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Agnès Varda : « Plus je vieillis plus on m’offre des prix, mais il y beaucoup de réalisatrices qui ont du talent »

Varda par Agnès, Varda par Nova

La réalisatrice, décédée ce vendredi, était l'invitée de Géraldine Sarratia dans l'émission Dans le genre, le 20 janvier dernier.

Par Géraldine Sarratia

Agnès Varda, la cinéaste mythique de la Nouvelle vague, s'en est allée à l'âge de 90 ans. Écoutons-la de nouveau, à l'occasion de l'entretien qu'elle accordait à Géraldine Sarratia, le 20 janvier dernier, à l’occasion de  la rétrospective que lui consacrait  La Cinémathèque françaiseQuinze jours avec Agnès. On pouvait y revoir tous ses films, fictions, documentaires, de la Pointe Courte (qui acte la naissance de la Nouvelle Vague en 1954) à ses plus récents documentaires, dont le dernier Visages Villages avec JR. On y croise bien sûr Cléo de 5 a 7, Le BonheurLe DocumenteurLes Glaneurs et la Glaneuse, mais aussi Sans Toit ni Loi (Lion d’Or de Venise 1985), dont Agnès Varda avait accepté de discuter avec Géraldine Sarratia. Extrait de cette interview Dans le genre d'Agnès Varda, à réécouter intégralement en podcast.

Comment avez-vous eu l’idée du personnage de Sandrine Bonnaire  dans Sans toit ni Loi ?

Agnès Varda : Je voulais faire un film sur le Sud parce que tout le monde pense qu’il est souriant, sympathique, mais je sais qu'il peut être dur. Tout le monde savait qu’il y avait des gamins sur la route, qu’on appelait des « routards », des vagabonds. Dans les années 60, j’ai remarqué qu’il y avait des filles parmi eux.

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Alors je suis partie dans ma petite 4CV et j’ai circulé dans le Sud. Je prenais en stop des garçons et dans filles et je les écoutais. J’ai appris tellement de choses sur comment on peut vivre sur la route, surtout les filles ! Par exemple, il y a une scène dans le film qui est inspirée d’une fille qui m’a dit : « Moi je plante ma tente près d’un cimetière parce que c’est pas par là que les gens traînent. » Une autre disait qu’il suffisait de rentrer dans un bistrot et de faire quelques sourires pour que quelqu’un paye un sandwich. Une fois j’ai voulu emmener l’une d’elle au restaurant et on nous a jetées dehors, parce qu’elle avait l’air clocharde.

Parce qu’elle « puait » comme dit la bande-annonce. 

Agnès Varda : Oui, parce qu’elle puait. Vous savez, le mur du son c’est une chose, mais le mur de l’odeur… Il faut comprendre que nos valeurs disent qu’il faut être propre. Mais quand les gens décident de s’en foutre, ça n’a plus de valeur. Donc ils vivent comme ils sont. 

Je voulais savoir comment on survivait en tant que fille sur la route, en dormant par terre, dans des squats, avec des gens qui se battaient, d'autres qui reprenaient la route sans qu'on sache vraiment pourquoi. Et puis le fait qu’elles courent toutes, toujours, le risque d’être violées. Et comment elles le surpassent.

À la fin de votre film L’une chante, l’autre pas, en voix off, vous dites que vos deux personnages ont « conquis la liberté d’être femme ». 

Agnès Varda : Oui. C’est basé sur la phrase de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient. » C’est vrai que les femmes doivent conquérir leur identité. L’une chante, l’autre pas, c’est l’histoire de deux femmes qui se rencontrent lorsqu'elles sont jeunes. L’une a déjà deux enfants, elle n’en peut plus, et l’autre est révoltée. L’une part avec un groupe filles, chanter la liberté sur les routes. L’autre lutte pour s’en sortir seule avec ses enfants et des parents qui refusent de l’aider.

J'ai partagé avec Jacques Demy ce qu'on partage avec un homme. Mais pas l'identité, ni le travail.

Ça parle aussi de tout ce qui a été fait par le Planning Familial et le MLF, ces centres où l’on recevait les femmes pour leur parler, où l'on se rendait compte qu’elles avaient peur. De leurs maris, de leurs pères… Toutes ces filles n’avaient pas conscience qu’elles avaient le droit d’être en révolte. Les femmes ont été tenues en captivité dans leur rôle de femme. 

Alors que moi, j’ai toujours voulu travailler, gagner ma vie. J’ai toujours pensé que c’était important. Et ensuite j’ai vécu des années avec Jacques Demy. Je n’ai pas été abrutie par ça. J’ai gardé mon nom, j’ai continué à faire mon travail et à partager ce que l’on peut partager avec un homme, c’est-à-dire la vie, la vie de famille, la table, le lit. Mais pas l’identité personnelle, ni le travail. Jacques faisait des films magnifiques, mais il les faisait de son côté. On n’a jamais pensé, ni l’un ni l’autre, qu’on était obligés de respecter la place classique de la femme dans la société. 

C’est une conviction que vous aviez depuis toujours, n’est-ce pas ? 

Agnès Varda : Dès que je suis née. Pourtant ma mère a élevé ses cinq enfants et je me souviens qu’elle disait un truc qui me rendait folle. Elle disait : « Le plus beau métier pour une femme, c’est d’avoir des enfants. » 

Justement, L’une chante, l’autre pas, est hyper moderne sur la question de la maternité, notamment lorsque l’une des deux héroïnes propose à un personnage masculin de faire deux enfants et d’en garder un chacun. 

Agnès Varda : Oui, j’avoue que là j’ai poussé un peu loin l’utopie. J’ai entendu quelqu’un critiquer ce film en disant que malgré leur combat féministe, elles étaient quand même, à la fin, heureuses d’attendre un enfant. Mais c’est le thème du film ! Le thème du film n’est pas : « Avortons ! Avortons ! ». Ça n’aurait pas été très gai. Mais c’est : « Nous voulons des enfants désirés. » C’est la lutte pour la contraception. Ça a été mal compris, comme si, lorsqu’on était militante, il ne fallait pas faire l’apologie du bébé. Il y a beaucoup d’enfants désirés qui sont des bonheurs pour les femmes. Rien n’est très simple.

Le thème du film n’est pas : « Avortons ! Avortons ! », mais : « Nous voulons des enfants désirés. »

Être femme n’est pas difficile, puisqu’on ne le choisit pas à la naissance. Mais comment le conquérir ? Comment devenir une femme ? Moi ça m’a été très naturel parce que je suis naturellement indépendante, je crois. Et c’est parce que j’ai fait un cinéma indépendant que je me suis retrouvée dans la même fournée que tous les gars qu’on a nommé « la Nouvelle vague ». Il y a eu une incroyable éclosion de talents. Et comme j’avais commencé cinq ans plus tôt, on m’a appelé « la grand-mère de la Nouvelle vague », alors que j’avais trente ans (rires). Maintenant je suis « le dinosaure de la Nouvelle vague », surtout qu’il n’en reste pas beaucoup. Seulement Godard et moi, je crois. 

Il y avait peu de femmes qui tournaient à votre époque, assez peu de techniciennes aussi. À propos de L’une chante, l’autre pas, vous dîtes que ça a été le premier tournage paritaire, sur lequel les hommes s’occupaient aussi des enfants. 

Agnès Varda : C’était presque une condition. Il y avait dix hommes et dix femmes. Quand ils sont arrivés, on leur a dit : « Il y a des enfants avec nous et il y en a beaucoup qui vont traîner par ici. Les femmes ne seront pas seules à s’en occuper ». Dans le dossier de presse, je ne sais pas si vous l’avez vu, on les voit en photo : le machiniste qui donne le biberon, l’électricien - parce que les électriciens ont toujours des pinces à linges pour accrocher les câbles - qui change les couches des bébés… On avait exagéré la chose en faisant, exprès, ce genre de photos. Mais ça faisait partie du jeu. Je ne vois pas pourquoi, sur un tournage, où on est tous des techniciens, ce seraient les femmes qui feraient le café. 

Ça doit agacer beaucoup de jeunes femmes que je ne sois pas encore morte.

Vous avez l’impression que ça a beaucoup évolué ? 

Agnès Varda : Dans les milieux qu’on connaît, les techniciens, le cinéma, les journalistes… Beaucoup d’hommes se sont adaptés au fait qu’il fallait qu’ils fassent les choses comme les femmes.

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Mais dans les campagnes, dans les fermes, dans les toutes petites villes, c’est encore bien coincé, le rôle de l’homme et celui de la femme. C’est un sujet qui m’a passionnée toute ma vie. On fait un pas en avant, trois pas en arrière. Ça va doucement, doucement. Mais les esprits ont évolué un petit peu. La vie politique aussi, un petit peu. Mais c’est dans la vie sociale qu’il faut faire quelque chose. 

Comment avez-vous vécu le mouvement #Metoo ? 

Agnès Varda : Il y a longtemps que les femmes se soulèvent dans le cinéma. Dans les années soixante-huit, il y avait un groupe qui s’appelait Musidora. On essayait de faire entendre la voix des femmes qui voulaient faire ce métier à leurs propres conditions. Mais les femmes doivent trouver l’argent pour faire les films. 

C'est un peu injuste, moi je suis extrêmement connue parce que j’ai commencé il y a longtemps et que j’ai fait des films qui ont eu du succès. Et puis je suis respectée parce que je n’ai jamais fait de publicité, je n’ai jamais fait un film parce qu’on me donnait une star, je n’ai jamais adapté de livre à succès… Mais ce n’est pas très juste parce qu’il y a beaucoup de femmes qui ont du talent, mais tout le monde ne peut pas monter sur l’estrade. 

Je pense que ça doit agacer beaucoup de jeunes femmes que je ne sois pas encore morte et que je fasse encore des films, qu’on parle encore de moi, que je reçoive des prix partout. Plus je vieillis, plus on me donne des prix. Je vais pas dire non, les gens sont gentils, ils m’offrent des choses. Mais je trouve que je prends un peu trop la lumière alors qu’il y a beaucoup de jeunes femmes qui ont du talent. 

Visuels © Getty Images / Claude Medale