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R. Kelly et le poids du documentaire aux États-Unis

R. Kelly et le poids du documentaire aux États-Unis

La télé est-elle le meilleur flic des States ?

Par Clémentine Spiler

La Chronique Loin, une actualité culturelle de partout sauf en France, c'est tous les lundis à 8h45 avec Clémentine Spiler dans Pour que tu rêves encore, la matinale de Radio Nova. Vous pouvez lire la chronique de ce lundi ci-dessous, ou bien l'écouter, en podcast.

Les ennuis pourraient (enfin) commencer pour R. Kelly. Depuis de nombreuses années, des femmes accusent le chanteur d’agression, de viol, notamment sur mineures, mais surtout d’avoir des harems, certains allant même jusqu’à parler de lui comme le gourou d’une secte, qui retiendrait chez lui des femmes totalement soumises se pliant à toutes ses exigences notamment sexuelles et dont il contrôlerait tous les faits et gestes. C’est en tout cas l’accusation faite par les parents d’une jeune femme dans un article de Buzzfeed à l’été 2017, qui serait selon eux retenue contre son gré par R. Kelly. C’est le début d’une série d’accusations jusqu’ici restées sans conséquences contre le chanteur.

« Surviving R. Kelly »

Mais, la semaine passée, un documentaire en six épisodes diffusé par la chaîne américaine Lifetime compilait les témoignages de femmes ayant « survécu à R. Kelly ». Sa diffusion vient de provoquer un tollé dans l’industrie musicale. Lady Gaga, John Legend, Chance the Rapper, ont tous publiquement regretté leurs collaborations avec R. Kelly et/ou enfoncé le clou en l’accusant également. Même sa fille s'exprimait pour la première fois ce week-end, déclarant : « Je suis bien placée pour savoir que c’est un monstre, j’ai grandi dans cette maison ». Selon le New York Times, les procureurs concernés (puisque R. Kelly est propriétaire de maisons dans plusieurs États) ont recontacté certaines victimes et pourraient relancer les enquêtes.

Le chanteur n’est étranger ni aux procès, ni aux accusations, mais il n’a jamais été condamné. Il a été innocenté à plusieurs reprises après avoir plaidé non-coupable, ou bien réglé les conflits à l’amiable, à coups de centaines de milliers de dollars. Sur la question de cette potentielle secte, les enquêtes ont été rapidement avortées, puisqu’il y avait effectivement des femmes vivant avec R. Kelly mais qu’elles déclaraient toutes le faire de leur plein gré.

Secret mal gardé

À la manière d’une affaire Weinstein, l’affaire R. Kelly qui se dessine est elle aussi un secret de polichinelle dans le petit monde de l’industrie musicale. Plusieurs morceaux de rap font d’ailleurs allusion aux pratiques sexuelles du chanteur, notamment à l’une de ses multiples sextapes rendues publiques, dans laquelle on le voit uriner sur une jeune femme supposément mineure. Dans « Thrift Shop », le tube de Macklemore et Ryan Lewis sorti en 2012, Macklemore raconte qu’il a acheté une fringue en friperie, mais qu’il aurait dû la laver parce qu’elle « sent comme les draps de R. Kelly ». A$AP Rocky, dans « PMW », mentionne les « putes d’R. Kelly qui se font pisser dessus ».

Les survivantes prenant la parole dans le documentaire dénoncent un manque d’intérêt de la justice et de l’opinion publique : « Ça se savait, mais tout le monde s’en fichait car nous étions des femmes noires », raconte l’une d’entre elles.

Netflix juge et flic

Il aura donc fallu un documentaire pour lancer la machine judiciaire, malgré des témoignages forts, nombreux, et très concordants. De quoi prouver une fois de plus la force renouvelée et le retour de hype du documentaire aux États-Unis. L’influence Netflix revitalise largement le genre et attire un public de plus en plus large et de plus en plus jeune. On bingewatch aujourd’hui une série documentaire comme Surviving R. Kelly, Making a murderer ou The Defiant Ones, comme on le ferait avec une série de fiction.

Les chaînes de télé classiques ont rapidement emboîté le pas à la plateforme de streaming, n’hésitant pas à traiter d’affaires judiciaires en cours ou irrésolues. On se souvient de The Jinx, diffusé par HBO, sur le serial-killer Robert Durst, qui avait avoué ses meurtres par inadvertance, en se parlant tout seul aux toilettes pendant le tournage, alors que son micro était encore branché. Le tournage a mené à l’arrestation qu’il avait évitée toute sa vie. 

Le docu est-il le nouveau flic aux US ? On attend en tout cas à la fin du mois, en avant-première au Festival Sundance, un docu sur les accusations de pédophilie contre Michael Jackson. La rumeur dit déjà qu’il pourrait relancer les enquêtes même si le chanteur, lui, ne risque plus grand-chose.

Visuel © Getty Images / Prince Williams