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L’empire Roland a perdu son maître

Ikutaro Kakehashi est décédé samedi dernier.

Par Morane Aubert

Ikutaro Kakehashi, le fondateur des célèbres boîtes à rythmes et synthés Roland, est décédé à l’âge de 87 ans ce samedi. C’est sous sa coupe que voyaient le jour ces machines emblématiques des années 80, qui finirent par façonner le son de toutes les décennies qui ont suivi.

Ces machines qui permettaient à la musique électronique de se démocratiser. Ces machines qui, depuis les années 70, se sont répandues bien au-delà des cercles techno et house, et qui, à force de fascination, sont devenues des instruments à part entière. 

Dans une interview pour la radio NTS, Ikutaro Kakehashi se livrait sur son processus créatif : "Un jour, je me suis mis à vouloir jouer de la musique, mais les instruments que je voulais n’existaient pas encore, donc j’ai dû les créer moi-même."

Ce jour en question, c’est peut-être celui où Ikutaro Kakehashi décide de laisser de côté les réparations de montres dans son magasin, sur l’île de Kyushu, pour commencer à fabriquer des télévisions, et surtout des radios. Une passerelle qui confortera sa passion pour la musique. 

Les orgues

Cette dernière prend d’ailleurs définitivement le dessus lorsqu’il bidouille ses premiers orgues électroniques. Celui de son beau-frère dans un premier temps. Puis le sien, un orgue monophonique, qu’il construit en 1959 

"Bien que Kakehashi n’ait jamais reçu de formation musicale - l’éducation musicale était comme d’autres services, interrompue au Japon pendant la Seconde Guerre mondiale - il a toujours eu un respect immense pour les musiciens, développant des relations personnelles avec Duke Ellington (…) ou encore Oscar Peterson, qui plus tard testait et faisait des suggestions sur les premiers prototypes de Roland ", explique l'écrivain Ryan Diduck dans FACT Mag

Au début des années 60, Kakehashi fait le grand saut et lance sa première entreprise, Ace Electronics, qui fabrique des orgues électroniques, mais aussi des pédales d’effets ou encore – vous nous voyez venir – une boîte à rythmes.

Sa première innovation majeure, c’est l’Hammond Piper Autochord. Un orgue facile à domestiquer, puisqu’il permet de produire des accords harmoniques en appuyant sur une seule note de son clavier.

Avec l’Hammond Piper Autochord, Ikutaro Kakehashi comprend que la popularité d’un instrument sur le marché dépend d’une variable essentielle : la simplicité d’utilisation. En 1972, il laisse derrière lui Ace Electronics, et fonde Roland Corporation. Selon Ryan Diduck toujours pour FACT Mag, le nom de la compagnie lui vient de Sir Roland de Velville, nom qu’il croise en feuilletant une encyclopédie. Il s’agit du fils illégitime d’Henry VII. Dans ses oreilles, le choix sonne audacieux. 

En 1980, Ikutaro Kakehashi lance la fabrication d'une nouvelle boîte à rythmes, la TR-808. La TB-303 et la TR-909 suivront, avec entre-temps, l’apparition d’autres machines, dont plusieurs synthétiseurs. Mais aussi du MIDI - un protocole permettant de relier les machines entre elles - présenté pour la première fois en 1983 lors d'un salon professionnel de l'industrie musicale en Californie.  

"Ce sont des instruments qui ont marqué les années 80. L’une des premières idées de Roland, c’était de toucher les musiciens, afin qu’ils puissent s’accompagner eux-mêmes, comme ce fût le cas avec la TB 303, à l’origine un synthétiseur de basse. Ces instruments vont devenir des instruments à part entière, avec des sonorités particulières et spécifiques " explique Jean-Yves Leloup, auteur de Digital Magma : De l'utopie des rave parties à la génération MP3.

Ikutaro Kakehashi et ses machines définissent le son d’une époque. Mais aujourd’hui, de la variété à la techno la plus pointue, ces dernières sont partout, que ce soit dans leurs sonorités originelles ou imitées.

"Ce sont des inventions qui sont détournées, ou plutôt que les musiciens s’approprient. Ils en font un usage qui n’avait pas été prévu par les concepteurs ", ajoute Jean-Yves Leloup.

On vous a compilé plusieurs morceaux représentatifs de l’évolution de ces machines, avec une playlist chronologique à écouter ici : 

Sons éternels

La TR 808 ou la TR 909, bien qu’elles aient été le support de bien des producteurs en plein boum techno et house, ont su transcender les époques. En témoigne le Français Kool Clap, qui vient de sortir en collaboration avec Daneeka l’EP Vinyl Diggers, avec à l’appui, une TR-909.

Kool Clap revient sur l'expérience : "C’est une machine mythique, avec un son très chaud et reconnaissable. Elle a une dynamique et des sonorités qui ne sont pas égalées, même si tu bosses avec un ordinateur. Une profondeur dans les sons que tu retrouves dans très peu de machines. "

 

Kool Clap découvre les Roland à travers l’album Homework des Daft Punk (1997). Pour lui, Ikutaro Kakehashi a créé des outils devenus indispensables pour toute une génération de musiciens. Même s'ils sont parfois imités par des émulateurs ou des plugins, une machine qui date des années 80 "a dans ses circuits une tonalité, une sonorité qui sera toujours légèrement différente", affirme Jean-Yves Leloup.

L'héritage Kakehashi 

Son empire, Ikutaro Kakehashi l’a bâti aux côtés d’autres grandes enseignes japonaises, Yamaha ou encore Korg, qui ont permis la démocratisation de la musique au croisement des années 70 et 80, en offrant des outils simples d’utilisation et à bas coût aux musiciens.

Roland continue son œuvre. Le constructeur japonais annonçait en septembre 2016 un arrivage de nouvelles machines. Des rééditions des TB-303TR-909 et TR-808 notamment. Signe que le mythe d’Ikutaro Kakehashi n’a pas fini de se construire.

Visuel : © Wikipédia