Sorti le 15 janvier 1991, Step in the Arena, deuxième album de Gang Starr, marque un tournant décisif pour le duo. Moins de deux ans après No More Mr. Nice Guy, Guru et DJ Premier affirment leur identité et s’imposent durablement comme des figures majeures du hip-hop et du rap East Coast des années 90, posant les bases d’un son et d’une esthétique devenus, cultes.
La naissance d’un duo emblématique
Brooklyn, fin des années 80. Gang Starr naît dans l’effervescence du hip-hop new-yorkais.
Formé en 1988, le groupe est initialement composé de Keith Elam (connu sous le pseudonyme Keithy E. The Guru et originaire de Boston) et de Mike Dee (alias DJ 1,2 B-Down). Après quelques démos, Gang Starr signe chez Wild Pitch Records et publie plusieurs maxis à la fin des années 80, dont Bust a Move et The Lesson. Puis tout s’arrête. En 1989, le groupe se dissout, mais Guru refuse d’en rester là. Il entre alors en contact avec DJ Premier, producteur de Houston encore connu sous le nom de Waxmaster C, qui lui envoie une beat tape. La connexion est immédiate.
C’est par Stu Fine, président de Wild Pitch, que les deux hommes se rencontrent. Il raconte au magazine Vibe en 1998 (l’un des magazines hip‑hop les plus importants de l’époque) : « Le courant passa tout de suite entre eux. Je les ai mis en studio [à titre d’essai] pendant quatre jours, et j’ai senti que c’était le début d’une relation fabuleuse. Ces deux-là étaient faits l’un pour l’autre. Ils partageaient le même engagement, la même vision et la même passion. »
Ensemble, ils relancent Gang Starr avec « Words I Manifest » et No More Mr. Nice Guy. Le groupe attire rapidement l’attention de Spike Lee, qui leur confie le morceau « Jazz Thing » pour la bande originale de son film Mo’ Better Blues, qui suit les hauts et les bas d’un trompettiste de… jazz, incarné par Denzel Washington.
Sans doute le réalisateur avait-il perçu avant tout le monde l’alchimie des deux compères. Jazz samplé, beats secs : la voix grave de Guru trouve chez DJ Premier son terrain naturel.
En 1990, le groupe signe avec Chrysalis Records et sort l’album (avec un grand A), Step in the Arena, œuvre-phare du jazz rap. Cinquante minutes de génie créatif, au sommet d’un sous-genre qu’ils contribuent à populariser et à définir.
Step in the Arena : l’album fondateur de Gang Starr
Dès que l’aiguille (on reste old school) se pose sur « Name Tag », premier titre de Step in the Arena, une impression s’impose : Gang Starr a véritablement trouvé son équilibre créatif.
Le débit monotone et immédiatement reconnaissable de Guru s’inscrit avec aisance dans chaque morceau, porté par une voix grave, posée et juste ce qu’il faut de nonchalance pour retenir l’attention sans jamais forcer, ce qui contraste avec les tendances new-yorkaises du moment.
Ses textes, entre introspection, spiritualité, récits personnels et commentaires sociaux, assoient son rap conscient et montrent un duo plus sûr de lui et plus mature que lors de ses débuts.
Pour affirmer son identité, comme l’explique Guru dans le manifeste final « The Meaning of the Name », le groupe se dote d’un logo désormais emblématique visible sur la pochette du disque : « The chain and the star is a symbol of this form of intellect ». Avec ce morceau frappant, Gang Starr remet les pendules à l’heure.
En parallèle, DJ Premier affirme pleinement son rôle d’architecte sonore (avec le destin qu’on lui connaît : il travaillera notamment pour Nas, The Notorious B.I.G, Jay-Z ou encore Rakim) . Sa production, précise et rigoureuse, repose sur des drums percutantes, des samples jazz, soul et funk finement découpés, et des scratchs, présents mais utilisés avec parcimonie, qui s’intègrent pleinement à la texture sonore de l’album.
Il est en train de participer à la création de ce qui sera l’un des courants majeurs du rap : le boom-bap. Chaque élément trouve sa place, accroche, et contribue à une cohérence d’ensemble qui fait peut-être de Step in the Arena le premier disque où DJ Premier ne se contente plus d’accompagner la voix : dorénavant, ses beats cessent d’être de simples supports, ils façonnent directement le groove.
Cerise sur le gâteau, l’album se pose en expérience immersive, chaque fin de morceau se fondant avec élégance dans le suivant. Plus que du jazz rap, c’est du Gang Starr.
Plongée dans certains des morceaux les plus mythiques de Step in the Arena
Ce cycle de 18 titres déroule un rythme soutenu et témoigne d’une ambition qui dépasse le simple rap de bragging (style de rap centré sur l’autopromotion, la vantardise et l’affirmation de sa supériorité).
Diplômé de Morehouse et légèrement plus âgé que la plupart de ses pairs, Guru insuffle à ses textes une réflexion intellectuelle et spirituelle qui se démarque. Sur le plan lyrique, Step in the Arena brille autant dans les morceaux énergiques — le titre éponyme, où les combats du Colisée romain servent de métaphore, ou l’implacable Check the Technique — que dans les compositions plus introspectives, celles qui explorent la rue, la connaissance et la foi, piliers de l’univers du duo.
Parmi elles, Just to Get a Rep se distingue par sa narration cinématographique d’un braquage, dépeignant les spirales de violence avec un détachement frappant. Dans Who’s Gonna Take the Weight, Guru adopte un flux proche du courant de conscience, méditant sur les réparations, la guidance spirituelle et la menace nucléaire, avant de poser la question ultime : « Pouvons-nous être les seuls maîtres de notre destin ? »
Enfin, Beyond Comprehension mêle contemplation et confiance, évoquant le cours de l’existence et les royaumes cosmiques (décidément), avant de conclure sur cette phrase évocatrice : « La poésie vient de l’intérieur et l’emportera toujours ».
Depuis la disparition de Guru en 2010, ces mots résonnent avec une force particulière, comme le rappel que l’art de Gang Starr continue de vivre et d’inspirer.
Après une série d’albums devenus des références — Step in the Arena (1991), Daily Operation (1992), Hard to Earn (1994) et Moment of Truth (1998) — Preemo, alias DJ Premier, a choisi de clore définitivement l’aventure Gang Starr avec un ultime album posthume, One Of The Best Yet (2019). Un geste pensé comme un hommage, destiné à rappeler à toute une génération l’importance de l’héritage de Keith « Guru » Elam dans l’histoire du hip-hop.

