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Bossa nova, une aventure

Bossa nova, une aventure

Pour Bosseurs Noveurs Fanatiques !

Par Jean Rouzaud

Une couverture d’Actuel (Novapress) disait « quand la musique change, les murs de la ville tremblent. » C’était de l’utopie hippie des seventies empruntée à un de ces auteurs-gourous dont raffolait la génération.

Mais cela venait d’arriver au Brésil (et allait se produire en Jamaïque et à Londres). Malgré les dictatures, le continent sud-américain s’éveillait à sa propre vie, des siècles après tous les envahisseurs. 

Au Brésil, on en était à la samba, de type carnaval, binaire et speedée, véritable marche forcée à deux temps, frémissante, bombardée de percussions. Les classes  laborieuses s’y reconnaissaient, entre défouloir et expression corporelle totale…

Jobim, João Gilberto, Vinícius de Moraes : Rois mages

Mais à la fin des années 50, le Brésil eut ses Rois mages : le compositeur Antônio Carlos Jobim, João Gilberto, et le poète Vinícius de Moraes, représentants toute une jeunesse des quartiers d’Ipanema et Copacabana de Rio de Janeiro, prête à une nouveauté, qu’elle portait déjà en elle.

Dès 1958, le disque Chega de Saudade va répandre le nouveau son. Sur cette galette, trois chansons du trio, et aussi d’autres de Carlos Lyra, car cette nouvelle forme va entrainer des adeptes qui vont se multiplier pendant cet âge d’or de 1960 jusqu’au début des années 70.

En 1963, João Gilberto travaille avec le saxophoniste Stan Getz. Et c’est la planète qui est contaminée par la bossa nova, cette attitude, ce don, ce « cool absolu », bien plus mélodique et aussi d’une grande finesse de rythmes.

Avec « The girl from Ipanema », chantée entre autres par Astrud Gilberto, le monde va commencer à onduler sérieusement au son bossa et à planer sur cette diction étirée, modulée, paresseuse et sensuelle, toute en retenue, l’autre face du Brésil, si douce et rêveuse, dont le monde avait besoin sans le savoir.

 

« Avoir la bosse des maths »

Ce mot, comme en Français l’exprèssion « avoir la bosse des maths », veut bien dire un don, une vocation, et là-bas une attitude, une manière…nouvelle, avec plus de style. De personnalité ?

Jean-Paul Delfino, passionné de Brésil, auquel il a déjà consacré plusieurs romans, publie aux Éditions « Le passage » une somme de 300 pages sur cette aventure bossa, qu’il démarre bien avant son invention,  dès la fin du XIXe siècle, comme un pan entier de la culture brésilienne, et de sa formation. 

Ce flashback utile, ces racines indispensables pour comprendre les formes musicales : batucadas, choros, valses, modinas… avec leurs parfums indiens, latinos, portugais, africains et mêmes américains !

L’auteur nous  promène dans les prémices de la naissance d’une nation, avec ses accidents, l’ombre de l’Amérique, et tous les acteurs moins connus de la création, en dehors des stars. Ces personnages fugitifs ou déterminants de l’entourage des chefs-d’oeuvres, comme Newton Mendonça, auteur de « Desafinado » avec Jobim, succès planétaire…Ou Jorge Amado, qu’il faut absolument lire.

Lisez l’auteur sur Norma Bengell, chanteuse, actrice, réalisatrice, productrice qui fut une des premières chanteuses de bossa nova et une beauté du Brésil moderne, ou Baden Powell, ce guitariste génial au nom de scout auquel on doit des cascades de notes dignes du Ffamenco ou du classique…

En France, un terrain fertile

Le livre offre une douzaine d’interviews des « grands » : Gaetano Veloso, Maria Bethania, João Gilberto, Baden Powell, mais aussi nos fans français : Pierre Barouh, George Moustaki, Claude Nougaro… La France fut un stade bondé pour la bossa.

Pourtant les débuts furent difficiles. Qui aurait cru que le film du français Marcel Camus, Orfeu Negro, adapté de Vinicius de Moraes en 1959, avec en directeurs musicaux Antonio Carlos (Tom) Jobim et João Gilberto, si beau et glorieux, si évident et admiré, était né d’histoires dures et angoissantes ? 

Car la Bossa fut une révolution, la voix de Gilberto posée sur une branche inconnue (une diction que Miles Davis admirait) des accords suaves, « différents », des  touches de jazz, des prises de son inédites, des accords de guitare indéfinissables… 

Les murs des studios et des théâtres en ont tremblé. 

Bossa Nova. La grande aventure du Brésil. Par Jean-Paul Delfino. Éditions Le Passage. 300 pages. 18 euros. Avec historique, bibliographies et interviews (* mon camarade Remy Kolpa Kopoul donna sa vie à cette musique,  à juste titre).

Visuel : (c) Le Passage