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L'avenir de la vie privée

L'avenir de la vie privée

Les chroniques d'Uzbek & Rica : #17.

Par Thierry Keller

image à la une : art mural sur un centre commercial de Belfast, 2011 © Albert Bridge

« La vie privée ? Mark n’y croit pas », déclarait un employé de Facebook à propos de son patron, Mark Zuckerberg, en 2010. « La vie privée ? Peut-être une anomalie », disait récemment Vint Cerf, un haut responsable de Google. Il faut croire que cette vision du monde, fondée sur la croyance en une disparition progressive de la vie privée, est en train de devenir réalité, quelques mois à peine après les révélation d’Edward Snowden sur l’utilisation par la NSA de nos données personnelles.

Je ne dis pas ça seulement pour ce qui est arrivé à ce pauvre François Hollande, mais à propos de cette stupéfiante innovation technologique dont on a beaucoup parlé ces jours-ci, appelée NameTag. NameTag ? C’est une application de reconnaissance faciale conçue par la société Facial Network pour fonctionner sur des Google Glass, qui permettrait de prendre en photo des gens n’importe où, de les tagguer à leur insu, et de connaître leur identité à partir de leurs photos postées sur twitter, instagram et google +, et à terme sur les sites de rencontres américains. 

Alors, l’appli n’est pas encore commercialisée, le système est encore un peu balbutiant et de toute façon, Google s’y oppose pour le moment.Mais enfin, il est absolument évident que dans quelques années le système sera parfaitement opérationnel et qu’il rencontrera un énorme succès, exactement comme pour shazam aujourd’hui.

Qui n’a jamais, en effet, rêvé de sortir son smart phone dans un café pour prendre en photo la fille ou le garçon de la table d’à côté et tout savoir sur elle ou sur lui, voire de lui envoyer, en direct, un petit smiley ? A l’inverse, qui n’a jamais fantasmé d’être shooté en soirée par des photographes de Say Who ou d’être streestylé par Facehunter (le « chasseur de visage ») ?

Autrement dit, on n’a pas seulement envie d’être voyeur, mais aussi d’être vu. Comment expliquer, sinon, l’incroyable acte manqué de François Hollande, grillé sur son scooter en route pour chez sa maîtresse ? Avec cette « shazamisation » imminente de la société, c’est comme si un immense projecteur était braqué en permanence sur nous tous. Dans son roman d’anticipation Super triste histoire d’amour, sorti en 2012, l’écrivain américain Gary Shteyngart imaginait qu’un jour nous serions tous munis de ce qu’il appelle des apparäts, sortes d’Iphone améliorés, qui rendraient possible cette absolue transparence. Avec l’apparät, on peut savoir que l’individu dans le restaurant qu’on prend pour un coréen est en réalité chinois… Lenny, le héros, est mortifié de constater qu’il est noté « avant dernier homme le plus mignon » parmi toute une assemblée de mâles, de même que sont indiqués publiquement l’humeur des gens et leur « taux de baisabilité ».

Mais je pense aussi à la série britannique Black Mirror : dans un des épisodes, les individus sont munis d’une caméra interne qui filme tout, tout le temps, ce qui interdit le recours au mensonge, puisqu’on peut, en quelque sorte, rembobiner la bande pour vérifier. Mentir, être hors radar, vivre dans l’ombre du grand projecteur social, cultiver son jardin secret, sont des comportements constitutifs de la démocratie. Le principal acquis de la démocratie, c’est qu’on nous foute la paix !

On pourrait parler de « servitude volontaire », pour reprendre la vieille expression de La Boétie, mais le terme le plus exact serait celui de « totalitarisme volontaire », au sens de la prise de pouvoir totale du public sur le privé, de façon non seulement légale, mais consentante. Or, mentir, être hors radar, vivre dans l’ombre du grand projecteur social, cultiver son jardin secret, sont des comportements constitutifs de la démocratie. Le principal acquis de la démocratie, c’est qu’on nous foute la paix ! Et c’est ça qu’il va falloir défendre dans les années à venir. D’ailleurs, Mark Zuckerberg l’a bien compris : il vient de racheter les 4 maisons mitoyennes à la sienne, à Palo Alto, parce qu’il ne voulait pas que des agents immobiliers les mette en vente en disant aux clients : vous serez voisins du mec de Facebook !

Finalement, la vie privée, Mark Zuckerberg, il y croit un peu. La preuve, ça lui a coûté 30 millions de dollars pour se protéger du regard des autres !

Une chronique à retrouver sur le site d'Usbek & Rica