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Prof chez les taulards (PART II)

Prof chez les taulards (PART II)

Aude Siméon porte un nouveau regard sur l'univers carcéral

Par Camille Diao

Aude Siméon est une professeure pas comme les autres. Cette agrégée de lettres modernes a enseigné la littérature dans un lycée prestigieux de Saint-Germain-En-Laye pendant plus de vingt ans, avant de décider qu’elle aspirait à autre chose : « Au lieu de demander aux profs d’éveiller l’esprit critique, la liberté de penser de leurs élèves, on leur demande de les formater ».

Un beau jour, elle décide donc de quitter l’Education Nationale pour se tourner vers un milieu radicalement différent, où elle a paradoxalement pu retrouver sa liberté d’enseignement : la prison. 

Aude Siméon enseigne donc depuis bientôt 14 ans le français et la littérature aux détenus de la maison centrale de Poissy.  Elle est venue faire part de son expérience à Jean Croc et Nicolas Errera, qui l’ont reçu dimanche dernier dans le Pudding, à l’occasion de la sortie de son livre « Prof chez les taulards » aux éditions Glyphe.

Un regard différent sur le monde de la prison

Aude Siméon pose dans son livre de véritables questions quant au système pénitentiaire, ainsi qu’un regard qui se veut positif et optimiste sur les détenus, ce qui a dérangé les grandes maisons d’édition : « Quand on essaye de comprendre, les gens pensent que vous défendez ». Or Aude Siméon n’excuse pas ses élèves, elle essaie seulement de comprendre leur histoire, leur trajectoire, sans pour autant approuver leurs actes. « Il faut arrêter le manichéisme, d’un côté les gens bien (…) de l’autre les salauds. Ce n’est quand même pas si simple ».

Si l’acte est condamnable, il ne doit pas empêcher tout projet d’avenir : « On passe trop rapidement du mépris de l’acte au mépris de la personne, or la personne dépasse son acte. Il a toujours quelque chose en elle de récupérable. » 

Un besoin d'éducation et de reconnaissance

Beaucoup de délinquants et de criminels ne mesurent pas l’horreur de leurs actes et les conséquences chez leurs victimes : Aude Siméon s’en est rendu compte à plusieurs reprises, notamment en corrigeant des copies. Lorsqu’elle tombe un jour sur une rédaction dans laquelle un détenu fait le récit d’une tournante d’un ton léger voire humoristique, elle réalise que quelque chose cloche. 

C’est par l’éducation que la prise de conscience va pouvoir se faire : « Cela va être douloureux pour le criminel, mais il va devoir accepter de passer par cette douleur. Ce n’est pas pour rien que des pédophiles se donnent la mort lorsqu’ils réalisent ce qu’ils ont vraiment fait ».

Aude Siméon explique cette déconnexion de la réalité par les images et valeurs véhiculées quotidiennement par notre société : argent, notoriété, sexe, violence. « La sexualité est présentée comme un besoin : j’ai faim, je me nourris j’achète un burger. De même, j’ai envie de baiser, une nana passe… ».

C’est selon elle ce qui contribue à nourrir l’islamisme radical. Les jeunes qui ne se retrouvent pas dans les valeurs que la société leur propose, partent à la recherche d’un idéal. L’Islam en propose un. « Ils s’y engouffrent et se retrouvent manipulés sans y avoir conscience ». Aude Siméon a côtoyé plusieurs terroristes, et notamment Carlos. « En côtoyant ces gens, j’ai pu toucher du doigt leurs valeurs de générosité, de sacrifice, d’investissement dans une cause qu’ils pensent être la bonne ».

Elle note également un véritable besoin de reconnaissance de la part de gamins oubliés par la société. Apparaître dans un fait divers est un moyen comme un autre de gagner de la considération, d’avoir enfin les yeux tournés vers soi, devenir quelqu’un. Cela part d’un sentiment tout à fait humain, celui de vouloir être reconnu dans ce qu’on est. 

La prison : une spirale de violence

Selon Aude Siméron, la prison telle qu’elle existe aujourd’hui ne résout pas grand-chose aux problèmes de criminalité et de violence.

Le désœuvrement nourrit ce qu’il y a de plus mauvais en quelqu’un

Lieu malsain où « la majorité des rencontres se fait entre criminels, entre truands », où l’on cherche à exclure de la société, à sécuriser les détenus par peur de leur force destructrice. « Mais c’est un raisonnement à court terme : la personne en prison va ressortir un jour, et ce sera encore pire ». On assiste alors à la faillite d’un système, à beaucoup de récidives motivées par le sentiment de vengeance.

L’enfermement, la marginalisation conduisent les détenus à alimenter leur haine contre cette société qui les exclut. « Plus l’étau se resserre, plus la colère, l’aigreur, l’envie de se venger prennent de l’ampleur : la prison fabrique des monstres. » Des monstres ou des « larves », en calmant les plus violents à coups de médicaments, en laissant sciemment la drogue entrer dans les cellules, en fournissant des télés, des ordinateurs, des vidéos pornos. « Beaucoup d’entre eux ne sortent jamais de leurs cellules. Il faut obliger les détenus à faire quelque chose, car le désœuvrement nourrit ce qu’il y a de plus mauvais en quelqu’un ».

Une personne peut en sauver une autre, pas un ordinateur

Aude Siméon en est persuadée : il faut réinjecter de l’humain dans le milieu carcéral, et ce n’est pas la direction qui est prise aujourd’hui. Le budget est en priorité assigné à l’équipement matériel : plus de caméras et moins de surveillants, des ordinateurs pour les détenus, des lits plus larges, de meilleures douches… « Une personne peut en sauver une autre, pas un ordinateur », insiste-t-elle.

La professeure plaide pour une meilleure formation des surveillants et surtout une meilleure synergie entre les différentes personnes au contact des détenus, le premier travail restant celui de l’écoute et du respect de la personne. « Tous les acteurs de la prison doivent concourir à l’écoute en profondeur, à la réhabilitation des valeurs de l’humain (…) Infirmière, surveillant, visiteur, professeur : nous devrions tous travailler ensemble pour ré-inculquer une vraie réflexion au sein de la prison»

 

Suite de la discussion avec Aude Siméon par ici.

Profs chez les taulards d’Aude Siméon est disponible aux Editions Glyphe.