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« À l'école, des enfants sur un pied d’inégalité énorme »

« À l'école, des enfants sur un pied d’inégalité énorme »

Marion Armengod a été institutrice pendant un an en Seine-Saint-Denis. Elle témoigne dans son livre de l'échec des pouvoirs publics.

Par Baptiste Artru

Ils ont tué l’école, c’est le titre d’un livre paru aux éditions du Seuil. Il raconte au quotidien l’année scolaire d’une jeune institutrice, propulsée du jour au lendemain sans formation dans une classe de Seine-Saint-Denis. Un témoignage absolument hallucinant autant sur la réalité du métier d’enseignant que sur le niveau des classes dans les quartiers pauvres ou sur l’absurdité de l’administration. Cette institutrice, c’est Marion Armengod, l'autrice de ce livre et ancienne journaliste de Radio Nova.

Marion, initialement, le but n’était pas de faire une enquête au long cours, mais de devenir maîtresse ?

 Marion Armengod : Tout à fait, c’était une volonté de reconversion professionnelle. Au début, je pensais qu’il fallait passer le concours pour devenir institutrice. Je me suis rendu compte qu’il y avait un moyen de le tester, avant de reprendre des études, c'était de devenir contractuelle. Ce que j’ai donc fait pendant un an, en Seine-Saint-Denis.

Je n’ai eu aucune question sur mes compétences en mathématiques, en français ou en géographie

Comment avez-vous été recrutée, est-ce qu’il y a un concours, un test de connaissances ?

Marion Armengod : Justement, dès l’entretien d’embauche, j’ai commencé à me dire qu’il y avait beaucoup de choses à raconter. Parce qu’il a suffi que j’envoie un CV, une lettre de motivation et un extrait de mon casier judiciaire vierge pour postuler et devenir enseignante. J’ai été rappelée deux jours après l’envoi de ma candidature. J’ai été reçu pour un entretien qui a duré vingt minutes  avec deux inspecteurs de l’académie. En fait j’ai vite compris qu’il s’agissait juste d’évaluer mon sens des responsabilités, mon état psychologique. Sur ces vingt minutes, je n’ai eu aucune question sur mes compétences en mathématiques, en français ou en géographie. C’était purement psychologique, « demain vous avez une classe, il y a un enfant handicapé dans votre classe, est-ce que ça vous pose problème ? ». C’était ce niveau-là de questions. C’est la seule étape qu’il y a eu pour m’embaucher. Deux jours plus tard, on m’expliquait que je pouvais venir signer mon contrat pour une année scolaire.

Vous voilà donc remplaçante, et assignée à une école de rattachement à Pantin. C’est là aussi que vous êtes en observation avant de plonger dans le grand bain. Pendant combien de temps ?

Marion Armengod : Ça devait durer deux jours. La réalité c’est qu’il y a eu des enseignants qui ont été tout suite absents dans l’école. Les ordres ne venaient que de l’académie, et dans mon école de rattachement, je ne devais pas enseigner. Un prof n'est pas là, et il n'y a personne pour le remplacer. Du coup, la directrice vient me chercher, interrompt au bout d’une matinée mon observation et me demande de prendre au débotté une classe. Je n'ai jamais enseigné, et je me retrouve devant 25 enfants. Et puis c’est parti pour l’improvisation.

Il a fallu que je me forme toute seule sur internet

Ils ont tué l'école

Vous n’avez clairement pas toutes les clés en main pour enseigner...

Marion Armengod : Évidemment, je n’étais pas du tout apte. Je n’avais aucune méthode et technique d’enseignement. Il a fallu que je me forme toute seule sur internet en cherchant de la doc. En essayant de comprendre quelle classe à tels objectifs. On ne m’a même pas donné le programme… Du coup, je pouvais faire des remplacements de maternelle et élémentaire, donc de 3 à 12 ans, sans avoir aucune idée de l’aptitude des enfants et ce que je suis censée leur apprendre...

Donc pas de formation, pas d’observation, et pas de programme. Pas même un bouquin pour résumer ce que doivent apprendre les élèves au fil de l’année ?

Marion Armengod : Il faut fouiller sur internet. Ce n’est pas évident. Heureusement, il y a une solidarité entre les enseignants, parce que il y a des blogs qui existent, des exercices qui sont mis en ligne. Il y a des enseignants bienveillants qui ont envie de partager. Même les programmes, pour les rendre lisibles et comprendre ce que c’est. Il y a plein de termes qu’on ne comprend pas quand on ne vient pas de ce monde et qu’on a pas été formé à ça. Un programme, ça reste illisible.

Dès la première journée, on vous demande de remplacer une institutrice absente et vous devez faire face à une élève violente...

Marion Armengod : Oui. Premier remplacement improvisé, je fais face à une petite fille. Elle interrompt le cours, elle a envie de se faire remarquer. Très vite ça part en dispute et en bagarre avec les autres élèves de la classe. Elle est vraiment un peu violente. J’essaye de la calmer et de la désamorcer. Je me mets une première fois à crier au milieu d’une bagarre, à devoir séparer des élèves. J’ai eu dans cette journée, où j’ai vécu de multiples expériences, le fameux rituel de la remise des enfants à leurs parents. Le papa me demande « comment c’est passé la journée », parce qu’il sait très bien que sa fille a des problèmes de discipline. J’explique que ça a été compliqué, qu’il y a eu de la bagarre, et que j’ai eu du mal à la canaliser. Il termine en me disant « c’est pas grave, on va régler ça à la maison ». Il part avec son enfant. Je rejoins les autres professeurs. Je pense plutôt avoir limité la casse de ma première journée, improvisée. On m’explique qu’on soupçonne le papa d’être violent, d’où l’enfant violent, aussi.

C’est du bricolage, à peu près partout

À quoi ressemblent les classes dans lesquelles vous avez enseigné ? 

Marion Armengod : C’est du bricolage, à peu près partout. C’est des enseignants qui font des affichages sur des fenêtres fissurées, des faux plafonds qui tombent, du mobilier qui n’est pas aux normes, une peinture qui n’a pas été faite depuis les années 1970.

L’absence de chauffage... 

Marion Armengod : Des écoles sans chauffage, ça a été le grand truc. J’ai fait l’année scolaire en 2017-2018. C’était un hiver particulièrement rude où il a neigé. Il a fait très froid pendant plusieurs mois. J’ai été hallucinée de constater que dans plusieurs écoles, le problème n’a pas été réglé pendant des semaines. Il n’y avait pas de chauffage. J’ai dû donner cours en manteau, face à des élèves qui n’arrivaient plus à tenir leur stylo au bout d’une heure. Ça ne choque plus personne, ni les élèves, ni les enseignants. Ces derniers expliquent quand on leur demande désabusé, « l’hiver dernier, ça a duré sur trois mois, j’espère qu’ils seront plus rapides à venir réparer ».

En tant que remplaçante, vous êtes tenus d’appeler chaque matin à 8h30, votre gestionnaire qui vous assigne une classe pour la journée quelque part en Seine-Saint-Denis. Ce qui signifie concrètement arriver sur place en milieu de matinée ?

Marion Armengod : Ce qui signifie courir dans les transports pour essayer d’arriver au plus vite. Et rater effectivement une grosse partie de la matinée, perdre du temps en essayant de trouver l'école qui est souvent mal indiquée. Parfois, le gestionnaire n'est même pas capable de vous donner une adresse... Même sur le site de l’Éducation nationale, il n’y a pas un numéro précis. Souvent, les élèves ont été dispatchés dans les autres classes en attendant la venue ou pas, d’un remplaçant. Parce que c’est franchement pas toujours le cas, que quelqu’un se déplace.

Après, il y a l'organisation et le fait d'arriver dans une école que l'on ne connaît pas, et dont on ne connaît pas le niveau. On doit préparer le cours dans les transports en commun, à savoir un minimum de leçons, des exercices, ou même des jeux... On n’en sait rien. Et puis, arriver et faire le tour des classes dans une école qu’on ne connaît pas, pour aller récupérer ses élèves. Ça rajoute encore une petite demi-heure. Après, on a plus qu’à leur souhaiter bon appétit, et on les retrouve l’après-midi.

Vous êtes beaucoup plus sévère envers l’institution et envers les collègues démotivés, qu’envers les élèves que vous semblez vraiment apprécier, malgré l’insolence, les violences et puis les mots durs.

Marion Armengod : On est face à des enfants qui ont entre 3 et 12 ans. C’est ça le drame. Ils sont sur un pied d’inégalité qui est énorme. Ne serait-ce que dans les apprentissages de maternelle, il y a déjà un retard par rapport à ailleurs. Quelle perspective on leur offre ?

Comment est-ce que vous résumeriez ce que vous avez vu pendant un ans ?

Marion Armengod : Pour moi le mot, c’est : abandon, abandon des enseignants, des équipes pédagogiques, des établissements, des structures, et des enfants.

Retrouvez le Today's Special du lundi au vendredi à 9h30 dans la Grasse Matinale (9h-13h) présenté par Armel Hemme.

Visuel © Getty Image/Bernard Bisson