Aller au contenu principal

Lettre à Élodie : une broche à viande kebab

Mais à quoi peut bien penser une broche autour de laquelle tourne la viande kebab, en non stop ? 

En exclu mondiale, l'une d'elles nous a envoyé une lettre pour nous raconter sa vie. 

 

Madame Elodie,

Salade, tomates, oignons ? Ah pardon, déformation professionnelle, j’oubliais que vous les humains, vous vous dites bonjour d’une autre manière. 

Bon, il paraît que vous êtes en Turquie cette semaine, ça tombe bien, pas moi, mais comme c’est ma patrie de naissance, ça m’intéresse un peu. Je me présente, je m’appelle Sonia, et je suis une broche autour de laquelle tourne de la viande kebab. 

Je suis née à Istanbul, dans des entrepôts, avec pas mal de sœurs jumelles. Il paraît que vous les humains, vous ne vous souvenez pas de votre naissance, c’est vrai ? Parce que pour nous, c’est un peu la boucherie. Ils nous vissent les unes après les autres, un peu comme si on vous étranglait plusieurs fois d’affilé. Mes parents m’ont dit « Prépare-toi à la douleur, tu vas vivre en ayant mal », tu vas te cramer les ailes en t'accrochant à une viande qui changera tous les jours ou presque… le pire, c'est qu'avec le recul, ils avaient pas tort.

Et puis j’ai migré jusqu’à Paris, un long voyage tortueux qui m'a mené jusque dans un kebab du 20e arrondissement. J’ai tout de suite compris que je ne reviendrai jamais à Istanbul. Une sorte de sixième sens. Je ne me sentais pas assez turque pour être réellement triste ; et en même temps, j’avais une boule de stress qui me montait le long de la barre. Tu connais l’adage : tu sais ce que tu quittes, pas ce que tu vas gagner.

J’ai gagné de vivre dans un petit kebab, pas loin de la place de la Nation. Ca aurait pu être pire, j’ai une copine qui s’est retrouvée à une centaine de mètres et la pauvre, ses parents adoptifs ne la lavent jamais, elle en crève de puer la graisse et l’odeur de  frites pas bien cuites matin, midi, soir. Même pas de parfum pour masquer l’odeur, même pas une petite lampée d’eau de temps en temps. Et je peux te dire que quand tu fais tourner de la viande autour de toi non stop pendant des heures, après t’es bien contente de prendre une petite douche froide. 

Moi, ça va, de côté-là, les parents sont assez hygiénistes. Et la clientèle est plutôt cool. J’écoute toutes les conversations, tu sais, ça m’occupe. Le seul souci, c’est que, comme je tourne toute la journée, j’ai toujours une oreille qui manque et je perds souvent le fil de ce qui est raconté. Mais je peux quand même te faire une typologie : y’a les nostalgiques des années 90, ceux qui mangeaient kebab sur kebab, avec des frites s’il vous plaît et qui restent manger sur les deux tables à l’intérieur parce qu’ils aiment l’odeur et la chaleur ; y’a ceux qui se font un petit revival, un soir de cuite, et qui font des blagues sur la sauce blanche comme quand ils avaient 15 ans ; y’a quelques petits nouveaux, y’a les pressés, et quelques meufs de temps en temps. Pas assez de filles, à mon goût, ça me manque, les conversations entre copines. Et puis ma mère adoptive n’a pas le droit de toucher à la broche, comme si c’était un truc de mecs, je te jure, ça me révolte que vous les femmes vous soyez pas plus avancées dans la cause féministe. 

Mais ce qui me bouffe vraiment, c'est la viande. Je peux plus la saquer, et que je te colle, et que je dégouline d’amour, et que je me découpe en quatre pour plaire au monde entier, et que je minaude et au moment où je m'attache, bam, on passe à une autre viande, j'ai même pas le temps de conclure. Une fois, ça va, 7523 fois, je te jure, tu pètes un câble. Je me fais vieille pour ces conneries, je crois.

Le problème, c’est qu’il n’y a pas de deuxième vie après le kebab. C’est ça ou la mort. Alors je tiens. Mais si l’une d’entre vous peut passer me voir et me faire un petit clin d’oeil féministe de temps en temps, je serais assez ravie.

Bisous

Sonia

Lettre à Élodie
Emissions

Lettre à Élodie

par Élodie Font
Lundi-vendredi entre 13h et 18H

La dernière lettre : François, 31 ans, voir avec les oreilles

La dernière lettre : François, 31 ans, voir avec les oreilles

Sandra, 26 ans, et les voyages

Sandra, 26 ans, et les voyages

Lucas, 21 ans : retour aux racines, en Amérique latine

Lucas, 21 ans : retour aux racines, en Amérique latine