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Shkoon : de l’exil forcé à la musique techno

Shkoon : de l’exil forcé à la musique techno

Ameen a dû quitter une Syrie en guerre avant de croiser Thorben, producteur allemand. Ensemble, ils ont formé Shkoon.

Par Bastien Stisi

Des nappes qui s’étalent, des rythmiques orientales, et un chant, mystique et chaud, interprété en langue arabe. Et puis bientôt, un beat, qui donne une humeur techno au tout. À l’image, deux garçons, un blond et un brun, qui paraissent appartenir à la même entité sociale : celle de la jeunesse branchée d’Hambourg, et, puisqu’il est question en 2018 de mondialisation XXL, d’un peu partout dans le monde. Avec son bonnet vert, sa barbe épaisse, son tee-shirt de la marque de sportwear Hummel, Ameen, celui qui chante sur ce morceau au très joli nom (« Build Your Castles ») vient pourtant de bien plus loin que ce que l’image paraît suggérer au premier abord. Là d’où il vient, et le clip du titre nous l’indique aussi rapidement, c’est de cet endroit que l’on nous montre ensuite, via ces plans signalant un tissu urbain en ruine, paysage désolé témoignant d’un pays plongé, depuis bien longtemps, dans la désolation. Ce pays, c’est la Syrie, la terre d’Ameen Khayr, un étudiant en ingénierie devenu, par le biais de rencontres, improbables et providentielles, le chanteur du groupe de techno « syriano-allemand » Shkoon.

Les manifs, puis la prison

Letters, le premier excellent EP de Shkoon, sortait en 2016. Mais l’histoire du groupe débute en réalité avant, loin d’Hambourg, où le projet prit finalement forme. En 2015, comme beaucoup d’autres compatriotes avant lui (en mars dernier, l’ONU estimait à « plus de cinq millions », soit un quart de la population, le nombre de Syriens devenus réfugiés depuis le début de la Guerre civile), Ameen Khayr est contraint de quitter une Syrie ensanglantée, son pays natal dans lequel il a grandi et dans lequel l’on s’entretue, depuis 2011 et le début d’une guerre meurtrière qui voit s’affronter les opposants et les sympathisants du régime dirigé par le président Bachar el-Assad, en fonction depuis plus de dix-sept ans. Cette fuite, Ameen, originaire de la ville de Deir ez-Zor (pas loin de Raqqa, là où s'était implanté l'État islamique), la pensait depuis deux ans, et depuis son refus de rejoindre les rangs de l’armée syrienne, en 2013. Auparavant, activiste convaincu (étudiant, il avait participé à quelques actions pacifistes et manifestations contre le régime), son parcours l’avait vu passer par la case prison, la faute à une prise de parole récurrente pas forcément raccord avec les idées de la Syrie version Bachar el-Assad.

De Damas, par avion (le voyage n’est pas empreint ici de la pénibilité dramatique de beaucoup de ses concitoyens), il joint alors la Turquie et Istanbul, puis envisage de se rendre en Suède, afin d’y poursuivre les études en ingénierie débutée quelques années plus tôt, et qu’il avait dû abandonner en quittant le pays. Son voyage le mènera en Bulgarie, en Serbie, en Autriche, et finalement dans le Nord de l’Allemagne, à Hambourg, où il posera finalement ses valises. Le fait d’un véritable coup de coeur pour un pays et pour une ville dans laquelle son acclimatation sera favorisée, aussi, par une rencontre qui bouleversera tout.

En coloc à Hambourg

Accueilli par un centre de réfugiés local, où les bénévoles sont nombreux et l’accueil honorable, Ameen fait ainsi la connaissance, parmi d’autres, de Thorben Tüdelkopf, Allemand instruit et curieux (le garçon est féru de musique électronique, et s’intéresse aux musiques « d’ailleurs »), avec qui le courant passe tellement bien qu’Ameen finit par s’installer dans la colocation que partage Thorben, avec une dizaine d’autres, à l’intérieur de la cité hambourgeoise.  À Trax, à propos de cette rencontre et dans le cadre d’un passage de Shkoon au Badaboum, à Paris, Ameen déclarait : « Il m’a invité trois ou quatre fois à dormir dans le salon de sa colocation avant que lui et tous ses colocataires m’invitent à leur tour à rester (…) On était une dizaine à vivre dans cet appartement ». Être isolé, immergé dans le quotidien d'humains rares.

Au sein de cette colocation, vivifiante pour tous (du bienfait des mélanges qui se passent correctement) on joue de la musique, on échange beaucoup, on créé, et un soir, on propose à Ameen de tester le chant dans sa langue natale, posée sur les productions électroniques que composent Thorben. Bingo : d’abord réticent et timide, le jeune syrien se découvre une voix très juste, profonde, et qu’il n’est même pas nécessaire de passer sous la moulinette autotune pour la rendre audible. D’autres improvisations suivront. Quelques journées de travail acharné, aussi. Le projet Shkoon (« De qui tu parles ? » en Arabe) naîtra progressivement, comme ça, naturellement. Puis viendra une première fois en live à Hambourg en 2015, où la rencontre des musiques électroniques et des sensations orientales provoque, déjà, un effet certain. Plus tard, Ameen et Thorben rencontreront en festival Maher Alkadi, lui aussi réfugié syrien, qui se chargera désormais du violon au sein du groupe.

Liberté, tolérance, fraternité

Rapidement identifié, il est signé par le label Underyourskin Records, petite maison de disques au très grand leitmotiv (« It's all about music & friendship »), qui sort le petit EP Letters en 2016 (deux titres originaux, et des remixes de ces titres). Et si le trio connaît des difficultés pour pouvoir assurer des dates à l’étranger (Ameen et Maher n’ont pas de passeport national allemand, et leurs visas sont bien souvent refusés), quelques dates, parisiennes notamment (au Badaboum, puis au Petit Bain récemment via le collectif « orientaliste » Nayda), permettront au groupe de voir du pays, et de se faire une petite réputation, en live notamment, où leurs performances invoquent la transe, la méditation, la fraternité, tout ça en même temps.

Shkoon, qui improvisait d’abord complètement, assume désormais une esthétique affirmée, celle d’une musique minimale et mentale, rencontre idéale entre les musiques électroniques propres à ce qui se fait dans la capitale berlinoise (et un peu partout dans le pays) et certaines formes de musiques orientales (les plus mystiques). Maher au violon, Thorben au piano et aux machines, Ameen aux percussions et au chant. Mais alors le chant, au service de quelles chansons, et de quel propos ?

D’abord, les premières productions du groupe, pour plus de faciliter, sont des relectures de chansons traditionnelles arabes (« Ala Moj Al Bahr », « Jarra » et « Mulajia »), avant qu’Ameen ne finisse par écrire ses propres poèmes, le tout dans un Arabe, parce que le garçon a passé un moment sur les bancs de la fac, très littéraire. Mais que disent-ils, ces textes ? Forcément, nous dit un ami maîtrisant l’Arabe, qui a eu la gentillesse de les traduire, ceux-ci parlent de politique, bien sûr, mais surtout de tolérance, d’amour, de liberté, d’anti-racisme et de fraternité soit les thématiques d’usage lorsque l’on a dû fuir un pays en guerre, et qu’on ait parvenu, par le fait du miracle humain, à se reconstruire.

On a eu trop mal (...) Puis on s’est retrouvés

Se reconstruite, justement, c’est le leitmotiv du très intense « Build your Castle », sur lequel Ameen chante la possibilité de bâtir, sur les ruines d’hier, le monde qui formera demain : « Construisons nos châteaux, car le blé poussé aux côtés des usines, et les prisons sont érigées aux côtés des jardins. On a eu trop mal, on s’est cloitrés, on est partis. Puis on s’est retrouvés…»

Hier activiste et militant de gauche au sein d’un pays appauvri et dirigé d’une main de fer (brûlant), aujourd’hui chanteur et percussionniste au sein d’un groupe au message pluriel et dans l’un des pays les plus riches au monde (l'Allemagne), Ameen est de ces individus qui s’appliquent, constants et remarquables, à mener les mêmes combats. Et à brandir fièrement un flambeau, celui de la liberté pour tous, que l’on peut donc élever aussi par le biais des mots, et par la musique techno.

Visuel : (c) Facebook de Shkoon