On a passé une semaine à Montréal au Québec. On a pas tout vu, personne ne voit tout aux Francos c’est mathématiquement impossible, mais on est revenu avec les oreilles pleines.
Il faut imaginer un peuple qui passe la moitié de l’année planqué sous trois couches de polaire, à gratter le pare-brise à moins trente, et qui, quand l’été pointe le bout de son nez, ressort comme des marmottes. C’est exactement le moment que les Francos ont choisi depuis trente-sept éditions pour planter leurs scènes en plein cœur du Quartier des spectacles et rappeler à tout le monde que la chanson francophone se chante des deux côtés de l’Atlantique.
Gratuit, dehors, et au milieu de la ville
Commençons par un détail important, les deux tiers des spectacles sont gratuits. Pas « gratuits mais faut réserver trois mois à l’avance », pas « gratuits dans un champ à quarante minutes en navette ». Gratuits, dehors, au milieu de la ville. Tu sors du métro, tu tombes sur une scène. Tu vas chercher une poutine, tu tombes sur une autre scène. Des plateaux ouverts dispatchés un peu partout, et puis des soirées en salle pour certains artistes. Le Club Soda, par exemple, a accueilli un beau wagon de rap français cette année : Isha & Limsa d’Aulnay, Bekar, Georgio.
Le résultat, une ambiance familiale et conviviale avec au centre de tout ça, la francophonie. Une francophonie qui balance du Québec à la France, en passant par les Antilles aussi – la star du dancehall Bamby et les intouchables de Kassav’ étaient de la partie.
La Traversée
Création musicale de cette 37ème édition, La Traversée a rassemblé Jeanne Bonjour, Héron, Whisper et Naïma Frank. Le principe : on prend deux artistes français et deux artistes québécois, on les enferme ensemble en résidence, et on leur demande de fabriquer un spectacle commun à partir de rien. Une vraie création collective, montée des deux côtés de l’océan (Montréal d’abord, La Rochelle ensuite).
Loud et Koriass, à domicile sous la pluie
Jeudi soir, sur la grande scène Rogers, on a eu le droit à deux ambassadeurs du rap québécois, deux habitués de la maison : Koriass puis Loud. La date n’était pas innocente, dix ans presque jour pour jour après le mythique concert Rapkeb de 2016 qui avait cristallisé toute la frénésie autour du rap d’ici. Autant dire qu’il y avait de l’émotion dans l’air. Et de la pluie. Beaucoup de pluie. Une averse qui n’importe où ailleurs viderait la place en dix minutes. Sauf qu’on est à Montréal en juin, et que ces gens-là ont attendu l’été pendant six mois : ce n’est pas trois gouttes qui vont les faire rentrer. Koriass a ouvert avec ses invités, Loud a enchaîné, et le quartier (celui-là même où Loud a vécu quelques années) s’est transformé en immense karaoké détrempé. Jouer à domicile devant un public qui connaît chaque punchline et qui refuse de bouger sous l’orage, ça n’a pas de prix.
Pierre Lapointe symphonique
Changement total d’ambiance et pas le moindre : Pierre Lapointe, deux soirs à la Maison symphonique accompagné de l’Orchestre Métropolitain. 2026 marque un anniversaire pour lui : les vingt ans de La forêt des mal-aimés, son album le plus célébré, et la sortie récente de Dix chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé. Il a décidé de jouer les deux, en entier, dans un spectacle baptisé Dans la forêt des cœurs abîmés. Il avait prévenu, pas d’histoires rigolotes entre les morceaux, trois interventions en plus de deux heures et c’est tout. Rien que la voix et les cordes. C’était somptueux, et on en ressort un peu sonné par les réarrangements sans esbroufe. Vingt ans après avoir déjà fait ça en plein air devant cent mille personnes, il l’a refait en salle, seul avec l’orchestre.
Le reste de la moisson
Le problème (le bon problème), c’est que je pourrais continuer longtemps. aupinard puis Disiz pour clôturer le festival, Georgio au Club Soda, les Choses Sauvages et leur transe disco-rock, LinLin, Danyl, Myra, Ino Casablanca – toute une bande qui prouve que la relève francophone n’a aucun complexe à avoir.
Aux Francos, le français est un vrai terrain de jeu. On y croise un Québécois qui rappe, une Française qui découvre l’Amérique, un orchestre symphonique et une star du dancehall, et tout ce petit monde se retrouve dans la même rue, sous le même ciel (parfois pluvieux), à célébrer la même langue dans tous ses accents. L’été montréalais ne pouvait pas mieux commencer.

