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Coeur artificiel, une désillusion salvatrice

Coeur artificiel, une désillusion salvatrice

Les chroniques d'Uzbek & Rica : #23.

Par Thierry Keller

"Nous avons toujours la foi. Mais ce que nous attendions de Dieu, nous l’attendons aujourd’hui de la science médicale", a dit le célèbre dramaturge anglais George Bernard Shaw, au début du XXe siècle.

Dimanche dernier, le 2 mars, on a appris la mort de l’homme qui avait été greffé d’un cœur artificiel le 18 décembre dernier. L’homme de 76 ans, qui souffrait d’insuffisance cardiaque terminale, a donc tenu 75 jours. Il avait été opéré par les professeurs Christian Latrémouille et Daniel Duveau, à l’hôpital Georges Pompidou de Paris.

Dans leur communiqué, les médecins disent « souligner l’importance des premiers enseignements qu’ils ont pu tirer de ce premier essai clinique. » Ils rendent hommage à la « haute figure du malade »qui, « pleinement conscient de l’enjeu, a, par sa confiance, son courage et sa volonté, apporté une contribution mémorable aux efforts engagés par les médecins pour lutter contre une maladie en pleine évolution. »

Toute la presse parlait de révolution, d’avancée majeure pour la science et la médecine.

Ce mélange de retenue et d’espoir mesuré semble normal. Mais c’est vrai qu’il tranche singulièrement avec l’incroyable enthousiasme que l’opération avait soulevé quand elle a eu lieu, juste avant Noël. Toute la presse parlait de révolution, d’avancée majeure pour la science et la médecine. François Hollande lui-même, toujours en quête d’une bonne nouvelle « made in France » avait déclaré que « la France pouvait être fière de cette action exceptionnelle au service du progrès humain. »


Arnaud Montebourg, champion du « Made in France » chez les Guignols de l’info. Crédit : MetroNews.fr

 

Soyons franc : tout le monde, à commencer par mon journal, Usbek & Rica, était subjugué par la performance. On allait opérer quatre nouveaux patients, on allait généraliser le dispositif à 10 000 personnes souffrant du cœur, et dans la foulée, ce n’était pas seulement des cœurs artificiels qu’on allait pouvoir implanter chez les humains, mais des pancréas, des poumons … Une nouvelle ère s’ouvrait, et c’était notre génération qui allait en profiter. Pour la première fois, il était envisageable de faire reculer les frontières de la mort. Pas pour les autres seulement, pas dans un siècle, mais maintenant, pour soi.

Pourtant, c’est une désillusion salvatrice, qui nous apprend beaucoup sur nous-mêmes :

Elle nous apprend l’humilité : la science, la médecine, et plus généralement tout progrès technique procèdent d’une lente maturation. Il n’y a pas de baguette magique, seulement du travail, beaucoup d’échecs pour peu de réussites.

Elle nous apprend à ne pas tomber dans tous les panneaux : tous autant qu’on est, nous qui nous intéressons aux promesses du monde de demain, on a tendance à applaudir toute avancée scientifique, et plus généralement toute innovation, sans discernement.

Rien que cette semaine, j’ai vu passer des informations telles que :

  • des enfants handicapés vont remarcher grâce à des exosquelettes,
  • un médecin a imprimé le cœur d’un enfant avec une imprimante 3D,
  • on va installer une mini-caméra dans une pilule que le patient pourra ingérer et qui se baladera dans notre corps pour mieux nous soigner,
  • on va pouvoir produire de l’eau potable à partir de transpiration.

 

On est en train de fonder une nouvelle religion : la religion de la science qui va tout résoudre.

Le rapport avec la citation de Shaw ? C’est que bien sûr, nous vivons une période passionnante. D’un point de vue technologique, il se passe, en ce moment, des choses proprement stupéfiantes. Mais nous, les journalistes, les passionnés d’innovation, on a tendance à en parler avec lyrisme. En nous raccrochant comme des damnés à tout ce que la science peut faire, on est en train de fonder une nouvelle religion : la religion de la science qui va tout résoudre. Après Dieu, le « vrai », après les grandes utopies politiques, voici le dieu de la technique. Et c’est parce que nous avons envie d’y croire que nous sommes tous abattus quand on apprend la mort du greffé de l’hôpital Pompidou.

Nous avons juste oublié une chose : ce monsieur est mort parce que c’était un être humain. Et que jusqu’à preuve du contraire, tous les hommes meurent.

Image à la une : cœur artificiel © digital-art