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Liao Yiwu : « J’ai plus de dignité que n’importe quel policier »

Trente ans après les tanks, l’écrivain chinois rend la parole aux martyrs de la place Tian’anmen, via son recueil « Des balles et de l’opium ».

tank

Un homme face à un tank. Symbole universel de révolte, cet homme qui se dresse, seul et désarmé, au milieu d’une avenue de la place Tian’anmen à Pékin le 4 juin 1989 face à un char lui-même en tête d’une longue colonne de blindés crachant de la fumée « tels des coléoptères monstrueux pétant sans discontinuer », ce prétendu « émeutier » sans défense, filmé par un journaliste étranger, s’appelle peut-être Wang Weilin. Son geste a fait le tour du monde et pourtant : on n’est pas sûr, encore aujourd’hui, ni de son identité ni ce qu’il est devenu.

Lio

Ce jour-là, le gouvernement chinois a mobilisé plus de deux cent mille soldats afin d’encercler Pékin. On ne sait toujours pas combien de personnes sont mortes ; « entre 2600 et plus de 3000 », estiment les organisations internationales. Certaines furent fusillées sans procès. Des dizaines de milliers de « contre-révolutionnaires » furent jetés en prison. Des dizaines de milliers de réfugiés politiques ont fui en dehors de ce très grand pays où la libre pensée est parfois considérée comme un crime. L’image de l’homme qui conteste l’autorité seul face au tank « a traversé l’espace-temps ». 

Mais le 4 juin 1989, « d’innombrables Wang Weilin ne furent pas filmés ». Mon invité de ce soir leur rend la parole à travers une bouleversante et indispensable série d’entretiens rassemblés dans un livre intitulé Des balles et de l’opium, publié en 2012 et dont la traduction française est enfin disponible aux éditions Globe. Au micro, l’écrivain chinois Liao Yiwu, 60 ans, qui fut emprisonné et torturé pendant quatre ans à cause d’un poème sidérant sur la répression des manifestants de Tian’anmen – où il n’était même pas. Contraint au silence, marginalisé, cet admirateur de Kerouac et de Paul Valéry, qui a réussi à passer la frontière en 2011, vit désormais en Allemagne. Il est aujourd’hui sur Nova avec, près de lui, pour un morceau live, la flûte en bois noir dont il a appris à jouer derrière les barreaux.

« Le 16 avril 1990, quand je suis entré en prison, le poète appelé Liao Yiwu était déjà mort. Maintenant, il ne reste plus ici qu’un témoin. Perquisitionnez, déshabillez-moi, fouillez dans mon cul, peu importe. J’ai plus de dignité que n’importe quel policier, car j’écris, je note, je fouille à mon tour leurs âmes monstrueuses et sales. Si, un beau jour, je n’ai plus le moyen de noter tout ce dont on me dépouille, je jouerai toujours de la flûte, je vivrai de mon talent de musicien, je pleurerai et crierai à gorge déployée. »

Liao

 

Une émission imaginée et animée par Richard Gaitet, réalisée par Sulivan Clabaut avec l’aide d’Adèle Caglar et d’Emmanuel Baux. Traduction : Marie Holzman. Programmation musicale : Michael Liot. Remerciements à l’hôtel Maison Montmartre pour leur accueil.

Photo de l’enregistrement : Anne Vaudoyer.
 

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