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Rap et opioïdes : les États-Unis face à une épidémie d'overdoses

Rap et opioïdes : les États-Unis face à une épidémie d'overdoses

La mort du rappeur Mac Miller à 26 ans réouvre le débat sur les « prescription drugs »

Par Clémentine Spiler

Le 7 septembre dernier, on apprenait le décès par overdose de Mac Miller (26 ans), quelques mois après l’assassinat de XXXTentacion (20 ans). Avant lui, la mort du phénomène YouTube Lil Peep, à seulement 21 ans, avait marqué l’industrie du hip-hop. On en arriverait presque à regretter le « Club des 27 », ce triste cercle regroupant les stars (principalement du rock) qui quittaient inlassablement ce monde à l’âge de 27 ans. Aujourd’hui, la mode est à la mort aux orées de la vingtaine, qui s’abat sur les rockstars des années 2010 : les rappeurs.

« It’s a thing now », soupire le petit prodige de la trap floridienne, Denzel Curry, 23 ans, qui passait la porte de Radio Nova il y a quelques jours pour une interview (à découvrir très bientôt à l’antenne et en vidéo). « On dirait que c’est la mode de mourir à vingt ans ». Au moment où Denzel Curry nous parle, il vient de perdre son ami, Mac Miller, des suites d’une très probable (le rapport d’autopsie n’a pas encore été rendu public) overdose de codéine. Dans un documentaire signé The FADER (ci-dessous), publié en février 2016, Mac Miller abordait la question de son addiction, notamment au lean, ce mélange de sirop pour la toux codéiné, d’antihistaminique et de soda, dont on vous parlait l’année passée dans notre reportage « Rap et Codéine : La musique sous médocs ». 

Triste hasard du calendrier, au moment où l’on publiait ce dossier, Lil Peep, phénomène Youtube qui s’apprêtait à sortir son premier album (Come Over When You’re Sober, Pt.1) succombait lui aussi à un cocktail de « prescription drugs », ces médicaments délivrés sur ordonnance. En France on les appelle plus communément « opioïdes » car ils sont tous des dérivés de l’opium.

Morphine, codéine, oxycodone, fentanyl… On les connaît aussi souvent sous leurs noms commerciaux : Xanax, OxyContin, Percocet…Des antidouleurs, anxiolytiques, antidépresseurs, qui, détournés de leur premier usage, et pris en grande quantité, ont des effets psychotropes et très addictifs. 

Purple drank et prescription drugs font partie d’une culture de la drogue popularisée par le rap. Elle le lui rend bien, puisqu’elle le façonne jusque dans ses lyrics (« Percocet, Molly, Percocet. Percocet, Molly, Percocet. »), ses productions (Lil Peep se revendiquait de l’Emo-trap), mais aussi, parfois, en emportant la vie de ses plus jeunes adeptes. La drogue a toujours fait partie intégrante de l’industrie musicale. L’histoire du hip-hop est jalonnée de génies aussi addicts que talentueux, et les overdoses n’ont jamais été rares. Rien de bien nouveau, donc, si ce n’est qu’on meurt tôt et qu’on fête désormais son million de followers avec un gâteau en forme de Xanax. 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Lobbies pharmaceutiques et crise sanitaire

Mais derrière la vitrine du hip-hop, l’arrière-boutique a viré glauque. Les États-Unis traversent l’une des crises sanitaires les plus graves de leur histoire. Les overdoses sont désormais la première cause de mortalité des moins de 50 ans. 142 par jour, dont 91 sont dues aux opioïdes. Les minorités ethniques sont particulièrement touchées, notamment les populations natives américaines, dont le taux d’overdoses a quintuplé entre 1999 et 2015.

Le nombre d’ordonnances délivrées a littéralement explosé depuis les années 1990. Leur premier succès fut l’OxyContin, créé à base oxycodone, qui a un effet relativement similaire à la morphine. Entre 1996 et 2002, Purdue, l’entreprise qui le commercialise, minimise largement les risques d’addiction et offre, par le biais des médecins, des périodes d’essai gratuites de 30 jours. En 2007, l’entreprise est condamnée à une amende de 600 millions de dollars pour tromperie. Mais le mal est fait, et l’amende infligée par les autorités sanitaires est un grain de poussière parmi les milliards de chiffre d’affaire.

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Autorités qui se trouvent d’autant plus démunies que depuis avril 2016, une loi (lourdement appuyée par les lobbies) les empêche de stopper les livraisons de médicaments, même si elles semblent relever du trafic. Une enquête du Washington Post révèle pourtant que de nombreux fabricants de médicaments ont distribué narcotiques et opioïdes sous le manteau, par le biais de médecins et de pharmaciens corrompus, et, comme Purdue, ont créé des addictions au sein de la population américaine.

Fun fact : l’enquête souligne également que le rapporteur de cette loi, Tom Marino, était à deux doigts d’être nommé par Donald Trump à la tête de l’agence du médicament. Le scandale a stoppé net cette nomination, mais plus personne n’attend de Trump qu’il lutte réellement contre les industries pharmaceutiques. Le président a pourtant lancé en grande pompe une nouvelle « War on drugs » comme Richard Nixon et Ronald Reagan avant lui. L’occasion de faire un coup de com en annonçant qu’il réserverait la peine de mort aux dealers. En attendant, aucun fond n’a été levé pour lutter contre l’épidémie d’overdoses qui frappe le pays. 

Quand le rap tente de décrocher

Au moment de la mort de Lil Peep, le MC originaire de Chicago Vic Mensa, tapait du poing sur la table dans une interview pour Billboard : « À quel moment allons nous commencer à demander des comptes aux fabricants de Xanax et de Percocet ? À quel moment allons nous faire de ces gens, qui fabriquent littéralement ces produits en laboratoire, des criminels ? Ce ne sont pas juste des intermédiaires, ce sont des meurtriers. »

Lil Uzi Vert, dont le titre « XO Tour Llif3 » aborde lui aussi la question du suicide et de l’addiction (« Push me to the edge / All my friends are dead » « Xanny out the pain now »), annonce sur Twitter qu’il tente de décrocher depuis la mort de son ami : « Je suis sobre depuis deux jours et je tremble constamment. Je me suis battu, j’ai insulté mes proches. Je suis en studio et ma tête est vide. Je serre les dents parce que je veux juste être en colère contre quelque chose… Peut-être que je fumerai de la weed ce soir. »

Dans son sillage, plusieurs rappeurs, comme Smokepurpp, choqués par la mort du jeune homme, annoncent publiquement leur intention d’arrêter les opioïdes. « On laisse le Xanax en 2017. »

Dirty South, dirty business

Smokepurpp, Denzel Curry, mais aussi Lil Pump, 18 ans, dont le morceau « Gucci Gang » est un véritable appel à la défonce, viennent tous du Sud des États Unis, de ce « Dirty South », la troisième côte du hip-hop américain, qui englobe notamment la Floride, la Louisiane et le Texas. Symbole vivant (pour l’instant) de ce hip hop du Sud, Lil Wayne a de nouveau été hospitalisé ce mois-ci après une énième attaque cardiaque qui serait due à son addiction au lean.

Parallèlement, la Floride est l’épicentre du trafic d’opioïdes. Tous les jours, des milliers de personnes affluent vers ses cliniques peu regardantes sur les ordonnances et les quantités de médicaments délivrées. À tel point que la route Interstate 75, qui traverse à la verticale l’Est du pays, a été renommée « Oxy Express » en hommage à l’OxyContin. « Nous avons autant de cliniques que de McDonalds », s’alarmait le shériff de Fort Lauderdale, en Floride, dans un reportage diffusé par NPR en 2011.

Rap et mal de vivre

« Quelle autre alternative nous propose-t-on ? » répond Vic Mensa lorsque Billboard lui demande pourquoi Lil Peep avait recours aux drogues pour atténuer des souffrances psychologiques. En filigrane, c’est le tabou de la santé mentale dans le hip-hop que tacle le rappeur. Les décès en série, l’omniprésence de la drogue, mais aussi les profils psychologiques de ces jeunes hommes - notamment XXXTentacion, issu d’une enfance traumatique et poursuivi pour avoir battu sa petite amie enceinte - ont mis le sujet sur le devant de la scène.

Petit à petit, le tabou et le mythe d’une masculinité exacerbée refusant toute forme de faiblesse se fissure. Lil Peep s’est ouvertement déclaré bisexuel avant sa mort, et a abordé ouvertement ses failles et faiblesses dans ses textes. ?, le dernier album de XXXTentacion, relève quasiment de la psychanalyse. Lil Uzi Vert, quant à lui, évoque tranquillement ses projets de suicide (« I might blow my brain out »).

Le producteur et rappeur Timbaland, au cours d’une interview pour Rolling Stone, explique qu’il a lui aussi failli mettre fin à ses jours à cause de son addiction à l’OxyContin. De Kanye West à Kendrick Lamar en passant par Kid Cudi, de nombreux rappeurs parlent aujourd’hui ouvertement d’épisodes psychologiques difficiles. Faut-il y voir un mal de vivre générationnel, dont le hip-hop se ferait porte-parole ? En tout cas, plusieurs études s’accordent à dire que les adolescents et jeunes adultes d’aujourd’hui seraient plus anxieux que jamais. 3 millions d'ados américains auraient connu un épisode dépressif en 2015, et leur consommation d'opioïdes augmente considérablement. 

Paradoxalement, en 2014, une étude de l’université de Cambridge déterminait que le rap participait activement à soigner les maladies mentales. Selon les psychiatres, en racontant leur manière de surmonter les obstacles (qu’ils soient psychologiques, sociaux, raciaux ou économiques), les rappeurs offrent un exutoire et un modèle d’identification indispensable à ceux qui les écoutent, et participent leur réhabilitation.

Visuel © Wikimedia Commons / Christinbuffalo