Le collectif de funk de Los Angeles signe son retour à Bercy pour un concert technique et impressionnant.
Ça faisait huit ans que les maîtres du funk n’avaient pas joué à Paris. Depuis, ils ont deux Madison Square Garden (2019 et 2025) dans leur poche arrière, ainsi que trois albums ajoutés à leur discographie : The Joy of Music, The Job of Real Estate (2020), Schvitz (2022), Clarity of Cal (2025). Les deux Madison Square Garden, Vulfpeck est un des rares groupes véritablement indépendants à l’avoir fait. Tous leurs albums sont publiés par Vulf Records, qui appartient au groupe lui-même, donc aucune autorité supérieure ni aucun intérêt financier n’exerce de contrôle sur eux.
Depuis leur rencontre à l’école de musique de l’université du Michigan en 2011, Jack Stratton (claviers, guitare, batterie), Woody Goss (claviers), Theo Katzman (batterie, guitare, chant) et Joe Dart (basse) ont trouvé un son, celui d’un funk pur et brut. C’est un son qu’ils ont continué à explorer au fil de leurs deux premiers EP, Mit Peck (2011) et Vollmilch (2012).
Le collectif avant le musicien
À 21h, Joe Dart entre sur scène seul, et fait résonner les trois notes de mi, du morceau “3 on E”. Puis Cory Wong le rejoint, jouant en marchant. Le reste du concert confirmera bien que les hommes sont finalement capables de faire plus d’une chose en même temps… Puis on entend le son sulfureux du saxophone de Joey Dosik qui apparaît juste après, suivi par Woody Goss (piano, claviers), Jack Stratton (chant, guitare, claviers, batterie), Antwaun Stanley (chant), Charles Jones (chant, clavier), Jacob Jeffries (chant, claviers), Louis Cato (guitare) et Nate Smith (batterie).
Si on pensait que le premier morceau était sur le point de se terminer, on avait tort. Cory Wong continue de jouer son riff à la guitare et tout le monde repart à l’attaque du groove. Deuxième feinte de Charles Jones : le morceau s’éteint puis se rallume immédiatement comme un interrupteur. Troisième reprise, cette fois-ci c’est la dernière. La règle à retenir : chaque musicien a un droit de véto. Tout le monde peut continuer le groove s’il l’implore.
Sur “Cory Wong”, chaque musicien change de place, de fonction, d’instrument, de voix. C’est assez rare de voir que tous les musiciens sont extrêmement polyvalents. Ils chantent tous divinement bien, et jouent tous au moins deux instruments, à part Cory Wong et Joe Dart qui restent coûte que coûte avec leurs guitares et basses respectives.
Ce sont surtout les arrangements, tous conçus pour ne pas trop mettre en avant un musicien en particulier qui permettent au groupe de fonctionner comme une entité cohérente et ainsi de créer le son de Vulfpeck. Si la basse de Joe Dart ressort souvent un peu plus dans le mixage, à l’Accor Arena, c’était la symbiose totale dans laquelle chaque membre apportait autant au collectif.
Sur “LAX”, Joe Dart se laisse emporter par le slap, pas très courant pour les versions studios du catalogue Vulfpeck. A ne pas oublier dans « collectif » : le public. Les accords sont pensés comme des mélodies, que la foule chante même sans paroles. C’est le cas notamment sur les solos de Joe Dart sur « Beastly« , un des morceaux emblématiques du groupe qui a rendu la basse cool en 2011 (pour ceux qui n’y faisait pas déjà attention).
Si on pensait que les musiciens de Vulfpeck ne pouvaient pas faire encore autre chose à la perfection, on avait tort. Ils sont aussi profs sur les réseaux via des tutoriels excentriques, inspirant plein de jeunes qui n’ont pas forcément accès à des cours d’instrument. En effet les membres de Vulfpeck se sont imposés sur les réseaux sociaux, utilisant Facebook et YouTube non seulement pour promouvoir leur musique et l’enseigner, mais aussi pour la financer. Ils font entrer la musique funk dans l’ère numérique, tout en restant fidèles à ses racines.
L’usine du funk
Oui, le son Vulpeckien est très mathématique (un peu trop ?), telles des machines qui simuleraient le funk. Vulfpeck est d’une précision redoutable et peut parfois paraître un peu mécanique, mais c’est ce qui définit son son. Ceux qui ont répondu présents au concert de l’Accor Arena étaient plus ou moins les geeks mélomanes de Paris qui apprécient davantage les aspects techniques de la musique et la maîtrise instrumentale que le vrai groove des morceaux.
Composé par Woody Goss, mais connu pour la partie basse interprétée par Joe Dart, le concert se termine par « Dean Town« , l’hymne vulfpekien. Le titre est inspiré de “Teen Town” de Jaco Pastorius et aussi par la technique fingerstyle de la basse (technique qui consiste à pincer les cordes directement avec le bout des doigts). Il y a également un passage qui cite directement “Do That Stuff” de Parliament – Woody Goss étant un fan de P-Funk. “Dean Town” rappelle aussi “Voyager” de Daft Punk avec ses longs accords plus ou moins immobiles pendant que sa basse sautille en mouvement. Cela crée un superbe effet d’espace et témoigne d’un côté « modulaire » : ils ajoutent et enlèvent des éléments sans arrêt pour mettre en valeur la basse de Joe Dart.
Dart est fortement influencé par le revival disco funk des années 1970 dans les 1990s : des groupes comme Jamiroquai ou Flea des Red Hot Chili Peppers eux-mêmes inspirés de Sly and The Family Stone, Earth Wind and Fire, Tower of Power, Stevie Wonder, Prince, ou encore CHIC.
Rappelant le match entre la France et le Maroc de la Coupe du Monde qui avait lieu en même temps que le concert, la foule se met à chanter la ligne de basse de Joe Dart comme de vrais supporteurs. Lorsque les lumières se rallument après un deuxième bis, c’est cette même ligne de basse que le public continue de scander en sortant de l’Accor Arena jusque dans les rues de Bercy.

