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Bad Taste

Bad Taste

Le mauvais goût est-il révolutionnaire ?

Par Jean Rouzaud

Si le mauvais goût n’existe pas, en tout cas, les années soixante l’ont vraiment approché...

Les mouvements de jeunes paraissent toujours sublimes après coup, notamment parce que les temps ne gardent que les meilleurs photos, et éliminent les scories gênantes.

Pourtant, lorsqu’on revoit les VRAIES images, pochettes de disques, affiches de ciné, photos de presse, et les décors et tenues de ces générations, on frémit quand même devant les couleurs criardes, les coupes de vêtements approximatives, les coiffures en toit de chaume de Brian Jones ou les bouclettes de Bowie, les shetlands trop courts et les filles en bas blancs (qui faisaient des jambes crayeuses de cadavres). 

Normal : on sortait de classicisme pur, filles en tailleurs et mecs en costumes gris et soudain, il faudrait être chic avec jabots et pantalons marinette, moustaches en guidon de vélo et cols « pelle à tarte » (également surnommés cols laborieux, vu leur taille géante)...

Même les minis ont été bizarres au début, sur des filles trop rondes, avec des coupes en abat-jour sur des bas... avant qu’elles ne s’adaptent à ces nouvelles lignes, aux collants et à la sveltesse, ou carrément aux cuissardes !

Et les garçons qui se voulaient cool avec des grosses bagues cheap, des colliers indiens faits avec des graines, des écharpes mauves qui pendaient jusqu’à terre.. Ajoutez des sabots et des semelles compensées, des « platform shoes », pour un total look.

Carnaby Street n’était pas éloigné de Saint Michel en matière de fringues ratées et de qualité pauvre, fabriquées en vitesse dans des ateliers clandestins, que ce soit à Delhi, Soho, Amsterdam ou dans le sentier.

Les manteaux afghans brodés puaient le mouton et vieillissaient mal, le khôl coulait sous les yeux, les filles avaient les mêmes cheveux vieil orange, passés au henné, les parkas de surplus devenaient un uniforme, avec des fausses Clarks (desert boots) de chez André à 39 francs 90 ..

Pire : les producteurs de show-biz, les usurpateurs acharnés du style Pop, pour atteindre les jeunes à tout prix, copiaient mal, avec des caricatures commerciales ridicules. 

Bien sur, il a fini par y avoir les « Hippies chics » et autres « beautiful people», mais ils étaient plutôt rares et loin... Grèce, Baléares ou Bali.

Le film « More » de Barbet Schroeder les montre et a d'ailleurs bien vieilli, mais parce que les héros sont nus la plupart du temps, et que les îles d’Ibiza et Formentera étaient désertes.. 

Dans les villes européennes, la création était débridée : tout le monde voulait tout faire, dans tous les styles: rétro, décadent, écolo, raffiné, fantaisie, fleuri, conte de fées , surréaliste, ultra-pop ou futuriste..

Et le design suivait : plastique criard, mousse délavée, meubles gonflables ou argentés, tapis à poils longs ou bouclés ! 

A la fin des années soixante, début soixante dix, ça sera une apothéose : regardez toutes les pochettes de disques de ROCK PROGRESSIF ( progrock) : des lutins, des vaches, des bébés, des images sous surréalistes, moyen-âgeuses, des collages pourris, des arcs en ciel, des surimpressions, des typographies molles ou criardes, des couleurs trop vives ou trop passées, des effets lourds... Moche, moche.  

Et pourtant, de toutes ces tentatives approximatives, de tous ces essais plutôt infructueux, vont naitre des styles véritables, Pop et Rock vont s’affiner, se préciser ; les vrais tailleurs, marques et autres fabricants vont mettre au point des formes plus fines, le Glam et le Punk vont rajouter un coup de culot puis de style, et après le style Disco encore indigeste (brushing et satin), on va enfin se vêtir avec plus de discernement et les magazines et photos seront enfin au niveau.. Il aura fallu dix ans.

Trop de délires mal maitrisés de style pataud et criard, puis la patine du temps et les tris successifs viennent arranger les choses… Car beaucoup d’idées valaient le détour mais étaient mal réalisées, et surtout mal dosées.

Le livre et la collection d’images de Eclimont est une véritable mine de vrais renseignements, d’informations justes et ordonnées .

Un gros album honnête, complet, non trié de la réalité forte et choquante de ces époques, aujourd’hui idéalisées ou lissées ..

Christian Louis Eclimont  » Swinging sixties » ( Londres-Paris)

Album couleur de 250 pages ( Flammarion)

Bourré de photos et de docs rares et instructifs .. 

Note :

La même histoire va recommencer : à peine les genres underground, Pop, Rock ou Folk seront devenus enfin plus stylés, fidèles à l’esprit de leurs créateurs, que la New-Wave arrivera pour tout  saboter : mèche blanche et blazers épaulés, eye-liner et crêpage, boy George et Kajagoogoo, Visage et Zig Zig Sputnik..

Mais c’est une autre histoire..

Crédit photo : collection CL Eclimont . ( Flammarion)