Radio Nova était à la 34e édition du festival de La Route du Rock, niché dans l’écrin du fort abandonné de Saint-Père à côté de Saint-Malo. À la carte : les groupes préférés de vos groupes préférés.
Ce week-end avait lieu La Route du Rock, festival du groupe Combat dont Radio Nova fait partie au même titre que Rock en Seine, We Love Green ou Golden Coast, qui a su réunir 30 000 festivaliers, un record depuis douze ans. C’est le rendez-vous des bobos parisiens ou des bretons punks depuis des années déjà, une occasion de découvrir des nouveaux artistes, retrouver ceux qu’on aime tant, et de faire la fête. On s’est donc baladées à travers la mosaïque de niches musicales internationales entre Moin, Snuggle, Kurt Vile ou encore Smerz.
Smerz
C’était la première fois que le duo norvégien Smerz envoûtait la scène des Remparts du festival, duo qui émerge de la pop underground scandinave depuis leur album Big City Life sorti en mai 2025. S’inscrivant dans la scène musicale de Copenhague, influencée par l’électronique qui mélange souvent la dream pop et les sons expérimentaux, le duo norvégien Smerz de Catharina Stoltenberg et Henriette Motzfeldt était rejoint sur scène par le batteur de free jazz et producteur Rune Kielsgaard ainsi que le guitariste, bassiste et claviériste Villads Tyrrestrup Øster.
Smerz propose une musique introspective, fragmentée d’un chagrin étouffé par le rythme oppressant de la ville. Pour y échapper, rien de mieux que de s’engouffrer une petite heure dans “l’expérience big city life” à Saint-Malo que propose Catharina Stoltenberg lorsqu’elle salue le public d’un : “Good evening Saint Malo, it’s my pleasure to introduce to you the big city life experience”. Cette expérience, c’est aussi notre enchantement devant leurs longs cheveux qui volent dans les airs comme les guirlandes argentées du décor et qui chantent comme le carillon de Rune Kielsgaard. Lorsque leurs chuchotements imitent le souffle des machines sur scène, l’image de Smerz se fige, le son résonne comme un écho, comme une vague nous emportant dans son sillage. Si leurs voix donnent l’impression qu’elles sont nonchalantes, c’est qu’elles le sont également sur scène. Catharina, en pyjama comme si elle sortait d’un réveil perturbé par des rêves vaporeux, balance le fil du micro d’un air cool et désolé.
Si leurs précédents concerts à Paris avaient déçu certains, leur performance à La Route du Rock était à la hauteur des textures digitales des versions studio. Que cela soit le thème de “Feisty” repris par la basse, les douces notes au violon de Henriette ou son solo de piano hargneux plein de fausses notes délibérées, Smerz a su adapter sa bizarrerie mesurée à la scène de la Route du Rock. Leur version guitare et autotunée de “Dreams” semble nous amener encore plus loin, vers l’apothéose d’un rêve éveillé. Puis le concert se termine par leur tube “You got time and I got money” qu’elles avaient bien aimé teaser le long du concert avec quelques bribes du thème principal.
DARKSIDE
Autre duo expérimental du festival, DARKSIDE était à la scène du Fort. Actif depuis 2011, le duo du bassiste et guitariste Dave Harrington, et du compositeur et producteur américano-chilien Nicolas Jaar, devient trio en 2022 avec le percussionniste Tlacael Esparza.
À l’heure où il fait déjà nuit noire, les lumières orangées nous plongent dans un lever du soleil cinématographique qui vire au violet. On se retrouve immergées dans un péplum, avec comme BO, des synthés et percussions inspirés du rock progressif de Pink Floyd ou du jazz psychédélique du Bitches Brew de Miles Davis. Sur scène, les trois musiciens semblent en complète symbiose. En fonction de qui conduit et entraîne le groupe, les styles muent progressivement vers d’autres dynamiques. Mais si Jaar, Harrington et Esparza viennent de backgrounds musicaux très différents, ils se rejoignent tout de même autour du jazz et de certains types de musique électronique. Le moment de dub ambiant rappelle les productions de Four Tet tandis que le vocoder de Jaar sur les rythmes house et trance font évidemment penser à Daft Punk, que DARKSIDE avait remixé avec Random Access Memories Memories.
Dry Cleaning
Oscillant entre critique sociale et art rock ludique, le quatuor post-punk du sud de Londres se réunit sur la scène du Fort avec Florence Shaw et son chant spoken word avec ses textes slamés. Pendant qu’elle murmure de sa voix de contralto, Tom Dowse sautille avec sa guitare sur scène et Lewis Maynard répète des headbangs à la basse.
La pochette de leur dernier album Secret Love s’étale dans le décor et semble engloutir les musiciens. Cette peinture réalisée par la canadienne Erica Eyres représente Florence Shaw alors qu’une personne, qu’on aperçoit à moitié, lui rince l’œil en lui maintenant la paupière ouverte. Enregistré entre Chicago, Dublin et la Loire, cet album est produit par Cate Le Bon – qui était également de passage à La Route du Rock le jour d’avant sur la scène des Remparts. C’est cette guitariste, productrice et chanteuse qui a produit également Why Hasn’t Everything Already Disappeared? de Deerhunter, Cousin de Wilco, Phonetics On And On de Horsegirl, ou encore “Another good year for the roses” de Kurt Vile qui a joué le jour d’après sur la même scène.
Moin
Moin, eux, ne déconstruisent pas uniquement le rock, mais le concept même de “musique”, un terme qui serait peut-être trop ambigu pour définir leur performance à la Route du Rock. Les anglais Joe Andrews et Tom Halstead s’étaient déjà forgés une solide réputation avec leur projet électronique minimaliste Raime lorsqu’ils ont rencontré Valentina Magaletti il y a déjà dix-sept ans. Mais ce n’est qu’en 2021 que la batteuse italienne – issue du groupe Vanishing Twin, collaboratrice de Bat For Lashes, Gruff Rhys et Nicolas Jaar – rejoint les deux guitaristes pour créer un projet sous le nom de Moin.
Si les trois musiciens sont absolument brillantissimes, celle dont on ne peut pas détourner le regard reste Valentina Magaletti. Bien surélevée, elle occupe une place centrale à la fois sur scène et dans le groupe. Le jeu de Magaletti inspire la manière dont le rythme est abordé au sein même de la musique de ses collaborateurs. Il y a une dimension puissante et politique du fait de valoriser la batteuse, surtout sur une musique industrielle connotée à tort comme masculine.
On l’a bien compris ce soir, Moin fabrique de la bouillie de génie, mais impossible de réduire les sons qui émanent de la scène à un seul style musical. Sur scène ils jouent “It’s Messy Coping” qui associe les influences jungle et grime aux guitares post-hardcore tourmentées. Le morceau shoegaze “X.U.Y” quant à lui, est teinté de samples vocaux de footwork. Les voix obscures, brouillées et découpées qu’on entend sur scène sont surprenantes, comme si elles étaient provoquées par un épisode maniaque de folie. Elles s’apparentent parfois à des lamentations, des plaintes, des révoltes.
Des sonorités glitch et liquides comme sur “I’m really flagging (or I trusted you)” continuent d’envouter le public, de plus en plus en admiration devant un groupe que peu avaient l’air de connaître. Comme dernière révérence d’un concert absolument fantastique, Magaletti lance sa baguette de batterie dans la foule, comme la cheffe d’orchestre qu’elle est.
Snuggle
Après le duo norvégien Smerz, laissez place au duo danois Snuggle de Andrea Thuesen et Vilhelm Strange, extrêmement attendrissant. Ils ouvrent la dernière soirée du festival, seule journée aux billets épuisés par la venue de Fontaines D.C. plus tard dans la soirée. Un peu étonnés qu’il y ait tout de même des festivaliers attentif à leur concert, ils répètent à quel point ils sont contents de jouer sur la scène des Remparts.
Snuggle n’est le premier groupe ni pour Andrea Thuesen, ni pour Vilhelm Strange. Au début des années 2010, Vilhelm Strange jouait au sein de Liss, un groupe de soul électronique signé chez XL Recordings – groupe aussi du guitariste et bassiste de Smerz, Villads Tyrrestrup Øster. En effet les deux groupes (Smerz et Snuggle) appartiennent à la même scène danoise underground liée au label Escho et leurs membres ont fait la Rhythmic Music Conservatory (RMC), école de musique qui forme les futures stars alternatives de bedroom pop.
Venant de leur premier album sorti l’année dernière, Goodbyehouse, ils chantent « Water in a pond » sur leur ville, Copenhague, “Dust” ou encore “Driving Me Crazy” mêlant brumes de shoegaze et pop minimaliste émotionnellement intelligente.
Kurt Vile & The Violators
Les geeks ultimes de guitare, c’est bien Kurt Vile, musicien originaire de Philadelphie et son groupe The Violators avec qui il partage la scène. Celle-ci ressemble davantage à un garage d’ados aux cheveux longs et ébouriffés, que la scène du Fort. Avec ses trente six mille guitares en open tuning différents, Kurt Vile incarne le folk à la perfection imparfaite, évidemment inspiré de Springsteen, Dylan et Young. Son rock country reste innovant et ingénieux en utilisant par exemple sur scène des synthés modulaires imitant le son d’une pedal steel.
Fontaines D.C.
Nichés au premier rang de la fosse depuis des heures, les fans de Fontaines D.C. attendent avec impatience 23h45 le concert des musiciens irlandais. Mais lorsque les premières notes de “Boys In A Better Land” retentissent, le public reste passif et ne se mettra jamais réellement en marche. Les morceaux les plus connus de Romance (2024) redonnent un peu de rythme au concert saccadé par des moues d’énergies. Fidèles aux versions studios, les performances de Fontaines D.C. sur la scène de La Route du Rock ne sont pas novatrices ou expérimentales, mais représentent finalement leur identité de post-punk romantiques et politisés. Comme beaucoup de personnes dans la foule qui semblaient dissociées du festival, la poésie de Grian Chatten explore la notion d’éloignement. À travers la jalousie amoureuse, la corruption, ou l’exploitation, les textes révèlent nos tiraillements intérieurs en contradiction constante avec nos propres identités culturelles. La dimension politique de leur musique est essentielle comme on le voit aussi sur scène et dans le public. Un drapeau traditionnel irlandais accroché au synthé de Conor Curley se fond dans le décor tandis que la foule entonne un chant antifasciste en brandissant le drapeau palestinien qui se dresse dans les airs.
Sur “Roman Holiday”, le groupe invite sur scène de manière assez inattendue Kurt Vile, qui les accompagne sur ce chef d’oeuvre. Cette collaboration prend tout son sens puisque Grian Chatten déclare sur scène que Vile avait clairement inspiré la chanson de Skinty Fia. Profondément admiratif du musicien de Philadelphie, le groupe irlandais a proposé à Vile le jour même de les rejoindre sur scène, pour qu’il délivre un solo de guitare mémorable, largement à la hauteur de la chanson. Après la ballade émouvante de “Roy’s Tune” de leur premier album Dogrel, Fontaines D.C fait retentir les premières notes de leur nouvelle chanson “Marianne” qu’ils avaient dévoilée la semaine dernière en festival en Espagne, ainsi que via des extraits sur les réseaux sociaux. Les fans fredonnent déjà les paroles “You can go on dreaming / You can go under the knife / Marianne / This could be your fatal match”, morceau qui sortira ce mardi 18 août. Ils chantent également la deuxième nouvelle chanson, “Six Shot Morning”, qui sonne électroniquement sombre sous les teintes bleues annonçant la couleur du prochain projet. Le jour d’après, le groupe annonce officiellement Dopamine Chamber, leur cinquième album qui sortira à la fin de cette année 2026. Le show flamboyant se termine alors par une explosion de couleurs rouges, vertes, noires et blanches sur scène, et sur les drapeaux que brandissent la foule pour “I Love You”.
La Route du Rock a su stimuler notre oreille musicale, telle une vraie carte mentale connectant artistes, scènes et labels. De Moin à DARKSIDE, Smerz et Snuggle, en passant par Fontaines D.C. et Kurt Vile, cette édition 2026 nous a conquises par sa programmation très pointue et les performances bluffantes de groupes heureux de découvrir ou de retrouver, pour certains, ce fort abandonné de Saint-Malo.
La dimension politique de La Route du Rock était essentielle et s’est particulièrement ressentie cette année : chants antifascistes pendant les concerts, drapeaux palestiniens brandis sur scène et dans les foules, prises de parole des artistes en faveur des droits des minorités. À un moment où les subventions de festivals comme Rock en Seine sont supprimées pour avoir programmé Kneecap en 2025, et où des groupes comme Massive Attack sont interdits d’entrée sur le territoire de Singapour depuis juillet dernier pour avoir brandi le drapeau palestinien, il est plus que jamais nécessaire de se réunir autour de moments et de lieux musicaux et solidaires.

