Rouyn-Noranda, capitale mondiale d’un week-end.
Chaque fin d’été, il y a un moment où la carte du monde se replie bizarrement, et où toutes les routes — même les plus improbables — semblent mener à Rouyn-Noranda. Une ville minière posée entre lac, épinettes et poussière de cuivre, à sept bonnes heures de route de Montréal. Une ville qui, pendant quatre jours, devient une métropole imaginaire où rappeurs, expérimentalistes, punks, DJs et danseurs réinventent la nuit. C’est le FME, le Festival de Musique Émergente, et son édition 2025 pourrait bien être l’un des meilleurs festivals de l’année.
Le secret de cette métamorphose tient en partie à Sandy Boutin, fondateur, programmateur et grand manitou de cet écosystème libre et joyeusement chaotique. Depuis plus de vingt ans, il défend la découverte, la curiosité et le risque comme d’autres défendent des brevets industriels. Le FME n’est pas qu’un festival : c’est un état d’esprit. Une expérience collective. Et cette année, la ville entière semblait vibrer à un même rythme, traversée par plus de 80 concerts dispersés dans des salles, des bars, des ruelles et toutes sortes de lieux que seule Rouyn sait transformer en scènes nocturnes.
Identités croisées, transes nocturnes et rap transatlantique
Parmi les artistes qui ont marqué cette édition, Baby Volcano a laissé une empreinte profonde. Artiste suisse-guatémaltèque, elle arrive en Abitibi avec un univers sonore brut, charnel, multidirectionnel. « Mes deux cultures sont la racine de tout ce que je fais », expliquait-elle après un set magnétique où reggaeton déconstruit, spoken word, textures électroniques et pulsations organiques se sont mêlés dans une danse presque rituelle. Ancienne danseuse, elle aborde la musique comme un mouvement, et le mouvement comme un prolongement du corps : à Rouyn, chaque battement semblait une incantation. Elle parle de chamanisme, de nature, de montagnes suisses, de volcans guatémaltèques — et on comprend mieux pourquoi sa performance donne l’impression de traverser un paysage entier.
En parallèle, Baby Volcano a profité de sa venue au Québec pour collaborer avec des artistes montréalais comme Lunice et Martin Boutispoun, preuve que le FME reste un véritable catalyseur créatif.
Côté rap, l’un des moments les plus attendus était la prestation de Rowjay. Figure du rap québécois, enfant de Saint-Léonard, élevé au slang haïtien et au rap américain, Rowjay a longtemps joué les funambules entre deux imaginaires : celui de Montréal, francophone et multiculturel, et celui du Sud des États-Unis dont il a ingéré les codes. « J’ai découvert le rap français tard, via Joke, » confie-t-il. Ses inspirations ? Rick Ross, Memphis, Three 6 Mafia.
Sa carrière décolle via SoundCloud, puis Paris. Jul, J.Breeze, Alpha Wann, Hamza, Mister V, Caba et JeanJass : les collaborations s’enchaînent naturellement, sans stratégie de buzz forcé. « Je combine tout ce que j’aime : rap, mode, jeux vidéo, luxe, technologie… »
Et sur scène, ça s’entend. Au Paramount, Rowjay a réveillé un public québécois fidèle, celui qui le suit depuis ses débuts numériques. Les fans connaissaient chaque ligne, chaque adlib, chaque clin d’œil internet. « La scène québécoise change, ça s’ouvre. L’avenir est bon. » Pour un artiste qui partage sa vie entre Montréal et Paris, le FME offre un retour à la base, un espace où son rap franco-américain trouve son écho naturel.
Impossible enfin de parler du FME 2025 sans évoquer Moonshine, collectif afro-électronique né dans un loft du Vieux-Montréal au rythme des pleines lunes. À l’origine, quelques soirées clandestines envoyées par SMS. Aujourd’hui : un label, une marque, une tournée internationale, des compilations majeures (SMS for Location), des collaborations avec DJ Lag, Unique ou Black Rave Culture.
Pour Hervé Kalongo, co-fondateur, tout repose sur la création d’un environnement total. « Pour apprécier certaines musiques, il faut un cadre. L’esthétique fait partie de l’expérience. » Batida, singaili, afro-house, mode, danse, art visuel : tout se mélange dans une liturgie nocturne où le politique se trouve dans l’action. « Faire, c’est déjà politique. »
À Rouyn, Moonshine a retrouvé ce qu’il aime : une dimension humaine, communautaire, presque familiale. Hervé cite ses découvertes de la semaine — Diawoli, L’Assemblée, Onizuka, Afro-Tonic, Foreigner — et parle d’une francophonie musicale en pleine globalisation. « Les gens ne cherchent plus forcément à comprendre les paroles. Ils veulent sentir. »
Route 117 Nord : l’ autoroute pour l’avenir
Et c’est peut-être ça, le cœur du FME : un endroit où l’on ressent plus qu’on ne catégorise. Où l’on danse avec des inconnus à 3 h du matin devant un bar qu’on ne connaissait pas deux heures plus tôt. Où les artistes restent après leurs sets, discutent, boivent, explorent, travaillent ensemble. Où la découverte n’est pas un slogan marketing, mais une pratique quotidienne.
Le FME 2025 a confirmé ce que beaucoup savaient déjà : ce festival au bout de la route 117 est un laboratoire, une utopie temporaire, un espace de possibles. Un endroit où la musique n’est pas un produit, mais une force collective.
Alors oui, posons la question : Et si le meilleur festival de 2025 s’était déroulé au Québec ?
Après quatre jours à Rouyn-Noranda, la réponse semble évidente. Ici, la musique vit, respire, déborde.
Et chaque année, le monde finit par s’en rendre compte.

