l’archevêque des Mauvaises Graines : son premier livre, L’Évangile selon Nick Cave, présenté comme un « gospel de l’Âge du Fer Rouillé » et publié cet automne aux éditions de L'Éclisse. Un essai rock précis, habité, gorgé de références littéraires et liturgiques, à réserver pour Noël aux fans transis du crooner mystique australien.Mais l’interprète et compositeur de l’endeuillé Ghosteen (2019, que Nick écrivit en mémoire de son fils Arthur mort à 15 ans en tombant d’une falaise anglaise), n’est plus le seul à «  débiter des merveilles à faire peur » . À Bordeaux, Arthur-Louis Cingualte, 34 ans, historien de l’art, collaborateur régulier de la revue cinéphile La Septième Obsession et auteur d’une thèse sur « l’esthétique du voyeurisme », regarde en l’air et prédit qu’un futur « quadrillage 7G » aura raison « du chant des oiseaux ». Alors, telle une planche ouija d’envergure mondiale, « ce sera le moment pour que d’autre voix, de vieilles voix » reviennent nous visiter. L’assaut des spectres, baby ! Et le premier de ces fantômes électromagnétiques sera celui d’Armand Robin, « fils de paysans bretons né en 1912, poète et folkloriste anarchiste que la police a tabassé à mort en 1961, qui écoutait toutes les radios et parlait toutes les langues. L’homme des ondes par excellence ». Soumis à son tour « à la possession de légions d’esprits supérieurs », Cingualte ressuscite un enregistrement médiumnique : le pessimiste Programme en quelques siècles, signé Robin en 1946 au sein d’une plaquette de poèmes indésirables, lu par… Jean-Luc Godard, qu’Arthur-Louis accompagne au piano. Conclusion riche en interprétations apocalyptiques : « Au nom de rien on supprimera l’homme ; On supprimera le nom de l’homme ; Il n’y aura plus de nom ; Nous y sommes. »Habillage : Juste Bruyat.Image : Fantômes contre fantômes, de Robert Zemeckis (1996).  

15 décembre 2020

4:30

Poundo : « Demain, nous allons vaincre le virus de la connerie »

Entre Paris et New York, cette danseuse, chanteuse et mannequin franco-sénégalaise révèle que plusieurs chefs d’Etat auraient accepté d’être vaccinés, en avant-première, contre le covid. Les résultats sont surprenants.
« Née pour crâner », dit-elle à tout bout de champ. Poundo peut. D’abord, le parcours. Danse classique et contemporaine, dès 8 ans, au conservatoire de Boulogne-Billancourt, complétée par des cours de piano, de solfège et chant. Elle dansera vite pour Marie-Claude Pietragalla, Jérôme Savary, le Cirque du Soleil, puis Alicia Keys, Sting, Orelsan ou Aya Nakamura, quand elle n’interprète pas l’une des compagnes de Fela Kuti dans une comédie musicale acclamée à Broadway.Mais ce n’est pas fini pour le « couteau suisse », selon le surnom que lui donnent ses amis : Poundo est aussi mannequin, ponctuellement cheffe de rubrique mode pour un webzine américain financé par Questlove des Roots, et aujourd’hui chanteuse. Un premier mini-album de six titres, We are more, vient de paraître : afro R’n’B féministe sous l’influence de M. I. A., appelant à l’émancipation, renouant avec ses racines sénégalaises et guinéennes, notamment par l’usage de la langue mandjak. Dans le clip d’O Wasso Wara, on découvre également quelques pièces de la ligne de vêtements qu’elle a elle-même dessinés et qu’elle lancera en 2021.Mais la vraie raison de sa frime pourrait bien être, en réalité, le scoop hallucinant que Poundo Gomis révèle au service épidémiologique de L’Arche de Nova : « Pour faire les malins », plusieurs chefs d’Etat auraient accepté d’être vaccinés, en avant-première, contre le covid. Les effets secondaires sont surprenants. Redistribution des richesses ! Abolition des frontières ! Travail et papiers pour tous les migrants ! Démission des hommes de pouvoir, en faveur de femmes ! Eradication du racisme, de l’ultra-libéralisme ou de l’égocentrisme à échelle mondiale ! Vérité des bulletins de santé, fin du « serment d’hypocrites ». Un vaccin pour un monde sain.Pour voir la vidéo d’O Wasso Wara, c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=f2FaQCoyKzs&ab_channel=Poundo Image : Alerte !, de Wolfgang Petersen (1995).  

14 décembre 2020

4:12

Marthe Pequignot : « Demain, nous fêterons perpétuellement nos non-anniversaires »

Make bamboche great again : autrice d’un ravissant calendrier « biblio-météorologique », cette illustratrice parisienne esquisse à voix haute l’accès au pouvoir du lapin blanc d’Alice aux pays des merveilles.
Au début de cette histoire, il y a ce cliché tenace : « Les éditeurs se plaignent de ne recevoir que des autofictions dont la première phrase évoque immanquablement le climat. » Née en 1990, l’illustratrice parisienne Marthe Pequignot, formée aux Arts Décoratifs de Strasbourg, a pris cette affaire très au sérieux. Pendant trois ans, elle s’est livrée à une « chasse aux livres » pour trouver des romans qui, ah oui tiens, démarrent tous par une allusion au temps qu’il fait. Cela donne aujourd’hui Bibliométéo, son premier ouvrage publié aux éditions Intervalles sous la forme d’un « calendrier perpétuel ». Soit 48 incipit(s), printaniers ou hivernaux, gelés ou caniculaires, illustrés par ses soins via de belles aquarelles, au crayon à papier et à l’encre de Chine, lettrées à la main.Exemples ? « Je connais bien le ciel. Je m’y suis habitué. Toutes ses nuances terre d’ombre, tilleul, chair ou safran. Je connais. » (Jean Echenoz, Nous trois.) « La route du bord de mer, à Santa Monica, près d’Hollywood, s’allongeait droite, implacable sous la ronronnante Jaguar de Paul. Il faisait chaud, tiède, l’air sentait l’essence et la nuit. Paul roulait à 150. » (Françoise Sagan, Le Garde du cœur.) Et que dire de la « mystérieuse pluie de pierres » dont les dégâts sont estimés « à environ 25 dollars » et qui ouvre Carrie de Stephen King ? De la « douceur de l’air » dont il faut « se méfier » car on pourrait « se laisser aller à la nostalgie de l’amour et des caresses » dans le délirant Jérôme de Jean-Pierre Martinet ? Ou de Jonathan Franzen, dans ses Corrections : « La folie d’un front froid balayant la prairie en automne. On le sentait : quelque chose de terrible allait se produire. »Pas si terrible. Grimpant (avec son échelle télescopique) sur le pont de L’Arche de Nova, Marthe Pequignot repasse de l’autre côté du miroir pour s’engouffrer dans les premières lignes d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. « « Alice commençait à se sentir très lasse de rester assise à côté de sa sœur, sur le talus, et de n’avoir rien à faire ; une fois ou deux, elle avait jeté un coup d’œil sur le livre que sa sœur lisait, mais il ne contenait ni images ni conversations et, se disait Alice, à quoi peut bien servir un livre où il n’y a ni images ni conversations ? »Flash : Marthe revoit le lapin blanc, si pressé, perpétuellement en retard, comme nous avec nos smartphones, assailli.e.s « d’injonctions contradictoires ». Mais sa montre à gousset se casse et le voici au pouvoir, à l’heure sur les réformes : distribution de carottes et interdiction de la méthode de la carotte et du bâton, célébration perpétuelle de nos non-anniversaires, livraison mensuelle d’une « dose de bonheur » avec « des ampoules », pour avoir de bonnes idées ; un mégaphone, pour crier sa colère « jusqu’à ce que les voisins applaudissent » ; et bien sûr une échelle, pour retrouver les livres perdus au fond des bibliothèques.Image : Alice au pays des merveilles, de Clyde Geronimi, Wilfred Jackson & Hamilton Luske (1951).  

11 décembre 2020

4:03

Ariel Kyrou (3/5) : « Demain, la nature prendra la parole »

Auteur d’un essai en forme de réservoir à fictions vitales pour bricoler l’après, ce journaliste parisien cherche sa place au sein du parlement « biocratique » de Camille de Toledo, qui fait voter les rivières.
« Ce livre est peut-être la chose la plus importante qui soit arrivée à la science-fiction hexagonale depuis les fulgurances inoubliables de Serge Lehman. » Alain Damasio ne tarit par d’éloges, à mi-parcours dudit ouvrage, à propos du dernier essai d’Ariel Kyrou, Dans les imaginaires du futur, qui vient de paraître aux éditions Actu SF. Fidèle à sa fièvre de contestation des impasses politiques et des formatages de toute obédience, l’auteur de La Horde du Contrevent détaille, le temps d’une « volte-face », la noble intention de ce pavé rose et blanc de 600 pages : comprendre, à travers l’examen érudit de romans, films, séries ou bandes dessinées d’anticipation, lesquels ne se contentent pas de nous divertir ou de reconduire en pire les schémas existants, mais offrent « armes de jet et lignes de fuite pour se construire un avenir » ou « décheniller les tanks de ce néolibéralisme inepte » ; ceux qui produisent « un imaginaire du dérangeant, du dégenré, intranquille et secouant, perclus de trous de ver, de percées vers le possible, caffi d’espoirs aussi. » Bref : des futurs désirables, comme ceux qui bourgeonnent au quotidien sur la proue de ce podcast.C’est pourquoi, devant cette généreuse caisse à outils fictionnels pour-bricoler-l’après, la tentation de tendre le micro à Ariel Kyrou fut à peu près irrésistible. Rédac’ chef adjoint du magazine Actuel de 1989 à 1993, cet essayiste parisien, spécialiste de Philip K. Dick et directeur éditorial du Laboratoire des solidarités (solidarum.org), nous fait alors parvenir aujourd’hui le premier module d’une série de cinq chroniques consacrées aux « utopies lucides, terrestres et anarchistes ».Et si on demandait son avis à… une belette ? Un palétuvier ? Un marécage ? Comment sera l’Europe en 2050 quand les forêts, les lacs, les rivières auront le droit de voter ?, se demande l’écrivain français Camille de Toledo le temps d’une pièce de théâtre, Les Témoins du futur, non publiée mais présentée en avril 2019 à la Maison de la Poésie de Paris. Enjeu dramatique, ainsi résumé par Kyrou dans son propre ouvrage : « Prêter voix aux êtres et aux éléments, aux organismes et entités écosystémiques privés de moyens d’action et même et surtout de simple parole ».Toledo imagine, au préalable, la victoire en 2030 « d’une puissante vague écologiste et féministe qui renverse les vieux pouvoir de l’Union européenne ». Les hommes sont alors exclus des fonctions dirigeantes, tandis que s’émancipent « lacs, rivières, forêts, montagnes », qui siègent au sein d’un parlement « biocratique ». Cette assemblée se partage en deux : 300 femmes d’un côté, 432 vivants non humains de l’autre, par tirage au sort. Les lois s’enchaînent. La lagune de Venise intente un procès au syndicat du tourisme italien, de même que « les nuages » à l’agence internationale de l’énergie atomique. Des régions sanctuaires sont soudainement « vidées de toute activité humaine et reboisées », pour que la biosphère se régénère. Ce qui ne va pas sans heurts. En pleine forêt primaire, la maison d’une grand-mère d’Ukraine est démontée… comme au temps de l’invasion russe en Crimée. Paysans, patrons et commerçants et retraités se rebiffent, créant « des gouffres d’incertitudes ». Dans notre réalité, notons que Camille de Toledo milite en ce moment pour donner des droits à un fleuve, la Loire, afin de le « représenter juridiquement » ainsi que la faune et la flore environnantes.Pour écouter la précédente utopie d’Ariel, c’est ici :...  

10 décembre 2020

3:55

Galia Ackerman : « Demain, nous aurons peur de rêver d’un monde meilleur »

Spécialiste des désastres de Tchernobyl, cette historienne russe considère que « rien n’est pire que des utopies réalisées : le rêve communiste a produit non pas des géants, mais le Goulag et l’asservissement ». 
« Cette réhabilitation de la période soviétique – qui n’apparaît plus comme une parenthèse tragique et malsaine, mais comme une époque globalement positive dans le cours de l’histoire millénaire de la Russie – satisfait une grande partie de la population qui a du mal à accepter que quatre générations de Soviétiques aient pu vivre “dans le mensonge”, comme disait Soljenitsyne. » Dans son dernier ouvrage, Le Régiment immortel (éditions Premier Parallèle, 2019), l’historienne, journaliste, écrivaine et traductrice russe Galia Ackerman, 72 ans, décrit de manière assez captivante et fort accessible les origines et l’essor du colossal regain de patriotisme russe sous l’autorité de Vladimir Poutine, qui s’active à « militariser les consciences ».Enseignante à la Sorbonne et chercheuse à l’université de Caen, elle s’interroge : « Qui aurait le courage de faire siennes ces lignes amères du grand réalisateur soviétique Eldar Riazanov : “J’aurais aimé vivre dans un pays dont j’aurais été fier. Mais le sort a voulu que je naisse dans un grand merdier.” ? N’oublions pas que si cette population compte les familles des millions de victimes du Goulag (exécutées et emprisonnées), elle compte également celles, très nombreuses, des collaborateurs de la police secrète et de l’appareil carcéral, ainsi que des millions de délateurs. »Pour cette spécialiste des désastres de Tchernobyl ou du rôle de la Russie dans la Seconde Guerre Mondiale, la notion « d’utopie », sujet de ce podcast, résonne donc de manière assez singulière. Dans son pays qui s’envisage comme « messianique » et appelée à porter « le flambeau de l’humanité », « l’expérience montre que rien n’est pire que des utopies réalisées. Le rêve communiste a produit non pas des géants, mais le Goulag et l’asservissement. Le rêve soviétique des grandes récoltes, la destruction de la steppe russe et kazakhe. D’autres rêves réalisés furent également ravageurs, comme celui d’une énergie bon marché qui a donné Tchernobyl et Fukushima. »Prudente et pragmatique, celle qui fut longtemps journaliste à RFI confie alors, depuis Paris où elle vit depuis plus de trois décennies, qu’elle a « peur de rêver d’un monde meilleur » et « n’aspire qu’à la paix » pour elle et les siens. « L’humanité aussi se portera sûrement mieux si elle est guidée non par des utopies, mais par le désir de chaque gouvernement et de chaque individu de vivre en paix avec soi et les autres. » Mais comment parvenir à cette paix, Galina ? « Il y a deux recettes très anciennes. La première est du Sage Hillel, qui vivait à Jérusalem à l’époque du roi Hérode : “Ce que tu hais, ne le fais pas à ton prochain.” La deuxième est du rabbi Nahman, qui vivait en Europe de l’Est à la fin du XVIIIe siècle : “Le désespoir n’existe pas.” Essayez de les suivre et vous verrez ! »Image : Chernobyl, de Craig Mazin (2018).  

09 décembre 2020

4:57

Peter Triangle : « Demain, nous serons munis d’une petite lampe qui s’allume quand ça ne va pas trop »

À Brest, ce musicien à géométrie variable entrevoit la réalité quotidienne d’une dystopie transhumaniste « à la perfection glaçante », dictée par les algorithmes.
Il est assis sur un très vieux vélo d’appartement, en plein air, dans un jardin au soleil. Et pédale avec énergie, en fredonnant l’une de ses dernières chansons, composée lors du premier confinement pour accompagner les vacances d’été et baptisée, en toute logique, Holidays. Mais quelque chose cloche, dans ce surplace. La guitare cold wave, mélancolique et gelée. Les paroles qui demandent, en anglais : « Où iras-tu perdre ton temps ? » Le regard inquiétant, les sourcils froncés, l’absence de sourire. Et le faux décor de banlieue pavillonnaire ajouté au montage, qui défile à toute vitesse derrière Peter Triangle. Houston, on a un problème.Bienvenue dans la dystopie du nouveau projet rock « un peu con-con, un peu flippant » de ce musicien brestois à géométrie variable, que nous avions connu, jadis, sous le nom chatoyant de Bertrand Brésil, en live le temps d’une Nova Book Box enregistrée au festival Longueur d’Ondes. Il faut immédiatement s’enquiller l’excellent Sugar, son entêtant hit de poche sur la distanciation sociale, pour découvrir que nous avons, en Bretagne, un disciple énervé des brutalités frustrées de Jay Reatard. Et l’écouter nous détailler, sur le pont de L’Arche de Nova, son meilleur des mondes à lui, avec le détachement flegmatique d’un citoyen sous « soma » la drogue du roman-cauchemar d’Aldous Huxley (1931), qui plonge la population dans un sommeil paradisiaque, conditionnée au bonheur, inapte à la moindre contestation.Dans son effrayant futur désirable, Peter entrevoit « l’avènement d’une technologie au service de l’humain : le transhumanisme aura triomphé ». « Nous serons munis d’une petite lampe qui s’allume quand ça ne va pas trop ou quand on est un peu chafouin. Un système de diode avec un code couleur, dont l’objet serait de faciliter notre rapport aux autres et d’éviter les altercations. » La géolocalisation sera permanente : « Les satellites indiqueront précisément à quel moment on va où – et surtout, pour quoi. » Et Black Mirror aura totalement contaminé la start-up nation. « Il sera possible pour chacun de connaître son projet de vie optimale, établi selon ses aptitudes, compétences, affinités, origines, aspiration, sa sensibilité, sa situation, son physique, son adresse et son genre... » Donc, « plus besoin d’aller voter ! On consacrera enfin notre temps au développement personnel et à la verbalisation. »On parle aussi de courses de chaises de bureau.« … Toute la famille se régalera du spectacle de l’existence. Nous vivrons telles des fleurs de coton bercées dans la crème d’un latte macchiato de prestige. » Hâte.Pour voir le clip home made de Sugar, c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=sT_2zrR1VP4&ab_channel=PeterTriangleImage : Her, de Spike Jonze (2013).  

08 décembre 2020

4:08

Titi Zaro : « Demain, nous aurons perdu nos habitudes de sprinteurs »

Ces deux musiciennes du Maine-et-Loire, « sourcières » d’un maloya irrigué de folk-jazz-blues, nous éclaboussent d’un poème sur la patience, inspiré de Paul Valéry, pour « nous aventurer à l’intérieur ».
« Gorgones à tresses rouillées dévalant la falaise, défricheuses de rêves, déchiffreuses sans trêve, les tentacules mêlés, à demi sœurs siamoises. » Qui sont ces créatures, ces « sorcières sourcilleuses à dentelles sonores », ces « Amazones qui sortent de leur souricière » de Rochefort-sur-Loire (2355 habitants, près d’Angers) pour chanter à la lune L’Hymne des louves, album paru fin novembre sur le label No Mad ? C’est Titi Zaro, ti male. Soit, depuis 2006, le sororal tandem formé par Oriane lacaille (chant, ukulélé, percussions, flûte pygmée) et Coline Linder (chant, ukulélé, violon, scie musicale), qui s’entourent pour l’occas’ de Vincent Segal, Alexis HK ou Lo’Jo, venus « gratter, frapper, souffler ».L’album, qui navigue du créole au français, est une source de maloya parfumé de folk-jazz-blues, dont le fruit Gawé reçut les faveurs de nos programmateurs. En mai dernier, séparées par le confinement, Oriane et Coline composaient à distance le joli Patience, inspiré du poème Palme de Paul Valéry (1920) : « Ces jours qui te semblent vides / et perdus pour l’univers / ont des racines avides / qui travaillent les déserts (…) Patience, patience, patience dans l’azur ! Chaque atome de silence / est la chance d’un fruit mûr ! »Face à cette « faille temporelle » qu’aura été l’année 2020, Titi Zaro nous encourage alors à « retrouver ce vieux chemin à la lenteur joyeuse » dévêtus « de nos habitudes de sprinteurs », à nous « dénuder devant nos peurs » et à « s’aventurer à l’intérieur », pour « requestionner nos liens, nos essentiels indicibles, nos révoltes politiques, nos engagements face aux vivants ».Pour voir le très beau clip de Gorgones ainsi que les louves en live, c’est ici : https://titizaro.wordpress.com/accueil/Image : Effacer l’historique, de Gustave Kervern et Benoît Delépine (2020).  

07 décembre 2020

4:27

Diadié Dembélé : « Demain, de l’herbe VIP pour des vaches VIP ? »

Cet écrivain et poète malien, diplômé du master de création littéraire de Paris-VIII, tourne en dérision la pseudo amélioration des conditions de vie de certains élevages industriels, en prônant le retour aux transhumances traditionnelles.
« Les champions sont une poignée. La paume qui les tiendra sera tannée. La main qui les tiendra sera fétiche. Le bras qui les montrera sera tranché. »Arrivé en France en 2015, Diadié Dembélé est un écrivain malien de 24 ans, diplômé du master de création littéraire de Paris-VIII et auteur d’un recueil de poèmes épiques et mystiques, Les tresses royales (éditions L’Harmattan, 2019), « à la gloire de ses ancêtres », soit la noblesse guerrière Soninké, dans la première moitié du XIXe siècle. Mais parmi les « champions », y a-t-il des éleveurs, des pasteurs, des bergers ?Interprète médico-social au sein d’une association d’aide aux migrants,celui qui travaille actuellement à son premier roman (La Danse des grands-mères, « histoire d’un adolescent de Bamako tiraillé entre son éducation occidentale et les valeurs traditionnelles de ses parents », qui paraîtra chez JC Lattès) grimpe sur le pont de notre Arche et tourne en dérision les tentatives d’amélioration des conditions de vie de certains élevages industriels – poussant la farce jusqu’à imaginer des « hôtels cinq étoiles » pour vaches, avec buffet à volonté d’« herbe VIP », « chambre avec vue sur la prairie » et des éleveurs... notés par leur propre troupeau. Une ironie bienvenue, pour nous encourager à prendre exemple, peut-être, sur les transhumances traditionnelles de bergers peuls, très attachés à leurs bêtes – au point, parfois, de renoncer à les manger.Image : La ferme se rebelle, de Will Finn & John Sanford (2004).  

04 décembre 2020

4:22

Ariel Kyrou (2/5) : « Demain, des connaissances hallucinantes sortiront de ce tunnel mortel »

Spécialiste de Philip K. Dick, auteur d’un essai en forme de réservoir à fictions vitales pour bricoler l’après, ce journaliste parisien réexplore pour nous, à pas de loup, la « Zone » mutante de « Stalker ».
« Ce livre est peut-être la chose la plus importante qui soit arrivée à la science-fiction hexagonale depuis les fulgurances inoubliables de Serge Lehman. » Alain Damasio ne tarit par d’éloges, à mi-parcours dudit ouvrage, à propos du dernier essai d’Ariel Kyrou, Dans les imaginaires du futur, qui vient de paraître aux éditions Actu SF. Fidèle à sa fièvre de contestation des impasses politiques et des formatages de toute obédience, l’auteur de La Horde du Contrevent détaille, le temps d’une « volte-face », la noble intention de ce pavé rose et blanc de 600 pages : comprendre, à travers l’examen érudit de romans, films, séries ou bandes dessinées d’anticipation, lesquels ne se contentent pas de nous divertir ou de reconduire en pire les schémas existants, mais offrent « armes de jet et lignes de fuite pour se construire un avenir » ou « décheniller les tanks de ce néolibéralisme inepte » ; ceux qui produisent « un imaginaire du dérangeant, du dégenré, intranquille et secouant, perclus de trous de ver, de percées vers le possible, caffi d’espoirs aussi. » Bref : des futurs désirables, comme ceux qui bourgeonnent au quotidien sur la proue de ce podcast.C’est pourquoi, devant cette généreuse caisse à outils fictionnels pour-bricoler-l’après, la tentation de tendre le micro à Ariel Kyrou fut à peu près irrésistible. Rédac’ chef adjoint du magazine Actuel de 1989 à 1993, cet essayiste parisien, spécialiste de Philip K. Dick et directeur éditorial du Laboratoire des solidarités (solidarum.org), nous fait alors parvenir aujourd’hui le premier module d’une série de cinq chroniques consacrées aux « utopies lucides, terrestres et anarchistes ».Et si celles-ci nous venaient des étoiles ? De visiteurs extraterrestres qui seraient contenté d’un très bref passage sur Terre, d’un pique-nique au bord du chemin, titre original du roman Stalker, des frères russes Arcadi et Boris Strougatski (1972), adapté au cinéma sept ans plus tard par leur compatriote Andreï Tarkovski. Le stalker (du verbe anglais to stalk, traquer, rôder, « s’approcher furtivement », « marcher à pas de loup »), écrit Kyrou, est un « voyageur, un chercheur incroyablement attentif au nouveau et dangereux terrain qu’il découvre (…) aux aguets des ombres, des signes venant des pierres et des arbres, en éveil face aux frémissements des limaces ». Ce guide explore la « Zone », apparue à la suite d’une chute de météorite ou probablement de touristes venus « du fin fond du cosmos » et qui ont laissé leur « marque violente, un témoignage de sorcellerie », tels les Grands Anciens de Lovecraft. De la taille d’un canton, on peut aussi la voir comme « un trou vers l’avenir ».Ariel poursuit : « Je perçois la Zone comme un drôle d’espace d’expérimentation, en accéléré, des changements que nous vivons alors que Gaïa tousse et que notre écosystème se transforme à coups de virus, de tempêtes, d’effet de serre (…) Une métaphore (…) Un laboratoire des mutations contemporaines, subies ou voulues, immaîtrisables (…) Un lieu de passage plein de promesses ambiguës (…) », qui regorge « d’objets et de dispositifs incompréhensibles, d’une magie toujours incertaine (…) Un tunnel mortel, d’où pourraient sortir des connaissances hallucinantes » et des mutants surdoués, comme cette fillette télékinésique surnommée Ouistiti.Au diapason de « L'Écrivain » du film qui note, assis sur son bidon, que « le futur se confond maintenant avec le présent », Kyrou conseille de vivre non pas après les effondrements, mais « en leur cœur permanent ».Pour écouter la précédente utopie d’Ariel, c’est ici :

03 décembre 2020

4:06

Clara Ysé : « Demain, nous pourrions être des héros, juste pour un jour »

Romantique et lyrique, cette musicienne parisienne nous murmure une liste de « talismans » pour le futur, suivie d’une reprise solaire et dédoublée de David Bowie, enregistrée rien que pour nous.
« Ce matin il est arrivé une chose bien étrange. Le monde s'est dédoublé. Je ne percevais plus les choses comme des choses réelles. J'ai pris peur, j'ai crié que quelqu'un me vienne en aide. J'ai accueilli un ami qui m'a pris dans ses bras et m'a murmuré tout bas : regarde derrière les nuages, il y a toujours le ciel bleu azur qui, lui, vient toujours en ami te rappeler tout bas que la joie est toujours à deux pas. Il m'a dit : prends patience, mon amie prends patience, vers un nouveau rivage ton cœur est emporté, l'ancien territoire t'éclaire de ses phares. »Est-ce sa voix grave, formée au chant lyrique, familière de l’opéra dès son plus jeune âge ? Ce vibrato d’autorité ? Cette mélodie qui cavale comme un appaloosa fougueux dans les plaines du chagrin ? Portée par la batterie qui martèle et la peine lumineuse d’une clarinette yiddish ? Le tout, pour projeter ce texte-baume censé apaiser notre besoin de consolation qui, comme chacun sait, est « impossible à rassasier » ? Est-ce la promesse d’une amitié, d’un lendemain qui viendra toujours, l’imminence de nouveaux rivages, la joie du ciel azur ? Mais pourquoi pleurons-nous encore et encore à chaque réécoute de la chanson-titre du premier mini-album de Clara Ysé, Le monde s’est dédoublé, publiée au printemps 2019, entonnée plus tard par nos chéris de Catastrophe ?Sans doute parce que le deuil affleure, avec les pulsions de survie qu’il impose, sur chacun des six morceaux écrits et composés (en français, en anglais, en espagnol) dans les mois qui suivirent, en 2017, la noyade de sa mère, la philosophe Anne Dufourmantelle (auteure d'Éloge du risque ou de Puissance de la douceur), au large de Ramatuelle, en sauvant le fils d'une amie. L’acte de résilience impressionne : naissance publique d’une musicienne lettrée dont l’univers semble capable de lier les mélancolies de Lhasa, Anna Calvi et Barbara, entourée de complices albanais ou iraniens, quand elle ne s’abandonne pas aux ritournelles latino-américaines.Lors du premier confinement, Clara Ysé partagea une ébauche de chanson, Notre océan, qui dit : « Voudrais-tu accélérer le temps ? Que fais-tu face à l’idée du néant qui lentement s’immisce dans nos rangs ? Entends-tu comme il est effrayant ce silence qui nous déchire en dedans ? Crois-tu que tu es seul ? La vague qui t’accueille nous soulèvera. » En attendant ses deux concerts au Café de la Danse (Paris, les 19 et 20 avril), son premier véritable album qu’elle s’apprête à enregistrer et un premier roman bientôt terminé à paraître chez Grasset, la Parisienne murmure, à bord de notre Arche battue par le ressac, sa liste de « talismans » pour le futur, parmi lesquels : « Écouter le live de Queen à Wembley en 1986, apprendre à faire hospitalité, prendre soin des secrets, redéfinir la sécurité comme tout ce qui nous permet d’être plus vivant et plus vaste, veiller à ne pas trahir les mots, en inventer de nouveaux. » Et la voici qui s’avance au centre du navire pour une reprise solaire et dédoublée de Heroes de David Bowie, enregistrée rien que pour nous. Terre !Image : Masayoshi Sukita, version colorisée de sa photo de pochette pour l’album Heroes de David Bowie (1977).  

02 décembre 2020

4:50

David Neerman : « Demain, nous téléphonerons à Dieu »

Co-auteur d’un album de magnifique mystique, ce pianiste et vibraphoniste anglais, posé en Bourgogne, passe un coup de fil au Très-Haut – qui s’avère être une femme – et demande, clope au bec, une « mise à jour ».
« On avait une abbaye pour nous tout seuls, la nuit. Si on excepte quelques familles de chauves-souris. » Bienvenue dans le Cher, à Bruère-Allichamps, commune de 564 habitants entre Bourges et Montluçon. Au printemps 2013, le pianiste, vibraphoniste et percussionniste anglais David Neerman retrouve, « lors de célébrations nocturnes » perpétrées dans une abbaye cistercienne vieille de sept siècles, le maître balafoniste malien Lansiné Kouyaté, avec lequel il a déjà signé deux albums (Kangaba, 2009, Skyscrapers & Deities, en 2011). « Les murs de la bâtisse renvoyaient les fréquences du vibraphone et du balafon comme l’écho lointain d’un chœur de spectres. »De retour à Paris, David partage cette expérience avec la chanteuse soul Krystle Warren, from Kansas City, qui rappelle parfois la ferveur romantique de Jeff Buckley, ainsi qu’avec Sequenza 9.3., ensemble vocal de musique dite savante créé en 1998 en Seine-Saint-Denis par Catherine Simonpietri. Ainsi naît l’album Noir Lac, paru chez Klarthe et dont les profondeurs renferment compositions originales envoûtées ou reprise étonnante de Led Zeppelin (Friends). La chorale et la chanteuse y prennent d’amples hauteurs célestes, portée par des notes délicates de musique mandingue. « Le challenge a été de trouver le plus petit dénominateur commun entre nous… qui se trouve toujours dans la mystique de chacun. »Dès lors, il ne fut pas si surprenant de recevoir, sur le pont de L’Arche de Nova, un enregistrement exceptionnel : l’intégralité du coup de fil passé cette semaine par David Neerman à… Dieu en personne. Complice de Seun Kuti ou de Babx, compositeur de la musique originale du podcast Crackopolis de Jeanne Robet ou du film Merveilles à Montfermeil de Jeanne Balibar, le musicien s’est plaint du désastre mondial et a demandé, depuis la Bourgogne, une « mise à jour » au Très-Haut, qui s’avère être une femme. Sa réponse fut sans filtre.Signalons que Dieu prend ici la voix de Laure Blatter, et son secrétaire, celle de Romain Gy.Image : Hotline to God Store, tous droits réservés (2014). Ce téléphone, que vous pouvez commander via des plateformes qui vous conduiront tout droit en enfer, délivre 25 versets bibliques d’une voix robotique, comme le prouve cette vidéo improbable : https://www.youtube.com/watch?v=c5m1eEZW0kQ&ab_channel=HotlineToGodStore  

01 décembre 2020

2:10

Marie-Eve Nadeau : « Demain, la danse sublimera nos colères »

À Montréal, cette documentariste québécoise prône la non-violence à travers la fable authentique du coati tenu en laisse, héros griffu d’une historiette de l’écrivaine Clarice Lispector.
De tempérament chapardeur et effronté, pour ne pas dire agressif, le coati est un mammifère arboricole pas très éloigné du raton-laveur, au pelage marron-gris. Cette bestiole des forêts d’Amérique du Sud, qui se déplace en bandes à majorité féminine, possède une petite trompe mobile ainsi qu’une longue queue zébrée d’anneaux. C’est avec un coati que Jamel Debbouze doit négocier sa sortie de prison sur la piste du Marsupilami. Manu Larcenet et Gaudelette firent d’un coati jaune-poussin baptisé Pedro, coincé dans un zoo, le héros-titre de trois albums de BD chez Fluide Glacial. Et c’est encore un coati qui interpella, le 11 septembre 1971, l’écrivaine brésilienne Clarice Lispector, dans sa chronique hebdomadaire au Jornal do Brasil – reproduite au sein du recueil La découverte du monde (éditions Des Femmes).« Je suis pour l’animal et je prends le parti des victimes du méchant amour. » Ce jour-là, Clarice aperçoit dans la rue un chien tenu en laisse par un homme « hautain ». Or, il ne s’agit pas d’un toutou, mais d’un coati « qui se prend pour un chien », au flair comme à la démarche, qui ne sait plus « qui il est » et se demande franchement pourquoi de vrais chiens aboient avec rage après lui – schizophrénique attitude qui n’est effectuée, précise-t-elle, que « par amour et gratitude pour l’homme ».Mais que ferait le coati s’il tombait trompe-à-trompe avec l’un de ses congénères, réalisant soudain sa méprise ? « Je sais bien qu’il aurait le droit de massacrer l’homme », coupable d’avoir « adultérer son essence », écrit Lispector, qui l’encourage pourtant à « pardonner » puis « abandonner » son bête maître.Cette fable authentique doit nous servir de leçon. C’est le vœu, formulé sous les premières neiges de Montréal, par la Québécoise Marie-Eve Nadeau, 38 ans. Formée en danse classique, ex-mannequin, cette monteuse de cinéma (La Peur, de Damien Odoul) et autrice de documentaires (sujets : les trappeurs, les enfants de sourds), prolonge aujourd’hui le récit de l’animal déboussolé. Et imagine Clarice Lispector au chef-lieu des coatis, pour les convaincre de désensorceler leur camarade… en dansant, « leurs longs museaux pointés vers le ciel, oscillant de droite à gauche, comme autant de pendules d’hypnotiseur ». Peaufinant actuellement son second roman situé en Haïti, Marie-Eve Nadeau conclut d’une pirouette : « Dans un monde idéal, la danse serait la seule et unique voie de médiation, qui sublimerait les excès en créant des formes nouvelles. »Pour voir son documentaire Enfants de sourds (2013), c’est ici : https://vimeo.com/116243280Image : Sur la piste du Marsupilami, d’Alain Chabat (2012).  

30 novembre 2020

5:55

Delphine Arnould : « Demain, nous serons tous hermaphrodites »

Dans le sillage des « Garçons sauvages » de Bertrand Mandico, cette psychanalyste parisienne prophétise une mutation fertile : les hommes auront leurs règles et les femmes « des glands robustes ». Prêt.e.s ?
« – Tanguy. – Oui ? – J’ai des seins qui poussent. » L’Île-aux-Robes ne figure sur aucune carte. Luxuriante et nimbée d’arbres à lait phalliques, elle encourage les métamorphoses et ouvre de nouveaux possibles. La seule façon de s’y rendre – à moins de regarder de trop près l’anatomie d’un rugueux capitaine hollandais – reste d’aborder, plus de deux ans après sa sortie en salles, le premier long-métrage du Français Bertrand Mandico, Les Garçons sauvages. Au début du XXe siècle, cinq adolescents de bonne famille, cravatés, railleurs, indisciplinés, ayant tué par sadisme leur professeure de français, sont envoyés sur le pont d’une « croisière sans équipage » censée les remettre dans le droit chemin. Mais rien ne se passe comme prévu, au fil d’une odyssée dépravée tournée sur les plages de sable noir de la Réunion.Enchantement diamanté, terriblement sexy, transporté par l’interprétation troublante de cinq actrices androgynes, le film est un voyage érotique et psychédélique que l’auteur présente comme une « bouture impossible » entre Jules Verne et William Burroughs. Sur cette terre ensorcelante, les garçons sauvages deviendront non pas filles, mais autres : leurs pénis tombent comme un fruit pourri, tandis que leurs désirs gagnent en épaisseur.On retrouve cette idée dans l’utopie hermaphrodite formulée par la psychanalyste parisienne Delphine Arnould. Première surprise, née de nos pollutions : dans son futur, « la nature aura digéré tous nos déchets pharmaceutiques. L’humus sera chargé d’antibiotiques, les plantes suinteront de pommades apaisantes, les océans et les mers seront des concentrés d’antidépresseurs, d’anxiolytiques et de neuroleptiques, les vents diffuseront agréablement des antalgiques. La douleur disparaitra du vivant. ». Oh ? « À force d’avoir lavé nos mains dix fois par jour, les antiseptiques et désinfectants auront tout imbibé. Même les recoins les plus crasseux des toilettes d’autoroutes, des étables et ou décharges sauvages seront aseptisés. Aux oubliettes les microbes, les infections, les maladies ! »Et ce n’est pas fini. Car « on aura tellement abusé de contraceptifs que les nappes phréatiques seront gorgées d’hormones mâles et femelles. » Conséquence : les humains vont muter. « Les hommes auront tous de vrais nibards. Barbe et moustache lâcheront prise au fond du lavabo. Les verges seront vagins, les testicules ovaires, les menstrues affaire d’hommes. Les clitoris reprendront leur pousse et les fameux boutons de roses laisseront place à des glands robustes. Les grandes lèvres formeront de véritables bourses. Les épaules s’élargiront et les pectoraux triompheront des soutiens-gorges (…) Les fluides trouveront là où se nicher dans des utérus nouvelle génération. L’hermaphrodisme fondera notre nouvelle identité. » Tu vois le genre ? Ben non, y en a plus !Pour écouter Bertrand Mandico déshabiller ses Garçons sauvages, c’est là : https://www.nova.fr/podcast/nova-book-box/bertrand-mandico-sulfureux-interdit-toxiqueImage : Les Garçons sauvages, de Bertrand Mandico (2018).  

27 novembre 2020

5:09

Ariel Kyrou (1/5) : « Demain, nous serons furtifs »

Spécialiste de Philip K. Dick, auteur d’un essai en forme de réservoir à fictions vitales pour bricoler l’après, ce journaliste parisien se penche sur les créatures indétectables d’Alain Damasio.
« Ce livre est peut-être la chose la plus importante qui soit arrivée à la science-fiction hexagonale depuis les fulgurances inoubliables de Serge Lehman. » Alain Damasio ne tarit par d’éloges, à mi-parcours dudit ouvrage, à propos du dernier essai d’Ariel Kyrou, Dans les imaginaires du futur, qui vient de paraître aux éditions Actu SF. Fidèle à sa fièvre de contestation des impasses politiques et des formatages de toute obédience, l’auteur de La Horde du Contrevent détaille, le temps d’une « volte-face », la noble intention de ce pavé rose et blanc de 600 pages : comprendre, à travers l’examen érudit de romans, films, séries ou bandes dessinées d’anticipation, lesquels ne se contentent pas de nous divertir ou de reconduire en pire les schémas existants, mais offrent « armes de jet et lignes de fuite pour se construire un avenir » ou « décheniller les tanks de ce néolibéralisme inepte » ; ceux qui produisent « un imaginaire du dérangeant, du dégenré, intranquille et secouant, perclus de trous de ver, de percées vers le possible, caffi d’espoirs aussi. » Bref : des futurs désirables, comme ceux qui bourgeonnent au quotidien sur la proue de ce podcast.C’est pourquoi, devant cette généreuse caisse à outils fictionnels pour-bricoler-l’après, la tentation de tendre le micro à Ariel Kyrou fut à peu près irrésistible. Rédac’ chef adjoint du magazine Actuel de 1989 à 1993, cet essayiste parisien, spécialiste de Philip K. Dick et directeur éditorial du Laboratoire des solidarités (solidarum.org), nous fait alors parvenir aujourd’hui le premier module d’une série de cinq chroniques consacrées aux « utopies lucides, terrestres et anarchistes ». Et l’ascenseur est renvoyé à Damasio, en se penchant sur les créatures indétectables, aux allures de chauve-souris, de son grandiose roman Les Furtifs (2017) vendu à plus de 65 000 exemplaires. « Dans cette dystopie technologique où les individus subissent la dictature cool de l’hyper capitalisme (…) le furtif, cet animal irréel d’une vivacité inconcevable, qui meure et se fige en une sculpture dès qu’il est vu, y incarne l’utopie d’un monde échappant aux forces du contrôle et de la surveillance généralisée. Le futur imaginé par Alain Damasio ne s’effondre pas. Il se délite. Son utopie libertaire et écologiste, partielle et imparfaite, se construit au travers des arts de vivre d’une pluralité de communautés. Elles sont parfois révoltées, tels des zadistes de demain, d’autres sont juste loin de l’économie dominante à la façon de ce groupe de Balinais sur une île du Rhône – dont, écrit-il, les liens humains semblaient se prolonger hors du social, en rhizome à nos pieds ou à la façon des branches qui auraient poussé au bout de nos doigts. » Nous voici rebranchés à demain.Les prochaines utopies d’Ariel Kyrou seront diffusées les 3, 10 et 17 décembre, ainsi que le 7 janvier, à 7h10.Pour écouter Alain Damasio en interview sur ses Furtifs, en deux parties, c’est ici :https://www.nova.fr/podcast/nova-book-box/alain-damasio-quels-degres-de-liberte-avons-nous-perdus-12https://www.nova.fr/podcast/nova-book-box/alain-damasio-macron-na-aucune-empathie-pour-le-peuple-22Image : Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve (2017).  

26 novembre 2020

4:07

Lettres Libres : « Demain, un nouveau monde naîtra du chaos »

Pour réinventer notre rapport à la nature, nous faudrait-il… un séisme, comme dans l’ultime album inachevé du maître manga Jirô Taniguchi ? C’est l’hypothèse de Sophie Wilhelm, libraire à Bonneville (Haute-Savoie).
« Un jour… une autre forêt apparut. D’un vert profond. La région fut ébranlée par un séisme de magnitude 6 qui entraîna tant de mouvements de terrain… qu’une faille s’ouvrit. » C’est l’histoire d’un môme japonais de 10 ans, Wataru, contraint de s’installer à la campagne car son père l’a quitté et que sa mère n’en peut plus. Son grand-père lui dit de ne pas s’inquiéter : « La montagne te consolera. » Et le petit bonhomme en larmes… entend des murmures. Ceux des arbres, des insectes, des oiseaux, des rivières, qui s’adressent à lui comme à un membre de la famille.La lecture de La Forêt millénaire, sur lequel travaillait le maître mangaka Jirô Taniguchi juste avant sa mort, en 2017, à 69 ans, est un bonheur et un regret. Bonheur mélancolique d’arpenter les collines et les sous-bois de ce conte écolo publié aux éditions Rue de Sèvres dans un somptueux format à l’italienne, dans lequel le dessinateur shintoïste raffiné de L’Orme du Caucase, de Quartier Lointain et du Sommet des Dieux s’affranchit des codes du manga pour embrasser pleinement la liberté graphique et narrative de ses homologues européens. Regret éternel de n’avoir, pour toujours, que ce seul premier tome inachevé (cinq étaient prévus) riche de tant de promesses, certes accompagné d’entretiens sur la genèse de cette œuvre posthume et de très beaux extraits de ses carnets de croquis.Jusqu’à la réouverture complète de leur boutique, L’Arche de Nova donne la parole à des libraires qui cueillent dans leurs rayons leur vision d’un futur désirable. Cette semaine, c’est au tour de Lettres Libres, librairie généraliste située au 25 place de l’Hôtel de Ville à Bonneville (Haute-Savoie), représentée par sa gérante Sophie Wilhelm. Elle a choisi cet album de bande dessinée, une « respiration » qui lui inspire « quelque chose de très encourageant pour la suite, après le chaos de ces moments étranges et anxiogènes que nous vivons ». En 2015, Taniguchi déclarait : « Je veux représenter le vivant dans ce qu’il a de beau, de fragile et de précieux. Depuis le tsunami et l’accident nucléaire de Fukushima, en 2011, nous sommes davantage préoccupés par l’environnement. Mais l’être humain oublie si vite, si facilement… C’est pourquoi je désire continuer à créer des histoires qui donnent une place fondamentale à la nature. Pour éviter que cette prise de conscience ne disparaisse des mémoires. »Pour cueillir les ouvrages de Lettres Libres : https://www.chez-mon-libraire.fr/Image : La Forêt millénaire, de Jirô Taniguchi (éditions Rue de Sèvres, 2017).  

25 novembre 2020

3:27

Camille Brunel : « Demain, des animaux siégeront à l’Assemblée »

Lauréat 2020 du Prix de la Page 111, cet écrivain de Châlons-en-Champagne prédit l’avènement d’une génération de député.e.s qui travailleront comme (et avec) des bêtes pour des républiques « aussi fiables qu’un avion de ligne ».
 « Le chef de l’Etat apparut avec un air contrit cachant à peine sa suffisance. Depuis des mois, son gouvernement niait violences policières et exécutions de moins en moins accidentelles. La France devenait un pays du tiers-monde, où la moindre manifestation faisait des morts. » Paru en septembre aux éditions Alma, récompensé sur Nova du très convoité Prix de la Page 111, Les Métamorphoses, le second roman de Camille Brunel, 34 ans, se déroule dans un avenir assez proche ; entre hier et après-demain, disons. « À l'Éducation, on avait falsifié les notes du bac. À l’écologie, on se gavait de fruits de mer, et à l’Agriculture, on laissait les cochons crever de chaud dans les élevages (…) Le pouvoir était devenu impalpable, et planait au-dessus du peuple comme la tyrannie humaine ignore le sang des bêtes, avec une antipathie de bon aloi, un air désolé de bourreau endetté. »Dans cette atmosphère déliquescente quelque peu familière, l’inédit survient. Une « pandémie de métamorphoses » change soudain, au hasard, 300 000 de nos chers compatriotes en animaux. En hyène, en écrevisse, en brebis, en taon. Mais « le gouvernement niait l’ampleur du désastre ».« L’incendie, pourtant, éclairait le monde », écrivit l’auteur d’autres Métamorphoses, Ovide, au premier siècle. Placée en ouverture du roman de Camille Brunel, la citation du poète latin peut traduire un immense besoin de nouvel espoir, en cette année poly-catastrophique. « Notre maison brûle… », mais saurons-nous, dans la lueur des flammes, y voir mieux ?Pour son premier futur désirable – inaugurant sur notre antenne une carte blanche d’une durée de 11 mois et 1 semaine, suite à l’obtention de son prix –, cet admirateur de Lautréamont entrevoit la survivance de la démocratie, si, si, notamment grâce à des député.e.s. « humbles » et « mesurant chaque prise de parole ». Surprise : « Ça ressemblera au sénat de Star Wars pour la diversité des costumes, à ceci près qu’il n’y aura qu’une seule espèce à en porter (les jours de délibération sur les animaux, les premiers concernés venaient à poil, ou à plumes). »Par ailleurs, joie intergalactique : « Les Républiques deviendront aussi fiables que des avions de ligne. Les vandales passeront pour des ringards, les escrocs pour des bouffons. Mais on ne jouera plus avec le feu. (…) La fameuse génération Z, qui a grandi avec Greta Thunberg, finira nous sortir de la crise climatique » en s’emparant « de la démocratie comme du dernier iPhone, en faisant le tour de ses fonctionnalités, en la rechargeant régulièrement et à fond, élection après élection. Si quelque chose sent le pourri, le vieil homme rance, l’héritière à perles, ça dégagera. On aura hâte d’être au XXIIe siècle, de voir les forêts repousser et les baleines grandir. »Image : Fan-art de l’Amiral Ackbar dans Star Wars : Rogue One, de Gareth Edwards (2016).  

24 novembre 2020

4:22

Luc-Michel Fouassier : « Demain, les feignasses s’imposeront mollement »

Auteur d’une apologie de la pantoufle, cet instituteur et écrivain de Seine-et-Marne milite pour le droit à la paresse, la semaine de cinq heures et des statues à la gloire d’Albert Cossery.
« Moi, je clame haut et fort le droit de ne pas s’investir dans son boulot. Je préfère rester dans mon lit à glandouiller, rêvasser, lire. » Cette déclaration fort peu productive de Luc-Michel Fouassier est à prendre au pied de la lettre – pied qui sera bien chaussé, comme on va le voir. Instituteur de Seine-et-Marne capable d’enseigner à ses CM1-CM2 « le calcul de la masse de matière fécale annuelle d’un adulte » ou de « faire tirer des pénaltys en classe sur le tableau », cet écrivain vient de publier Les Pantoufles, aux éditions de L’Arbre Vengeur, très bref roman bartlebyen qui suit pas-à-pas la trajectoire d’un quinqua « en marge, à côté de ses pompes », ayant envisagé de « s’auto-étrangler » dans le remous d’un chagrin d’amour et qui, un matin, sort triomphalement de chez lui… en charentaises.« Pointure 42, tissu 100 % laine, fabriqué en France. » L’homme ira à la Poste, au travail, en club échangiste, constatant – comme dans La Moustache d’Emmanuel Carrère – qu’un détail peut modifier l’organisation d’une vie. Ce pantouflard de l’extrême rencontrera en outre une « Confrérie des Farfelus », maîtres-adeptes de l’absinthe à redingote, qui n’est pas sans rappeler les jurés de notre Prix de la Page 111, pour lequel la sienne figura parmi la sélection finale – sans l’emporter néanmoins, alors qu’il s’agit de l’antépénultième du roman et le prélude houblonné d’une fin heureuse.Cela méritait prolongation. Chose faite avec l’utopie formulée sur le pont de notre Arche (non, depuis sa cabine, qu’il n’a pas voulu quitter) par l’auteur myope des Hommes à lunettes n’aiment pas se battre (nouvelle, 2010) et du Zilien (roman, 2014, préfacé par Jean-Philippe Toussaint qui nota que l’humour, pour Fouassier, est un « instrument de résistance aux casse-pieds »).Selon Luc-Mimi, d’ici cinquante ans, la fainéantise sera devenue vertu. « Les flemmards, cossards, branleurs… » se seront imposés. « N’est-il pas usant, désespérant de voir portés aux nues toujours les mêmes conquérants en costume-cravate (…) qui fonctionnent à l’adrénaline et à la performance mais pas nécessairement à l’intelligence ? » Ecoutons-le militer pour le droit à la paresse, la semaine de cinq heures et l’élévation de statues à la gloire d’Albert Cossery, l’auteur égyptien francophone des Fainéants dans la vallée fertile (1948), exilé à Paris, qui n’écrivait qu’une ligne par jour.Image : True Romance, de Tony Scott (1993).  

23 novembre 2020

4:31

Franck Balandier : « Demain, tous les dieux auront disparu... »

… et les lieux de culte seront reconvertis en clubs, en théâtres ou en cinémas, selon les vœux de cet écrivain parisien, qui prie pour « des espaces de communion et de divertissement gratuits, ouverts à tous ».
« Dieu est un concept qui nous permet de mesurer notre souffrance. Je ne crois pas à la magie, à la Bible, en Jésus, en Bouddha... » Décembre 1970 : fraîchement séparé des Beatles, John Lennon clame haut et fort son athéisme via God, tiré de son premier album solo flanqué du Plastic Ono Band, sur lequel figure également la chanson I found out, où il annone sans desserrer les dents qu’« aucun Jésus ne descendra du ciel » et qu’« aucun gourou ne verra jamais à travers tes yeux ». Sans oublier les vers immortels d’Imagine : « Imagine s’il n’y avait pas de paradis. C’est facile, tu devrais essayer. Pas d’enfer à nos pieds. Que du ciel au-dessus de nous. Pas de pays, pas de religions non plus. Tous les peuples vivraient en paix. »C’est à peu près la prière confessée en notre paroisse utopique par l’écrivain parisien Franck Balandier, 68 ans. Ex-éducateur pénitentiaire, organisateur d’un live un peu mémorable de Trust à Fleury-Mérogis où fut également créée à son initiative la première émission de radio animée par des détenus, ce fin connaisseur d’Apollinaire publiera en février Sing Sing –musiques rebelles sous les verrous(éditions Le Castor Astral), recueil de portraits de musiciens ayant passé quelques heures ou plusieurs années derrière les barreaux, de Johnny Cash à Joeystarr, de Chuck Berry à Booba en passant par Daniel Darc.Au commencement voici son Verbe, sur le pont de notre Arche, à conjuguer au futur : « Les hommes ont fini de croire. Au rencart, les Brahma, les Vishnu, les Zeus, les Yahvé, les Jéhovah, les Allah. Au rebut, les prophètes, les Mahomet, les Dalaï-Lama, les Osiris, les Diane chasseresses ou non, les Aphrodite bonnet D, les Apollon en slip kangourou... » Et tandis que des grenouilles de bénitiers militent pour le retour des messes, Franck Balandier prêche pour des lieux de culte reconvertis en clubs, en théâtres ou en cinémas, transfigurés en « espaces de communion et de divertissement gratuits, ouverts à tous ». Un seul mantra : « Vivre. Partager. Rire. » Alléluia-ah !Image : Marcel Gotlib, God’s club, publié dans L’Echo des Savanes en 1974 puis dans Rhââ Lovely tome 2 (éditions Fluide Glacial).  

20 novembre 2020

4:35

Eva Bester : « Demain, nous serons gouvernés par des chiens »

Autrice d’un essai réjouissant sur le peintre belge Léon Spilliaert, l’animatrice de « Remède à la mélancolique » nous dévoile la composition d’un imminent gouvernement d’éminents toutous.
« Ses paysages sont des asiles, ses portraits, les effigies de nos âmes sombres. Avec ses natures mortes, il transcende le réel et rend le banal fantastique. C’est un alchimiste ; de la boue et de la sombreur, il fait du sublime. Spilliaert donne du panache au spleen. » Ainsi s’enclenche (ou presque) le bref et réjouissant (oui) essai qu’Eva Bester consacre au peintre belge Léon Spilliaert (1881-1946), publié cet automne aux éditions Autrement. Dans Léon Spilliaert, œuvre au noir, l’animatrice-productrice de l’émission Remède à la mélancolie sur France Inter examine et détaille, depuis son propre « abîme », en tant que porte-parole de celles et ceux « qui ressentent le monde comme un hangar froid sans plafond et sujet à une pluie continue », son amour fasciné pour les « envoûtants clairs-obscurs » à l’encre de Chine de l’artiste d’Ostende.Malade du cœur, confiné un siècle avant l’heure, Léon le prolifique – près de 4500 œuvres ! – « représente des personnages esseulés, prostrés, ahuris, dans un climat de pesanteur, de vide, de morbidité, d’angoisse existentielle », mais – tiens – confie parfois aux gazettes que son principal défaut serait « la blague ». Oh ?Et tandis qu’on remarque que Spilliaert a parfois peint d’étranges canins (errant, famélique et noir, sur terre enneigée, bizarrement souple comme un chat ; la tête cachée dans la robe d’une femme-alien, sur fond rouge enfer ; lévrier bleu pétrole aux pieds de nonne pensive), Eva Bester – qui révèle ici pour la première fois son statut fort enviable « d’inventeuse du post-it en emmental » – nous décrit depuis Tbilissi, Géorgie, la composition d’un imminent gouvernement d’éminents toutous.« Au ministère de l’Intérieur, il y aura Alfred Saxophone, teckel grave mais confiant, qui signera des armistices dans chacune de nos âmes. Au ministère de la Culture, Facétie Bémol, labrador violet bilingue, aimant Verlaine et les bretzels. » Et ? C’est tout-tout. Car « il n’y aura plus que deux ministères ». Mais l’avenir se déroule encore dans ce récit truffé de « grands jardins », de « petits boutons sous les arcades sourcilières des hommes de loi », d’une « religion sur le culte de l’altérité » ou de « démarches administratives exécutées par la pensée ». Et la mélancolie ? « Ringarde ! »Pour écouter la précédente utopie d’Eva Bester, c’est là : https://www.nova.fr/podcast/le-monde-dapres/eva-bester-demain-nos-cotes-seront-devenus-nos-prioritesImage : Léon Spilliaert, Autoportrait au miroir (1908).  

19 novembre 2020

2:40

Catherine Dufour : « Demain, nous ferons d’une décharge une mine d’or »

À Paris, cette autrice de science-fiction invente deux machines extraordinaires, une « Grande Trieuse » et une « Grande Imprimante », qui pourraient dépolluer la planète voire, waou, « retisser la peau des grandes brûlures ».
« Et si, après plus d’un siècle de vie, vous vous retrouviez dans un corps tout juste sorti de l’adolescence ? Et si, en guise de petit boulot, le huitième cumulé depuis le début du mois, on vous proposait enfin un vrai job : mourir ? Et si votre meilleur ami était ce machin bizarre aux allures de R2-D2 laissé par votre coloc’ dans l’appartement ? Et si vous n’étiez pas vous, mais le clone de vous ? » Ce sont quelques-unes des hypothèses qui ponctuent L’arithmétique terrible de la misère, recueil de dix-sept nouvelles signées Catherine Dufour aux éditions Bélial, préfacé par son vieux complice Alain Damasio, qui voit dans ces histoires « un contre-poison à l’infobésité ». En parallèle, cette autrice parisienne, lauréate en 2007 du prestigieux Grand Prix de l’Imaginaire pour Le Goût de l’immortalité, vient également de publier Au bal des absents, au Seuil, chasse aux fantômes dans un manoir hanté en pleine cambrousse, comme un épisode de Scooby-Doo filmé par Kervern & Delépine, dans lequel Claude, 40 ans, se défend parfois à coups de binette.« L’utopie, c’est très difficile, les gens heureux n’ont pas d’histoire ! » En 2018, cette ingénieure en informatique a pourtant tenté de transmettre sa science du futur le temps d’ateliers d'écriture intitulés Bright Mirror, en contrepoint des cauchemars de la série Black Mirror, pour accoucher de projections positives. Ce à quoi Catherine Dufour s’emploie de nouveau aujourd’hui, sur le pont de notre Arche. Fatiguée de ne « plus pouvoir faire un pas » ni même manger sans polluer la planète, la romancière invente deux machines extraordinaires : une « Grande Trieuse de déchets » et une « Grande Imprimante ».« L’Imprimante puiserait dans les toners [encre en poudre constituée de particules ultrafines de plastique ou de métal] récoltés par la Trieuse et imprimerait des immeubles, de maisons, des ports, des campus » en Chine ou au Ghana, en « assainissant d’anciennes décharges » ; mais aussi… avec des toners alimentaires, on imprimerait « des kilomètres de blanc d’œuf, de la viande, des légumes, des épices, même un bœuf Strogonoff déjà chaud ». Mais aussi… avec des toners microbiologiques, « des organes », capables de « renouer les fils brisés des corps souffrants, reconstituer des colonnes vertébrales sectionnées, rétablir la vue, restaurer l’ouïe, retisser la peau des grandes brûlures ». Note aux jurés du concours Lépine : Catherine Dufour possède aussi les plans d’un « Aspirateur-Recycleur », susceptible de nettoyer la ceinture orbitale et le continent de plastique du Pacifique.Image : Wall-E, d’Andrew Stanton (2008).  

18 novembre 2020

4:24

David Wahl : « Demain, l’océan sera uni aux villes »

« Ce qui est sale, c’est bien connu, n’est pas très net. À la lecture de ces pages, il n’est donc pas impossible que tu sois pris de dégoût, voire de nausée. Digère au mieux ces lignes. Et quand la composition générale te soulèverait encore le cœur, accorde au moins aux simples faits dont elle est tissée une petite considération. Tous sont vrais. » Nous voici à l’orée du Sale discoursde David Wahl, publié en 2018 aux éditions Premier Parallèle. Sous-titre : « Géographie des déchets pour tenter de distinguer au mieux ce qui est propre de ce qui ne l’est pas. » Brève et stimulante leçon de choses sur l’environnement, parsemée d’anecdotes historiques pas dégueulasses, rythmant la quatrième « causerie » de cet exubérant comédien, dramaturge et écrivain né en 1978, dont le théâtre – après son Traité de la boule de cristal(2014) ou son Histoire spirituelle de la danse (2015) – se pique de philosophie, de sourires et de rencontres scientifiques auprès d’experts des sujets traités, comme quand il évoque les liens qui unissent les hommes et les manchots.
Sautant du pont de L’Arche de Nova, ce savant causeur s’immerge dans un futur aquatique, où les métropoles découleront de formes de vie sous-marines. « Nos murs seront des briques d'eau fourmillant de micro-algues se régénérant au soleil, nous fournissant une chaleur et une isolation organique, sans pollution ni déchets. Bientôt on éclairera la ville par de la lumière vivante issue de micro-organismes faisant resplendir les métropoles de bioluminescence verte et bleue turquoise. » Et nous finirons par « errer dans les récifs les yeux saturés par la couleur des coraux, les doigts palmés, les cheveux algués, inspirer à pleine branchies la grande bleue. » On plonge ?Sauf confinement submergeant, David Wahl prononcera son Sale discoursle 20 janvier à Blois, le 28 mai à Châtillon, le 2 juin à Guingamp, le 21 juillet à Avignon.Image : Star Wars – la menace fantôme, de George Lucas (1999).  

17 novembre 2020

3:52

Arnaud Dudek : « Demain, nous n’écrirons plus de notes stratégiques »

« Vent debout », cet écrivain parisien déclame un hymne au bricolage tout en alexandrins, pour nous encourager à « tricoter des pulls » et « cuire des melons » dans de solides cabanes à Bali ou à Blois.
« Réponds, baisse la musique, avance, plus vite, enlève tes écouteurs, tu finiras par devenir un petit gros, comme ton grand-père maternel, tu séduiras aucune fille, aucune fille, moi je n'en peux plus, il me pousse à bout, basta, la coupe est pleine, alors ça monte dans ma gorge… D'abord, t'es pas vraiment mon père. » Dans son dernier roman publié aux éditions Anne Carrière intitulé On fait parfois des vagues, Arnaud Dudek se glisse dans la peau d’un jeune garçon élevé « dans un village de cinq cent cinquante-trois habitants avec des cabanes dans les arbres, des marronniers, des chèvres à poil ras, un bout de terre situé à quinze kilomètres au sud de la capitale régionale », qui apprend à 10 ans que son père, avec lequel il n’entretient pas une formidable complicité, n’est pas son géniteur, en réalité. Il vivra ensuite avec l’écho de cette « tempête » jusqu’à l’âge adulte, quête des origines contée avec une grande économie de moyens via de brefs chapitres, qui cependant ne lésinent pas sur l’émotion – signe caractéristique des romans de l’auteur parisien du bouleversant Tant bien que mal (2018, Alma), qui narrait déjà les conséquences d’une enfance déboussolée.Optimiste, Arnaud Dudek voit loin. Pour L’Arche de Nova, il s’est retroussé les manches pour écrire – tout en alexandrins ! – sa vision d’avenir en forme d’hymne au bricolage. « Mon futur se construit dans de solides cabanes / pour abriter nos rêves et nos poissons-bananes / Oubliés pavillons aux balançoires factices / Ecartées tours gratuites, fournies sans la notice, vernies de vanité et pochées dans le vain / Des cabanes cousues main : rien de plus, rien de moins / Dedans nous n’écrirons plus de notes stratégiques, mais nous retrouverons le goût pour le pratique. » Tout se fera mieux dehors. Et… « Le si mauvais bruit des si mauvais jours qui crawlent ne méritera qu’un bref haussement d’épaules. »Pour écouter la chanson née du roman d’Arnaud et composée par Olivier Hazemann, c’est ici : https://www.youtube.com/watch?v=bsXB2fa_DnY&ab_channel=ArnaudDUDEKImage : détail de l’affiche du documentaire Les Grands Voisins, la cité rêvée, de Bastien Simon (2020).  

15 novembre 2020

2:55

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