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Lettre à Élodie : Tshering Chhoden

La championne bhoutanaise de tir à l'arc Tshering Chhoden nous raconte son parcours.

 

Bonjour Madame Elodie,

Je m'appelle Tséring Choden, j'ai 35 ans et je suis Bouthanaise. Mais ça, vous vous en doutiez... J'ai pas trop l'habitude de parler sur un média étranger, pour être honnête. Mais comme vous avez plusieurs fois parlé de mon sport cette semaine, le tir à l'arc, j'ai eu envie de vous raconter mon histoire.

Je suis née dans les montagnes, dans un petit village. D'aussi loin que je me souvienne, le tir à l'arc m'a toujours impressionnée. Cet arc qui se tend, les flèches dans la cible, rien que d'y repenser, j'en ai la chair de poule. D'émotion, de plaisir. Le problème, vous savez, c'est qu'au Bhoutan, le tir à l'arc est un sport d'homme. Une femme qui tend un arc peut attirer sur elle et sur sa famille les foudres divines… et c'est compliqué de dépasser cette croyance. Pendant longtemps, mes parents, mes amis, tous les gens qui m'entouraient m'ont interdit de toucher à un arc. Même assister aux tournois, c'était compliqué. J'étais la seule femme dans les tribunes, et, souvent, on m'a accusé de perturber l'arbitre, d'être responsable des défaites parce que ma présence était de mauvaise augure.

Mon frère m'a sauvé. Il m'a appris, discrètement, dans des champs reculés, à manier l'arc. A me détendre le cou, à savoir respirer, à avoir de la précision, à viser à plus de 50 mètres. Je me cachais derrière les collines. Au début, c'était quelques heures par semaines, mais c'est vite devenu quelques heures par jour, j'étais possédée, je le suis toujours, par ce sport. Le tir à l'arc, c'est ma vie.

Alors j'en ai parlé à mes parents. Je leur ai dit que je voulais arrêter l'école, que ce n'était pas pour moi, que je voulais devenir archère. Ma mère m'a dit : « vas-y ma fille, mais tu le regretteras un jour ». Elle se demandait comment j'allais trouver un homme, mais justement, je fuyais toute idée du mariage. Je me suis entrainé, tout le temps, tout le temps, tout le temps. Et à force d'acharnement, je suis devenue la meilleure archère du pays.

Evidemment, il n'y avait aucune compétition pour les filles au Bhoutan, donc j'ai pris ma valise, et je suis allée me confronter aux autres archères, un peu partout dans le monde. Elles étaient mieux entraînées que moi ; il y avait chez elles des infrastructures dont, bien sûr, je ne disposais pas. Mais j'avais le mental pour moi, la hargne de gagner, la rage d'être née fille et que l'on m'impose ce que devait être ma vie. Et en 2000, j'ai été sélectionnée pour les jeux olympiques, je n'ai pas gagné un match, mais j'étais là, aux jeux olympiques, imaginez ! La seule représentante du tir à l'arc bhoutanais ! J'ai des souvenirs encore plus forts des jeux en 2004. J'ai à nouveau été sélectionnée, et cette fois, c'est moi qui portait le drapeau lors de la cérémonie d'ouverture… Je ne sais pas comment décrire cette émotion, c'était juste incroyable. Impressionnant. J'ai gagné mon premier match, face à une Chinoise largement mieux classée que moi. A l'époque, j'étais 32e mondiale. Je suis la première archère bhoutanaise à avoir obtenu une victoire aux jeux olympiques, ça avait presque le goût d'une médaille ! En revenant dans mon pays, je me suis fait tatouer sur les deux bras les anneaux olympiques. Pour emporter dans la tombe, avec moi, le souvenir de ces deux moments impensables.

Et puis je me suis mariée. C'était quasiment une obligation, pas un mariage d'amour. On a eu un fils, qui a sept ans aujourd'hui, et on a divorcé. Et puis, de toute façon, je me faisais un peu vieille pour poursuivre les entraînements tous les soirs jusqu'à 22 ou 23h. J'avais déjà fait beaucoup de sacrifices. Mais comment imaginer ma vie sans tir à l'arc ?

 Les autorités, quand même un peu impressionnées par mon parcours, m'ont proposé de devenir la coach de l'équipe de tir à l'arc de mon pays, et j'ai accepté. C'est un travail harassant, très prenant. Mais je suis certaine que certains vont réussir à percer. Enfin, je peux vous le dire à vous, une seule va percer, oui, une, parce que, oui, aujourd'hui, il y a quelques femmes qui font du tir à l'arc dans notre pays. Et ça, comment vous dire… je suis très émue rien que d'y penser… ça c'est ma plus belle victoire. Je lui ai dit, ne te marrie pas tout de suite, vas au moins jusqu'aux JO de l'an prochain. Pour moi, c'est la relève. Je ne sais pas combien de temps je vais pouvoir tenir, j'y consacre tellement d'énergie que je suis régulièrement malade. Très malade. Mais pour l'instant, il faut croire que les Dieux ont décidé de me laisser en vie. Et de me laisser tirer à l'arc.

Voilà. Ce que je voulais vous dire, c'est accrochez-vous à vos rêves, même s'ils semblent impossibles. Vraiment. Et même, et surtout, si vous êtes une femme.

Bien à vous,

Tséring

 
Lettre à Élodie
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Lettre à Élodie

par Élodie Font
Lundi-vendredi entre 13h et 18H

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