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« En Corée du Nord, les chambres des touristes truffées de micros »

« En Corée du Nord, les chambres des touristes truffées de micros »

Un journaliste de Nova à Pyongyang, épisode 4.

Par Alexis Breton

Journaliste à Nova, Alexis Breton s'est rendu en Corée du Nord pour les besoin d'un documentaire de Nova ProductionVoyage dans la Corée du Nord de Kim Jong-un, qu'il a réalisé avec Ibar Aibar, Claire Vœux et Ali Watani, et diffusé dans l’émission Enquête Exclusive le 26 novembre à 23h sur M6. La semaine avant sa sortie, Alexis Breton vous raconte, chaque jour, les coulisses de ce voyage radioactif. Suite et fin de son périple au cœur même du réacteur.

Visuel © Christoffer Dreyer - Blocs de béton sur les autoroutes
Visuel © Christoffer Dreyer - Blocs de béton sur les autoroutes

Si on excepte la propagande et la surveillance, le voyage en Corée du Nord pourrait ressembler à n’importe quel circuit touristique. Il y a de longs trajets en bus, entrecoupés d’excursion dans des musées et de quelques balades à la campagne. À chaque stop, nous sommes incités à nous rendre à la boutique de souvenirs pour y acheter tout et n’importe quoi. Nous vivons également des moments plus amusants, comme les parcs d’attraction ou les stands de tir dans lesquels on s’exerce à la véritable Kalachnikov. Et puis il y a toutes ces visites dignes de Tintin chez les Soviets.

Comme les délégations étrangères au temps de l’URSS, nous sommes baladés de fermes en usines modèles. Les champs, les entreprises, tout est remarquablement entretenu et fonctionne merveilleusement bien. Il y a des machines-outils, des tracteurs mais aucun fermier ni ouvrier pour les manœuvrer. La porcherie a été nettoyée du sol et plafond. Rien n’est laissé au hasard si ce n’est les mangeoires que les Nord-Coréens ont oublié de remplir. 

Big Brother

Nos guides font tout pour réduire notre temps de cerveau disponible en maximisant le nombre de visites et en nous bombardant continuellement d’informations. La célérité des visites, ainsi que l'interdiction d'approcher les locaux, inhibent le moindre échange. Ne reste que les discours de nos surveillants, qui recrachent la propagande qu'ils ont soigneusement apprise de la bouche de Big Brother, aux touristes dont ils ont la charge. 

Visuel © Christoffer Dreyer - La pauvreté est loin d'avoir disparu en Corée du Nord
Visuel © Christoffer Dreyer - La pauvreté est loin d'avoir disparu en Corée du Nord

Lorsque nous empruntons l’autoroute, nous apercevons d’immenses blocs de bétons. Disséminés un peu partout, ils remplissent un but bien précis. En cas d’invasion venue du sud, ils seront dynamités pour bloquer le passage aux chars ennemis. Dans ce pays tout est pensé pour répondre à une attaque extérieure. Dans la brousse, j’ai pu repérer des canons antiaériens camouflés sur des collines ou d’autres lieux stratégiques. Les toits des maisons des Nord-Coréens sont recouverts de plantes grimpantes, les rendant invisibles en cas de bombardement. L’armé populaire de Corée est en outre la quatrième force armée en termes d’effectifs. Elle compte plus d’un million de soldats sous les drapeaux ainsi qu’une réserve de 9 millions de réservistes. Rapportés à une population de 22 millions d’âmes, ces chiffres sont impressionnants. La Corée du nord est une citadelle assiégée défendue par une nation en armes. 

« Le surnom de notre hôtel ? Alcatraz »

De retour à Pyongyang, nous posons une nouvelle fois nos valises au Yanggakdo Hotel, la résidence des touristes étrangers dans la capitale. Situé au coeur de la ville mais sur une île reliée par un unique pont, il est surnommé par les Nord-Coréens « Alcatraz ». L'hôtel est néanmoins très confortable. Il y a un spa, une piscine intérieure ainsi qu'un karaoké. On peut y faire du sport et même dépenser ses derniers dollars au casino. Tout est fait pour donner l'illusion d'une certaine normalité.

Pourtant, les yeux et les oreilles sont dissimulés un peu partout. Les chambres sont truffées de micros et certains étages sont interdits aux touristes. Le numéro 5 est l'un d'entre eux. C'est là-bas que l'Américain Otto Warmbier a été arrêté pour le motif officiel du vol d'une affiche de propagande. Impossible cependant de savoir ce qu’il renferme.

Si nous sommes à la capitale, c'est pour vivre l'apothéose de notre voyage : les célébrations de la fête nationale. J’imagine tout de suite un défilé militaire, des missiles et au loin Kim Jong-un acclamé par ses sujets. La séquence rêvée pour notre documentaire. Malheureusement, nos espoirs sont douchés comme bien souvent par nos guides. Au programme pas de canons ni de dictateur, mais un spectacle folklorique : le mass dance

Plusieurs centaines d’étudiants nord-coréens sont rassemblés pour nous en mettre plein les yeux. Durant une heure, ils font l’étalage de leur virtuosité. Les mouvements sont fluides et sont parfaitement synchronisés. Du promontoire sur lequel je filme la démonstration, l’effet est grandiose. Mais en y regardant de plus près, je ne décèle aucune once de plaisir dans les yeux des jeunes nord-coréens qui semblent pressés d’en finir. A la fin du show des touristes occidentaux en short et en sandales viennent se joindre à eux pour entonner quelques pas de danse. Le moment est très gênant.

Visuel © Christoffer Dreyer - Parc d'attraction en Corée du Nord
Visuel © Christoffer Dreyer - Parc d'attraction en Corée du Nord

Mon voyage s’achève. Le lendemain, Ali et moi nous rendons à la gare centrale de Pyongyang, pour prendre un train pour la Chine. Dernier stress au moment de passer la frontière. La ville de Dandong, située sur la rive occidentale du fleuve Tumen, n’est qu’à quelques encablures mais nous devons passer les contrôles de la douane. Nos cartes sont pleines d’images interdites et nous craignons qu’elles soient confisquées. Une nouvelle fois, la chance est avec nous. L’officier est plutôt sympa et ne contrôle que modérément nos valises et oublient de vérifier nos caméras. Après quelques heures d’attente, le train redémarre. Un sentiment incroyable de libération me submerge au moment d’emprunter le pont. Ali et moi tombons dans les bras. Nous sommes en Chine.

Quelque soit la destination, un circuit touristique n'est jamais le meilleur moyen pour découvrir un pays et comprendre la complexité de sa culture, de ses habitants. Pour la Corée du Nord, c'est tout simplement impossible. Après douze jours de voyage sur les routes caillouteuses ou l'asphalte défoncé de Corée du Nord, beaucoup de questions restent en suspens. Quel est le quotidien des Nord-Coréens ? Que savent-ils du monde extérieur ? Sont-ils réellement convaincus de vivre dans le plus beau pays du monde comme l’affirme les médias nationaux ? A ces questions nous n’avons pas de réponses. Je repars avec mes interrogations mais aussi avec quelques certitudes

La Corée du Nord est un très beau pays. La campagne, Les montagnes ou la Mer jaune valent le détour et auraient mérité qu’on s’y attarde un peu. En bus ou en train, j’ai observé un pays parsemé de rizières, de champs de maïs, et d’autres cultures. La famine qui a sévi au milieu des années 90, semble loin. Au gré du parcours, j’ai vu un pays qui ressemble à une citadelle assiégée. Les soldats sont omniprésents à la ville comme dans les champs. La Corée du Nord, c’est aussi un régime atroce qui opprime ses habitants du berceau jusqu’à la tombe. La liberté et l’intimité sans des notions qui n’existent tout simplement pas. C’est un pays fascinant à observer mais qui sait comment préserver ses secrets.

Visuel © Christoffer Dreyer - Scène quotidienne en Corée du Nord
Visuel © Christoffer Dreyer - Scène quotidienne en Corée du Nord

Voyage dans la Corée du Nord de Kim Jong Un est un documentaire Nova Production, réalisé par Ibar Aibar, Alexis Breton, Claire Voeux et Ali Watani, diffusé dans l’émission Enquête Exclusive le 26 novembre à 23h sur M6.

À lire aussi :

Épisode 1 - J’ai infiltré un circuit touristique en Corée du Nord

Épisode 2 - En Corée du Nord, la passion du Kim.

Épisode 3 - En Corée du Nord, l'ennemi américain

Visuel en Une © Christoffer Dreyer