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La controverse du rap québécois

La controverse du rap québécois

Pourquoi Montréal réinvente le rap francophone.

Par Jean Morel

Dans notre hexago-centrisme qui est hélas trop souvent un sport national, nous n’avons de cesse de passer à côté ou de refuser de comprendre ce qui se passe à travers le monde, et c’est d’autant plus vrai dans le rap français où pullule un nombre incalculable d’extrémistes et puristes voire pseudo-puristes, partisans d’un « c’était-mieux-avant » trop souvent réducteur et surtout pas assez renseigné.

Le Festival M pour Montreal fait partie de ces institutions ( 10e édition l’année prochaine tout de même ) qui permettent d’ouvrir les oreilles sur des sonorités venues d’ailleurs, et en l’occurrence à la francophonie, et son Hip Hop, Montréal étant souvent davantage cité dans les médias français pour Mac DeMarco, Arcade Fire, ou encore sa figure tutélaire, Godspeed You ! Black Emperor.

Pourtant, comme nous vous l’expliquions ici, cette ville vibre au rythme des nouveaux beats et d’une scène beatmaking qui a de quoi nourrir de boucles une horde de emcees affamés. 

Hip Hop depuis longtemps

De surcroît Montreal est une ville Hip Hop depuis de longues années, attachée à la culture et qui rappe de fort belle manière en français. Son âge d’éclosion est équivalent à celui de notre hip hop français que d’aucuns voient comme un âge d’or et beaucoup ne s’y sont pas trompés. C’est ainsi que l’on retrouve Shurik’n, 2 bal 2 Neg, ou encore Menelik sur les deux premiers albums de Dubmatique groupe fondateur et figure tutélaire du rap de Montreal.

 

 

 

 

 

De la même manière, Cut Killer est rapidement venu placer ses platines à MTL, pour une cassette nommée Freestyle Canada ou l’on croise des artistes tels que Complys, Dubmatique, Replik, Traumaturge, Division Blindé, Vice-Verset, Royal Hill, Veda, Rain Men, Roufou, Acropole, Apogé, Mathematik, Cavalier Noir,X Horde ainsi que RDPizeurs, soit une belle vitrine de l’underground.

A l’époque de l’explosion du Hip Hop mondial, l’étendard de Montreal flottait donc déjà fièrement. 

Montreal à un tournant de son histoire rapologique : une controverse

Pourtant c’est à l’heure actuelle que Montreal est à un tournant de son histoire rapologique, car face au poids de cette histoire les jeunes férus de Hip-Hop et emcees en herbe auraient pu se sentir étouffés. Il n’en est rien, comme nous vous le rapportions ici, Montreal jouit actuellement d’une incroyable vivacité créative chez les Beatmakers, notamment au travers de la scène Piu Piu, une source infinie de boucles et de mesures sur lesquelles ils peuvent poser leurs rimes.

Par ailleurs cette jeunesse profite aussi d’une exceptionnelle double exposition culturelle, aussi bien à l’anglais qu’au français dans une ville où toute la population est bilingue. Toujours à la quête de nouvelles sonorités de nouvelles approches de flow, ainsi que du fait d'un quotidien métissé, c’est donc tout naturellement que les emcees ont commencé à piocher dans les deux langues pour construire de nouvelles structures de rimes.

Comme on l’entend par exemple sur les premières tapes de Dead Obies, les Collations. 

 

 

Seulement le Québec est une terre où l’utilisation d’une langue ou l’autre n’est pas anodine et cette orientation de la nouvelle scène rap de Montreal n’était pas du goût de tout le monde…

C’est pourquoi, en réponse au succès grandissant de Dead Obies avec notamment leur album Montreal Sud, les éditorialistes du Québec et autres polémiste de sont emparés de cette langue hybride pour y stigmatiser une colonisation de la langue anglaise sur le français.

Ainsi dans un éditorial paru dans les quotidien le Devoir,  Christian Rioux prenait en exemple ces nouveaux rappeurs et leur "franglais" pour démontrer « la colonisation » du peuple québécois et affirmait que cette langue constituait « un engouement suicidaire pour l’anglais ». De la même manière, Mathieu Bock Côté parle lui d’un « raffinement de colonisés » (à lire ici), « une étape dans l’anglicisation totale du Québec », Christian Rioux ponctuant cette polémique par un nouvel éditorial directement dirigé vers les rappeurs : « j’rappe un suicide », à lire ici

Au point que le groupe lui-même a fini par y répondre, Dans une lettre intitulée La Réponse aux Offusqués, à lire ici

Non pas une langue nouvelle, mais de nouvelles sonorités. 

C’est pourtant en prenant de la hauteur par rapport à ce débat que l’on saisit la pertinence musicale de cette nouvelle écriture, incarnée notamment à la perfection par les excellents Loud Lary Ajust, assurément un des meilleurs groupes de rap de la francophonie actuellement, dont la prestation éclair mais extrêmement efficace a retourné la SAT lors d’un des concerts du très pertinent festival M pour Montreal. 

Loud et Lary, les deux emcees du groupe, switchent de l’anglais au français à chaque line, dans la quête de la perfect rhyme, et le font bien, apportant par la même un vent de fraicheur quand les flows adoptés par la majorité du rap game qui se confrontent aux nouveaux beats plus trap, sonnent parfaitement similaires, copiant les mêmes schémas de constructions à droite et à gauche.

Ce sont les consonances différentes des deux langues qui amènent ces variations pertinentes, le français est caractérisé par une forte utilisation des consonnes, qui entraine des débits saccadés et abruptes, les rimes et les structures butant  sur les accroches des mots, qui ne peuvent se démarquer des allitérations, et ce depuis toujours. Prenons cette ligne de Khondo de la Cliqua : « Je déambule dans le vestibule de mon cortex, structure ma matières grise pour élaborer mes textes », l’oreille prend immédiatement en compte les « r » et les « t » présents dans cette phrase en dépit de la présence des voyelles a é u u que l’on retrouve dans déambule et vestibule.

A l’inverse, il suffit de vous évoquer le flow de Snoop Dogg pour vous faire comprendre instantanément que les flows américains sont plus dans l’assonance ; plus fluides et plus souples, moins saccadés, qui permettent des évidences rythmiques nettement plus importantes.

En associant ces deux opportunités de sons, ce n’est donc pas une nouvelle langue qu’inventent Loud Lary Ajust, mais de nouvelles sonorités, de nouvelles structures de rimes qui permettent de faire avancer le rap par des innovations techniques et donner le sentiment aux auditeurs d’écouter quelque chose de neuf, et c’est en ce sens que Montréal est actuellement une des capitales du rap, où une scène est en train de créer son propre son et sa propre identité, faisant rayonner le Quebec et sa culture à travers le monde, et c’est bien cela qui importe non ?

Pour preuve ce morceau dingue de Loud Lary Ajust , XOXO extrait de leur dernier album Blue Volvo, et tout l’excellent disque, dont il faut aussi évoquer l'incroyable production et l'évidence des beats est à écouter par ici.

 

 

 Et on ne résiste pas à l’idée de vous copier le premier couplet pour que vous puissiez en saisir toutes les nuances…

Ok, step back, faites place pour la jeunesse

Complètement perdu, complètement perdu

Le cocktail de drogues a fait effet

Une fascination pour l'excès

Man j'suis déchu

Les take pictures

Trop d'flash, quinze pillules

Seroquel dose minimum, pain killers

Drop top Lexus, drop top Lexus

Screaming fuck all my exes, that's right

I'm bout it, I'm bout it, in a minute I crash

La volonté de puissance décrit mon image

Le surhomme de Nietzsche

Ma blonde est peinte par Degas

She 'bout it, she 'bout it

Même elle m'appelle jeune homme, goddam

Revenge of the Roadkill, Marc Séguin

45 K pour le piece

Ride around en drop top, quatre bitches

And I got cocaine for the whole week, goddam

Elle est so mince, si délicate, chemisier Chanel

All black, all black, chemisier Chanel

Eyes on her prize for the thin white line

Pis le faire pour te plaire, elle est incapable

J'suis le best though, j'ai le best dough

Back de la Benzo she give me neck though

Champagne, Diana s'abreuve de mon nectar

Vingtaine à Montréal

Aucun espoir, merci bonsoir, baby