La Reine de la Morna s’est éteinte il y a presque 15 ans. Celle que l’on connaît pour “Sodade”, “Petit pays” ou “Bésame Mucho” avait plus d’un tour dans son sac et nous a laissé une belle surprise : 10 titres inédits retrouvés par son ami, confident et manager José Da Silva. Mais la morna, c’est quoi ?
Avec Reina da Morna s’ouvre un nouveau chapitre de l’héritage de celle qui a exporté le créole capverdien et sa musique sur tous les continents. Sa voix se prolonge pour sonner éternellement, sans prendre une ride. Ici, pas de regret d’un “autre revival”.
Tout est mesuré, pensé pour faire sonner dans toute sa splendeur sa chère morna qui lui colle à la peau : teintée d’une mélancolie tendre et d’une grandiloquence sensible.
Mais la morna, c’est quoi ?
Tout d’abord, la morna, c’est à la fois une musique et une danse. Ça vient du Cap-Vert, un archipel d’îles posées au large du Sénégal et de la Mauritanie. Là-bas, la morna a le statut de musique nationale, comme le fado au Portugal, le tango en Argentine ou la rumba à Cuba.
Pour la reconnaître, c’est simple: un tempo lent, autour de 60 battements par minute, une mesure à deux temps (parfois quatre), des paroles majoritairement en créole cap-verdien, (avant elle était plutôt écrite en portugais).
On y chante l’amour mais aussi le départ. C’est surtout la saudade (ou sodade en créole) qui habite la morna. Ce mot, on ne peut pas vraiment le traduire. Ça serait quelque chose qui mélange de nostalgie douce-amère, de manque et de tendresse pour un être, un lieu ou un temps qui n’est plus là.
Ce sentiment ne sort pas de nulle part. Archipel isolé, frappé par des sécheresses et des famines, le Cap-Vert a vu des générations entières partir chercher du travail au Portugal, aux États-Unis ou ailleurs en Europe. Aujourd’hui, le pays compte environ un demi-million d’habitants… et un million de ressortissants dispersés dans le monde. La morna parle à celles et ceux qui ont pris le bateau mais aussi à celles et ceux restés sur le quai.
Et la danse, alors ? La morna se danse en couple, comme une danse de salon : un bras enlace le ou la partenaire, l’autre main tient la sienne. On se balance deux fois d’un côté sur une mesure, puis de l’autre sur la suivante.
Une histoire en plusieurs escales
Soyons honnêtes : personne ne sait exactement quand ni où la morna est née (c’est le genre de sujets sur lesquels des gens peuvent s’écharper). La tradition orale la fait naître sur l’île de Boa Vista au XVIIIe siècle, sans archive musicale pour le prouver. Les Cubains laissent au Cap-Vert le mambo, les Anglais le foxtrot, les Brésiliens la samba, les Portugais le fado.
Pour son nom, il y a trois théories. L’anglais to mourn (pleurer un deuil), le français morne, ces collines des Antilles où l’on chantait les “chansons des mornes”, ou le portugais morno, “tiède”. C’est cette dernière qui rallie le plus de monde, pour la douceur plaintive qu’elle évoque.
La morna de Boa Vista est la plus ancienne variante. Plus rapide (autour de 96 battements par minute), plus libre dans son phrasé, plus simple dans sa structure. Ici, on blague, on raille, on critique la société. Selon le dossier de candidature à l’UNESCO, ces premières mornas étaient surtout composées par des femmes, sur un ton satirique.
Au tournant du XXe siècle, Tavares ralentit la cadence, autour de 60 battements par minute. Il y injecte le romantisme. Rimes, lyrisme, métrique, l’amour commence à habiller les coutures de la morna.
Dans les années 1920-1930, la morna file à Mindelo, sur l’île de São Vicente. Elle s’installe dans les bars et les quartiers populaires de ce port cosmopolite, ouvert à toutes les influences. C’est là que le compositeur Francisco Xavier da Cruz, alias B. Leza, va tout changer. Inspiré par la musique brésilienne, B. Leza introduit de nouveaux accords, surnommés meio-tom brasileiro (le “demi-ton brésilien”).
Dans les années 1950-1970, c’est sa cousine, plus rapide, la coladeira, qui attire les compositeurs. La morna évolue peu techniquement, mais ses paroles s’ouvrent en faisant des clins d’œil au boléro, à la samba-canção ou à la chanson française. Face à la politique coloniale portugaise, la contestation reste discrète, jusqu’aux chansons franchement politiques des années 1970.
Les années 1960 électrifient aussi la morna avec batterie, basse et guitare électrique. La morna commence aussi à voyager, en concert et sur disque.
Cesária Évora, la reine aux pieds nus
Impossible de parler de morna sans elle. Cesária Évora naît à Mindelo, sur l’île de São Vicente, là même où B. Leza, un membre de sa famille, a réinventé le genre. La musique, elle baigne dedans très tôt, avec un père musicien, Justino da Cruz Évora.
Dans les années 1960, elle chante à la radio et sur les bateaux de croisière qui font escale à Mindelo. Le déclic arrive en 1985. Bana, chanteur surnommé le ”roi de la morna », l’invite au Portugal pour un concert. C’est à Lisbonne, sur scène, le visage fermé, un verre à la main, qu’elle rencontre José da Silva, aiguilleur à la SNCF. Il est dans le public, il est subjugué, à l’impression d’être rentré au pays. À partir de ce jour, il deviendra son manager, son confident et ami, et lui fait enregistrer un premier album. Des projets sortent enfin.
Puis vient “Sodade”. La chanson est signée Armando Zeferino Soares, qui l’a écrite dans les années 1950 pour ses ami·es parti·es vers São Tomé-et-Principe. Cesária l’enregistre en 1992, et le monde entier découvre la sodade. Avec Miss Perfumado, ce sont aujourd’hui des classiques absolus.
Surnommée “la diva aux pieds nus”, elle sort la morna des bars de Mindelo pour la propulser vers les Zénith parisiens et jusqu’aux Grammy Awards. Elle s’éteint en 2011, mais son ombre plane toujours sur toute la scène cap-verdienne.
Pionnières et héritages au féminin
Attention, elle n’est pas sortie de nulle part. Avant elle, il y a eu les compositrices satiriques de Boa Vista, mais également Dona Tututa (1919-2014). Première femme pianiste au Café Royal de São Vicente, elle a composé des titres repris par Cesária et Bana.
À Praia, l’Académie des arts Cesária Évora, ouverte en 2014, propose des ateliers aux jeunes et enseigne la morna. Un musée lui est consacré à São Vicente depuis 2015. Dans son sillage, toute une génération de chanteuses a pris le relais : Mayra Andrade, Lura, Elida Almeida, Ceuzany.
Le 11 décembre 2019, à Bogotá, le comité de l’UNESCO inscrit officiellement “la morna, pratique musicale de Cabo Verde” sur sa Liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Le ministre cap-verdien de la Culture, Abraão Vicente, salue alors “l’inscription de son âme à l’âme de l’humanité”. Difficile de mieux résumer.
Sinon deux possibilités : 1) écouter Reina da Morna, album hommage à Césaria Evora, ou 2) regarder cette vidéo qui résume, grâce à la vie de la Diva aux pieds nus, l’âme de la Morna.

