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Francis Picabia, Prostitution universelle, black ink, tempera © Getty Images / DEA PICTURE LIBRARY

Déshumanisation de l’Art ?

La chronique de Jean Rouzaud.

Par Jean Rouzaud

Cela ne date pas d’hier, mais c’est le philosophe espagnol (également sociologue, homme de lettres et politique…) José Ortega y Gasset (1883–1955) qui a sorti cet essai subtil mais lucide… en 1925 !

Child Carburetor, by Francis Picabia, oil, enamel © Getty Images / DEA PICTURE LIBRARY
Child Carburetor, by Francis Picabia, oil, enamel © Getty Images / DEA PICTURE LIBRARY

Avec l’éclatement de l’Art moderne (Cubisme, Abstrait  et tout le reste, Futurisme, Constructivisme, Dadaïsme...), ce penseur à part se lance dans l’analyse de ce phénomène violent de rejet de tout l’Art classique, Romantique ou figuratif !

Non seulement toutes les figures et paysages ou perspectives sont rejetées, mais en plus il y a une volonté de géométrie, lignes droites, cercles et triangles, qui envahissent tout l’environnement (pas seulement artistique).

José Ortega y Gasset élargit cette tendance à la poésie (plus abstraite, moins liée aux seules allégories) et à la musique, moins illustrative et là encore plus éloignée de toute réalité tangible ou romantique.

C’est l’heure de la règle, du compas et du métronome, des séries, des grilles de lecture… Que Gasset finira par déclarer brutes et barbares ?

Il dit : « Le nouvel Art divise le public en deux classes d’hommes : ceux qui le comprennent et ceux qui ne le comprennent pas . Les uns possèdent un organe de compréhension refusé aux autres… D’où l’irritation qu’il suscite au sein de la masse… Lorsque quelqu’un n’aime pas une œuvre mais qui l’a comprise, il se sent supérieur et l’irritation n’a pas lieu… »

La déshumanisation de l’Art. José Ortega y Gasset.

C’est encore vrai ! L’Art devenu gangréné par le conceptuel, abscons et incompréhensible, permet à certaines couches sociales de se déclarer « élite », car ils croient comprendre les modes d’expression, même lorsqu’ils n’ont ni sens ni raison ! La boucle est bouclée.

Ce serait comme une lutte des classes sociales devant l’expression humaine, avec de bons et de mauvais élèves ! Fini les repères, les portraits, les paysages ou la lumière. Reste l’idée ?

Ortrega y Gasset relève la haine de l’Art traditionnel sur chevalet, et tente d’expliquer l’intérêt de ce nouvel Art, plus libre, moins servile et décoratif, autrefois commandé par l’Église, et les riches, qui se cherche un territoire propre, nouveau, sans limite…

Il est trop cultivé pour rejeter en bloc cette révolution, sans doute porteuse de quelque chose qu’il a repéré comme une libération dure, violente, mais nécessaire ? Détruire pour reconstruire…

Quatre ans plus tard, en 1929 il écrira un autre essai La révolte des masses où il prévoit un bouleversement des idées et des peuples, vers le fascisme, le communisme des années 30, vers la guerre ?

On analyse encore aujourd’hui ces textes prémonitoires…

Le nouvel Art n’est pas fait pour tout le monde, comme l’était l’Art romantique, il s’adresse à une minorité spécialement dotée…

Les éditions Allia ressortent ces petits textes décisifs, éclairant sur nos vies et nos pensés, car avant d’accepter les choses il est bon d’y réfléchir, de s’y habituer, de tourner autour, afin de ne pas se sentir dépassé, balayé par des manières nouvelles et gratuites, qui nous tombent régulièrement sur la tête.Depuis ces phrases fortes des années 1920, les esprits ses sont ouverts à ces chocs esthétiques, pour le meilleur, mais avec encore quelques doutes sur le plutôt pire…

Le monde subit des marées régulières, qu’il nous faut encaisser.

La déshumanisation de l’Art. José Ortega y Gasset. Éditions Allia. 96 pages, 6,50 euros.

Francis Picabia, Prostitution universelle, black ink, tempera © Getty Images / DEA PICTURE LIBRARY
Francis Picabia, Prostitution universelle, black ink, tempera © Getty Images / DEA PICTURE LIBRARY

Visuel en Une © Francis Picabia, Prostitution universelle, black ink, tempera © Getty Images / DEA PICTURE LIBRARY