5 actes, 30 morceaux, 18 danseurs, 8 tenues, 1 ange : FKA twigs.
Après trois jours intenses de couverture de We Love Green, la rédaction de Nova n’était plus au meilleur de sa forme ce lundi 8 juin. Impossible, toutefois, de manquer le concert de MOTHER, alias FKA twigs, à l’Adidas Arena ce soir-là. Cette date parisienne figurait parmi les toutes dernières de sa tournée européenne et nord-américaine, entamée en mars et qui s’achèvera le 12 juin à Berlin.
Le Body High tour est pensé comme une pièce de théâtre, ou un ballet en cinq actes. FKA twigs maîtrise le chaos là où l’art de l’hybridation est à son paroxysme en combinant musique, chant, danse, pole dance, et wushu – discipline issue du kung-fu chinois.
Partant en quête pour trouver des bouchons d’oreille (très important), on croise que des fashions et des baddies aux sourcils ou cheveux décolorés, cheveux rouges, roses ou verts, mullets, shags ou crânes rasés, mais tous et toutes avec au moins trois piercings faciaux. Avant que la première partie de Yves Tumor – musicien américain qui a notamment collaboré avec Rosalia et Björk sur « Berghain » – commence, chacun se faufile entre les rangées des gradins pour se trouver une bonne place, pendant que d’autres queens font des shooting photo ou d’autres finissent leurs parties de ping pong à l’étage.
Acte I
Le premier acte démarre. Silence. Un spot éclaire un lit défait placé au milieu de la scène. FKA twigs se trouve seule allongée sur le bord du lit aux draps blancs assortis à ses sous-vêtements et commence à chanter les premières notes de “mirrored heart” de MAGDALENE (2019). Les moments de silence sont supra puissants, accentuent la tension et soulignent bien le concept d’EUSEXUA (2025), néologisme qui mêle les termes « euphoria » et « sexuality » défini par l’artiste comme l’instant de pure concentration précédant un orgasme. La salle retient son souffle, quelqu’un du public hurle “WELCOME TO PARIS” pendant que le reste du public le fait taire avec des chuuuuuuuts.
Elle se relève doucement, comme si elle se réveillait et chante “I wish I had help from a deeper force / Some kind of meta angel”. Apparaît alors son danseur, personnifié en ange aux ailes blanches, comme s’il lui apportait et lui murmurait les réponses à son mal-être : “they could whisper all the answers”. Un autre danseur entre sur scène du côté opposé, incarnant alors les différentes voix de FKA twigs : “I’ve got voices in my head / Tellin’ me that I won’t make it far / Mirror singin’ in my face”.
La métaphore filée des dualismes de l’ange est alors introduite. D’un côté, l’ange protecteur, gardien représenté en blanc aux cheveux rouges. De l’autre, l’ange représentant le vice. Ces deux figures donnent naissance alors au “metal angel” : l’ange gardien de Twigs, personnification d’une entité omnisciente et omniprésente qui la guide dans son évolution. Les paroles “Throw it in the fire / Ego in the fire” à la fin signifient qu’elle se détache de son ego afin de se connecter à ce méta-ange, et ainsi se transforme en cette créature surnaturelle lors de la chanson “Blue Bird” (unreleased).
FKA twigs est alors entrelacée avec deux de ses danseurs, James Vu Anh Pham et Pablo Pauldo. Twigs se soumet alors à ses danseurs, la bouche remplie de leurs doigts épais, de leurs mains lui serrant la gorge pendant qu’elle chante avec de l’autotune pour souligner le caractère méta. FKA twigs est accompagnée de 18 danseurs, ou plutôt, de 18 génies polymathes : beaucoup jouent de plusieurs instruments et font partie intégrante du spectacle. James Vu Anh Pham par exemple joue pendant le spectacle de la clarinette et du piano, tout en passant à la danse contemporaine.
Dans “Blue Bird”, FKA twigs devient et incarne elle-même la divinité du méta angel : “Until I put my body on his, like the end is near, and forgive his sins”. Comme tiré de la tradition judéo-chrétienne, elle joue le rôle de Dieu qui pardonne les péchés des hommes. Elle incarne alors une figure ultra puissante et féministe qui contrôle les hommes à sa mercy. Elle passe donc de dominée au début de l’acte, à dominante à la fin de celui-ci.
Acte II
Les danseurs sont aussi techniciens et régisseurs plateaux : ils assurent les transitions, réalisent les changements de décors, enlèvent le lit de l’acte I et transforment la scénographie en un set de runway pour l’acte II.
La tension monte, le BPM augmente, et les corps chauffent avec “Drums of Death” qui porte bien son nom. La scène se transforme alors en piste de danse clubbing et de runway show. Celle-ci est notamment très inspirée par la scène techno underground de Prague, que FKA twigs a découvert lors de son tournage pour le film The Crow en 2022. Les pull up du DJ ressemblent à des kicks distorted techno, mais aussi aux drops de voguing. Elle chante alors “Sum Bout You”, son featuring squeak rap et hyperpop d’Atlanta avec 645AR. Le moment tant attendu de “Sushi” suivi par un showcase de ballroom et séquence de voguing ICONIQUES retourne alors le public – et moi-même devenue complètement folle.
Pendant cette performance de ballroom absolument fascinante sur la scène de l’Adidas Arena, chaque danseur de la house Revlon danse alors en solo entouré de la troupe et performe le vogue fem en alternant différents mouvement typiques du voguing – hands performance, du catwalk, du duckwalk, du floor et des spins et dips. La house Revlon est représentée également avec le MC Fantasy Revlon qui anime ce runway. Cette séquence incarne exactement le “Body High” : présenter le genre comme une performance camp et ainsi décloîturer les frontières entre la race, le genre et la sexualité. En effet, la culture queer afro-américaine en est totalement à l’origine. Le voguing est à la fois une danse et un mouvement culturel né dans les années 60 et 70 à New York puis popularisé par « Vogue » de Madonna et du documentaire Paris Is Burning (1990).
Acte III
Puis l’acte III s’ouvre sur le morceau “Eusexua”, avec twigs d’abord seule ce qui évoque l’isolement visuel et émotionnel. Petit à petit, six danseurs la rejoignent sur scène, brandissant des cercles métalliques qui propulsent des jets de lumières, jouant ainsi avec l’éclairage. Cette évolution dans les paroles et sur scène reflète le crescendo dans la musique four-on-the-floor. “You feel alone ? / No you’re not alone”.
Pendant que Twigs se change probablement en sa cinquième tenue, ses danseurs restent alors sur scène pour “Techno Ballet”. Au départ une pièce expérimentale qui ouvrait la tournée de FKA twigs pendant les festivals, Techno Ballet” est désormais un des meilleurs numéros du Body High Tour. Les danseurs sont au centre de cette séquence, mêlant des mouvements de danse classique d’une grande technicité sur de la musique club brillante. Tour en dedans, sissonne, ballotté derrière, cabriole à droite, cabriole à gauche : les danseurs maîtrisent totalement le chaos.
Acte IV
Le quatrième acte s’ouvre alors sur “Sticky”, duo entre Twigs et son danseur Eddy Soares, accompagnés d’une guitare et de James Vu Anh Pham au piano. L’arrangement épuré n’a rien à voir avec les sonorités ultra glitch de l’outro du morceau studio de l’album EUSEXUA. Cette balade berce toute la salle, qui tend l’oreille pour capter l’émotion des voix harmonisant ensemble et les danseurs qui s’enlacent en écoutant leurs camarades. On sent la sincère connexion entre FKA twigs et ses danseurs qui forment comme une famille soudée, une vraie communauté. Elle prend d’ailleurs la parole à ce moment là pour présenter son œuvre monumentale qu’est le Body High Tour.
Body High est une sorte de troisième chapitre de Eusexua. Le deuxième étant Afterglow, FKA twigs refuse la temporalité d’une campagne d’album classique. Elle crée Afterglow en deux mois seulement après que sa tournée aux Etats-Unis soit annulée faute d’obtenir son visa. Habituellement, les artistes produisent un album puis partent en tournée. FKA twigs, elle, construit le spectacle constamment, testant de nouveaux morceaux sur scène, changeant des paroles et des arrangements chaque soir. Elle explique alors que Body High est un engagement pour la culture, pour la liberté des corps, des identités, des sexualités.
Acte V
Pour ce dernier acte, Twigs fait une apparition divine, vêtue de plumes rouges et chante sa ballade post-trap “Striptease”. Puis sa voix de méta-ange “glitch” et “chop”, se coupe, se décompose, et nous guide alors vers la tempête de drum’n’bass dont le tempo est plus que doublé. À mesure que les breaks s’enchaînent, un chant plaintif et sans paroles se déploie puis, après un cycle, des rythmes four-on-the-floor font irruption pour donner une dimension juke au morceau.
Et puis vient “cellophane” de l’album MAGDALENE (2019), son plus grand titre piano voix de son répertoire qui retentit ici comme sa mise à nu totale. Sa voix légère et frêle virevolte comme les flocons de neige qui se déposent sur son visage pendant que des arpèges dans les aigus du piano enrobent son corps. Puis elle tombe par terre, comme si le froid et le mal lui avaient dérobé sa voix. Mais cette fragilité est aussi d’une résistance incroyable, car elle se relève, se casse, enlève sa carapace rouge et retourne dans son lit de sad girl, chantant sa malédiction qui est aussi sa bénédiction de trop aimer. Elle chante son échec amoureux en posant une série de questions qui ne reçoivent aucune réponse, laissant le silence accablant parler de lui-même. Elle se met alors à pleurer de manière d’abord théâtrale, puis sincèrement. Le fait de finir sur cette chute émotionnelle est en effet une prise de risque car elle aurait très bien pu terminer avec un numéro climax chaotique, qui aurait tout autant réjoui la salle.
Après « cellophane« , toute la troupe revient sur scène pour saluer le public et faire la révérence finale sur la bande son de “Lonely But Exciting Road”. Tellement émues par le spectacle et l’énergie que dégagent ces humano-aliens sur scène, on finit nous aussi par lâcher une larme.

