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La mort du vrai troll

Internet est mort, parce qu’on a tué l’un de ses habitants originels, le troll.

Le troll c’est cet internaute anonyme qui vient pourrir une conversation en cherchant la polémique.

C’est un animal digital qui peuple assez largement les réseaux sociaux, les forums, les commentaires des sites d’infos.

Quiconque s'est aventuré à écrire sur internet a eu affaire à lui. Il est méchant, provocateur et vient pourrir toutes les conversations en ligne. Pire, le Troll génère du Troll. Il énerve et rend haineux. Tout le monde peut à son tour devenir Troll. Et c'est pour cela que l'on dit : « Don't feed the Troll ». « Ne nourrissez pas le Troll. » IGNOREZ-LE. Car le Troll se délecte de votre colère.

Or, ce troll originel, spontané, libre et fougueux est une espèce en voie de disparition.

Il a été remplacé cette année par une nouvelle espèce de trolls élevés en batterie. Le troll politique, directement piloté par les états majors des partis.

Cette stratégie de trolling organisé a très logiquement été surtout portée par les partis se voulant anti-système. La dernière campagne présidentielle a vu naître une bataille féroce sur internet entre les partisans de la France insoumise et militants du Front national. Les deux partis ont très largement investi les réseaux sociaux et les forums comme JeuxVidéos.com. La mobilisation s’est également beaucoup cristallisée autour de groupes Facebook.

Les partis se sont organisés, autour de la “Taverne des patriotes” pour le Front national, et en utilisant l’outil Discord pour les Insoumis. Un outil spécialement conçu pour organiser les campagnes de trolling.

Les partis ont fourni des kits d’images aux militants, des mèmes, des détournements prêts à l’usage… Ce qui est une quasi négation du concept de mème, de son irrévérence et de sa spontanéité.

En fait, on assiste à une Ubérisation de la politique, au sens le plus négatif. On a l’impression d’une conversation menée librement par des amateurs partisans, un débat public sans l’intermédiaire des médias, mais en fait ces travailleurs ont tous pour le même employeur, leur parti politique.

Sur Twitter, les soirs de débat, l’espace était saturé par les militants de chaque camp. La discussion n’a plus aucun sens. Ne dit plus rien de l’opinion publique. Ne fait émerger aucune parole libre ou sincère. Twitter ne sert plus qu’à consacrer le candidat qui aura le plus de troupes mobilisées en ligne en direct. C’est l’inverse du troll, c’est l'avènement de la communication politique et de la propagande.

Pourtant, le vrai troll, l’originel, le perturbateur libre, sauvage et autonome, celui-ci pouvait bien être utile à la démocratie, contrairement à son homologue partisan et propagandiste.

Pour le sociologue Antonio Casili, le troll est l’expression d’une divergence en démocratie. Son irruption violente perturbe l'entre-soi consensuel et ultra-normé sur les les réseaux sociaux. Le Troll oblige par exemple le journaliste à sortir de sa tour d'ivoire, à rendre des comptes.
Le Troll conteste toutes les autorités et les hiérarchies. Le Troll, c'est le « trickster », le farceur de la Grèce antique qui vient bouleverser les équilibres sociaux et mettre le roi à nu avec ses blagues stupides.
Ce sont les sans-voix du net qui interviennent brusquement et empêchent de penser en rond. Il rappelle aussi la force du conflit et que sur les réseaux, tout le monde n'est pas « amis » contrairement à ce que Facebook voudrait nous faire croire.
C'est une sorte de « trollétariat » qui nous dit que nous ne sommes pas tous seuls.

En allant même plus loin, le Troll fédère la communauté puisqu'il pousse à faire société contre ce qui est vu comme le mal. En bousculant la norme, paradoxalement le Troll la renforce.

Et l'on constate que les communautés en ligne font de l'auto-régulation sur les forums et mettent en place un contrôle horizontal et partagé. C’est ce qui fait dire à Antonio Casilli que finalement le troll enrichit la qualité du web.

Le troll est mort. Tué par la propagande qui ne fait que récupérer ses méthodes agressives.

Sans le troll, le vrai, l’authentique, pas celui téléguidé depuis les états généraux parisiens, sans ce troll là, internet n’est pas vraiment internet.

Web is dead
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Web is dead

Par Christophe Payet
du lundi au vendredi dans la matinale de l'été

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