Bad Bunny débarque en France avec son « DeBÍ TiRAR MáS FOToS World Tour ». À Nanterre, la plus grande star latino de la planète a transformé la Plenitude Arena en immense fête portoricaine, entre tubes reggaeton, salsa et plaidoyer vibrant pour son île. Feux d’artifices et sourires en rafales.
Il est probablement à Porto Rico ce que Bob Marley est à la Jamaïque, Rihanna à la Barbade ou Césaria Évora au Cap-Vert. Il est peu dire que Bad Bunny est devenu l’icône, parfois même le porte-étendard, de Porto Rico, cette île caribéenne de 9 100 km² et 3,2 millions d’habitants, à peine plus grande que la Corse, rattachée aux États-Unis depuis 1898 sans faire partie des cinquante États fédérés du pays de l’Oncle Sam – et de l’oncle gênant Donald. Ses habitants sont citoyens américains, mais ne votent pas à l’élection présidentielle et ne disposent pas d’une représentation pleine au Congrès.
“Que viva Puerto Rico !”
Une bizarrerie politique qui nourrit depuis longtemps les débats sur l’identité de l’île, que certains qualifient encore de « dernière colonie du monde ». Ces dernières années, Porto Rico voit également se multiplier les investissements immobiliers et le tourisme de luxe, alimentant les craintes d’une gentrification qui pourrait, selon Bad Bunny et les plus fervents autonomistes de l’île, conduire à une folklorisation et disneylandisation de la culture portoricaine, à l’image de ce qu’il évoque dans « LO QUE LE PASÓ A HAWAii ». Plus qu’un simple ambassadeur culturel, Benito Antonio Martínez Ocasio est devenu celui qui raconte Porto Rico au reste du monde.
À 31 ans, Bad Bunny coche toutes les cases de la superstar mondiale : plusieurs Grammy Awards, des milliards d’écoutes et des albums qui battent régulièrement des records de streaming, un spectacle de la mi-temps du Super Bowl historique – premier artiste latino en solo à assurer le Halftime Show, presque entièrement en espagnol –, des campagnes pour Calvin Klein, des rôles à Hollywood, des passages sur les rings de la WWE – oui, le gars est aussi un fan de catch – et des collaborations avec Drake (MIA), Cardi B (I Like It), Rosalía (La Noche de Anoche), Dua Lipa (Un Día (One Day)) ou encore The Weeknd et Travis Scott (K-POP) – aucune de ces personnes n’était là ce soir, dommage. Il aurait pu lisser son identité pour parler au plus grand nombre. Il a fait exactement l’inverse : plus sa carrière grandit, plus Porto Rico prend de place dans son œuvre. De l’importance des racines dans l’esprit de ceux qui savent se rappeler là d’où ils viennent.
De San Juan à Paris
Cette tournée mondiale en est une démonstration. Avant de partir à la conquête du monde, Bad Bunny a d’abord installé ce spectacle à San Juan, la capitale de Porto Rico, pour une résidence de 30 concerts baptisée No Me Quiero Ir de Aquí (« Je ne veux pas partir d’ici »). Puis seulement est venue la tournée mondiale. Partout dans le monde… sauf aux États-Unis, évidemment.
Alors oui, évidemment, à Nanterre, Bad Bunny est le premier à entrer en scène. Lunettes vissées sur le nez, regard déterminé, maîtrise totale, presque impassible. Poker face. Mais il partage très vite la lumière. Son orchestre, entièrement portoricain, n’est jamais un simple groupe d’accompagnement. Les cuivres répondent aux percussions, les chœurs prennent toute leur place et un solo complètement fou du percussionniste déclenche l’une des premières ovations de la soirée. À leurs côtés, Los Pleneros de la Cresta, en featuring sur le banger “CAFé CON RON”, font résonner la plena, cette musique traditionnelle de Porto Rico que Bad Bunny remet au premier plan sur DeBÍ TiRAR MáS FOToS. Dans un concert de stade où tout pourrait tourner autour d’une seule personne, il choisit de mettre ses musiciens au premier plan. Une manière de rappeler que le héros de cette tournée n’est pas seulement un artiste, mais toute une culture. “Que viva Puerto Rico !”, entend-on ici est là. Applaudissements et roucoulements en espagnol.
Orchetre et Casita
La scéno, elle, repose sur deux espaces. D’un côté, une scène monumentale où l’orchestre occupe une place centrale. De l’autre, la fameuse Casita, reconstitution d’une maison typique de Humacao, à Porto Rico, devenue l’un des symboles de DeBÍ TiRAR MáS FOToS. Bien plus qu’un décor, elle incarne ce que Bad Bunny défend depuis plusieurs années : l’attachement à son île, à ses quartiers et à une identité menacée par la gentrification et le tourisme de masse. Ironie de l’histoire, la maison qui a inspiré cette scénographie est aujourd’hui devenue un lieu de pèlerinage pour les fans, au point que son propriétaire a attaqué l’artiste en justice, estimant que cette soudaine célébrité a bouleversé son quotidien…
À Paris comme partout où elle est installée – on l’avait déjà aperçue lors de la mémorable performance de Bad Bunny à la mi-temps du Super Bowl –, la Casita est scrutée comme le tapis rouge du Festival de Cannes. On y checke les invité.e.s, les célébrités – c’est décevant ce soir à ce niveau-là, apparemment –, mais aussi les spectateurs anonymes que la production fait monter au fil de la soirée. La Casita est à la fois un salon, une scène et le carré VIP le plus convoité de la tournée. Tout le monde est beau là-dedans, c’en est presque gênant. C’est aussi là que le reggaeton reprend ses droits. « Diles », l’un de ses premiers grands succès, côtoie des hymnes comme « Callaíta », « Yo Perreo Sola », « Safaera » ou « Tití Me Preguntó ». Une manière de rappeler que, derrière le manifeste portoricain de DeBÍ TiRAR MáS FOToS, Bad Bunny reste l’homme qui a redéfini le reggaeton mondial.
Accolades
Aux abords de la Casita, un DJ bombarde des séquences reggaeton pendant que les corps se trémoussent. Bad Bunny, lui, disparaît régulièrement de la scène pour venir au contact du public. Les allers-retours se multiplient, tout comme les accolades, souvent longues, rarement expédiées. Certains repartent en larmes après quelques secondes passées dans ses bras, d’autres restent pétrifiés, incapables de réaliser ce qui vient de leur arriver – gros plan sur l’écran de la salle. À cette échelle, un tel degré de proximité est suffisamment rare pour être souligné : la séquence dure de longues minutes – il ne saluera finalement pas personnellement les 40 000 spectateurs de l’arena car il fallait tenir dans les 2h30 contractuelles du concert.
Heureusement, quelques feu d’artifices ici et là – en intérieur, c’est toujours spécial – pour rappeler que l’on se parle de l’un des artistes les plus populaires de la planète. Porto Rico, c’est pas les États-Unis mais ça l’est un peu quand même…
Porto Rico, c’est aussi la terre du groupe Chuwi, qui assurait la première partie avant de retrouver Bad Bunny sur le tube « WELTiTA » – « ¡Jacinto! » Derrière son apparente légèreté, le morceau célèbre les plages, les quartiers populaires et la douceur de vivre portoricaine, tout en faisant écho aux tensions qui traversent l’île, entre privatisation du littoral, spéculation immobilière et gentrification. Une façon, là encore, de rappeler que chez Bad Bunny, même les chansons les plus ensoleillées parlent aussi de ce qu’il faut protéger. Le léger et le deep. La plage qui pourrait laisser la place au bitume.
Amériques latines
Dans les gradins, les drapeaux portoricains flottent évidemment en nombre. Mais ils côtoient aussi des maillots de foot du Mexique, de l’Argentine, de la Colombie – un point Coupe du Monde : tous ces pays sont encore en lice pour le titre, contrairement au Paraguay. Comme si, le temps d’une soirée, tout un continent – ou presque – s’était donné rendez-vous à Paris. Les couleurs étasuniennes, elles, se font évidemment discrètes….
Et pourtant, nous sommes bien à Nanterre, sur le RER A. Dans une enceinte qui, depuis le 1er juillet, ne s’appelle même plus Paris La Défense Arena mais Plenitude Arena, nouveau nom d’une salle entrée dans l’orbite de Live Nation. Difficile d’imaginer meilleur symbole de la mondialisation du spectacle vivant… pour un concert qui, lui, ne parle que d’une île de trois millions d’habitants.
Grenouille
La setlist déroule les grands chapitres de la carrière du « vilain lapin » – même si, à ses tout débuts sur SoundCloud, Benito se cachait plutôt derrière une grenouille, vestige de son humour potache et de la culture des mèmes qui l’ont vu émerger. « Callaíta », « Tití Me Preguntó », « Yo Perreo Sola », « Safaera », « DÁKITI », « CAFé CON RON » (« Por la mañana café, por la tarde ron ! »)… Les tubes s’enchaînent, mais c’est « BAILE INoLVIDABLE » qui fait véritablement basculer la soirée. Les cuivres explosent, les danseurs envahissent la scène et, pendant quelques minutes, la Plenitude Arena se transforme en immense piste de salsa. Le morceau est à l’image de DeBÍ TiRAR MáS FOToS : une déclaration d’amour aux traditions musicales de Porto Rico. Sans doute le sommet du concert.
Autour de nous, les dizaines de milliers de spectateurs reprennent les paroles avec une précision déconcertante – toute la salle semble avoir fait espagnol LV1. Costaud : peu d’artistes peuvent aujourd’hui remplir des stades partout dans le monde sans jamais abandonner leur langue – “on comprend rien”, râle cependant un gars plus haut au-dessus de nous mais il est relativement isolé.
Un point sapes ? Bad Bunny traverse la soirée en trois incarnations. D’abord le costume clair, veste et cravate pour une entrée presque solennelle. Puis changement de registre : hoodie, short, casquette, retour assumé aux codes du reggaeton. Enfin, ultime métamorphose, chapka vissée sur la tête et gants aux mains, dans une silhouette qui évoque par instants Michael Jackson autant que la pop de stade. Trois looks, une même idée : passer d’une fête de quartier à un show XXL sans jamais perdre le fil – ni le sens du style. Ça marche à chaque fois mais la chapka nous donne sacrément chaud – il fait ressenti 9 000 degrés dans la salle. Mais vu la vitesse à laquelle les billets se sont envolés — et les sommes parfois délirantes déboursées à la revente — personne ne songe sérieusement à s’en plaindre ou à écourter le concert pour partir s’éventer ailleurs.
Sono mondiale et pop de stade
DeBÍ TiRAR MáS FOToS — « J’aurais dû prendre plus de photos » — donne un sens très concret au titre du dernier album de Bad Bunny, et à celui de cette tournée. Au vu de la forêt de smartphones levés pendant près de deux heures trente, difficile d’imaginer que quiconque repartira avec ce regret-là. Et si, comme il le chante dans « NUEVAYoL », « te quieres divertir / con encanto y con primor », il faudra revenir ce dimanche pour la dernière date parisienne de ce show XXL. Une nouvelle occasion de mesurer ce qui fait de Bad Bunny un phénomène à part : réussir à remplir les plus grandes salles du monde tout en emmenant avec lui une culture, une histoire et une île. Satisfaire à la fois le grand public et les amateurs d’une scène profondément ancrée dans les traditions de Porto Rico, voilà sans doute son plus grand tour de force.

