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Marche des Beurs

Paris-Londres, Music Migrations : quand la musique écrit l’histoire

Et si le rock était arrivé en France par l’Afrique de Nord ?

Par Raphaelle Pluskwa

 

Début des années 1960, encore quasi méconnus en France, les airs de Rock’n Roll s’échappent des bases américaines installées au Maroc, en Algérie ou en Tunisie, et frappent les oreilles des jeunes nord-africains. Vigon, de son vrai nom Abdelghafour Mouhsine, fera ses premiers concerts dans les bases américaines de Kénitra, Sidi Slimane et Ben Guérir, avant d’arriver en France en 1960. Les membres des Chaussettes noires (considéré comme le premier groupe de rock en France), à part Eddy Mitchell, sont tous des rapatriés d’Algérie. Vic Laurens, leader des Vautours, est né à Tunis… « Quand les pieds-noirs sont arrivés en France, la musique de l’époque a changé » rappelle Marc Zermati, producteur et importateur du punk en France.

Les Vautours

Voici une des histoires, méconnues ou oubliées, que l’on peut (re)découvrir à l’exposition Paris-Londres, Music Migrations, qui ouvrira ses portes mardi 12 mars au Musée de l’Histoire de l’Immigration à Paris. En revenant sur les flux migratoires qui ont suivi la décolonisation et les multiples courants musicaux qui les ont accompagnés, cette expo raconte la transformation des ex-capitales d’empires coloniaux en villes multiculturelles où ska, punk, raï et rumba sont devenus des vecteurs d’émancipation.

On y découvre les liens riches et complexes entre migration, musique, luttes anti-racistes et mobilisations politiques, du début des années 60 à la fin des années 80. Voici quelques uns des évènements emblématiques qui y sont présentés.

1966: Le Carnaval de Notting Hill, une revendication citoyenne et antiraciste

Claudia Jones est une militante trinidadienne qui dirige la West Indian Gazette à Londres. En 1958, face aux violences racistes dont sont victimes les afro-caribéens, elle croit à la nécessité de rassembler la communauté et invite steel bands et chanteurs de calypso à organiser une compétition de costumes dans la salle des fêtes de St Pancras. Deux ans après sa mort, en 1966, l’évènement investit les rues et le carnaval de Notting Hill sera érigé en symbole d’émancipation et de revendication des droits des minorités. En face, les autorités réagissent contre ce qu’ils considèrent comme une menace, et renforcent la présence policière. L’édition de 1976 est restée dans les mémoires comme étant le théâtre de violentes confrontations entre jeunes caribéens et policiers.

notting Hill

1976: Quand le punk rencontre le reggae

La confrontation de Notting Hill de 1976 a été immortalisée sur l’album Black Market  des Clash, paru en 1980. Sur la pochette, une photographie prise par Rocco Macauley. On y voit Don Letts, face aux policiers anglais prêts à charger. Comme l’explique Martin Evans, un des trois commissaires de l’exposition, cet album constitue l’exemple parfait de la fusion punk-reggae, qui définit le son des Clash et l’histoire de la musique londonienne de la fin des années 1970. Et Don Letts, DJ, réalisateur de documentaires et de plus de 300 clips dont ceux des Clash, en est l’un des artisans. Il nous raconte:

« J’étais DJ au tout premier club punk-rock de Londres, le Roxy, qui a ouvert en janvier 1977. A l’époque, c’était les touts-débuts du mouvement, il n’y avait pas encore de disques, alors je passais ce que j’aimais, c’est à dire du dub-reggae. Heureusement pour moi, ça a plu aux punks, et de cet échange entre les punk-rockers et les Rastas est né la « punky reggae party ». Les Clash étaient des grands fans de reggae, ça s’entend clairement dans leurs lignes de basse, et dans les sujets de leurs chansons. The Slits est un autre grand groupe où s’entend l’impact du reggae. Et quand on écoute Public Image, quand on entend ces lourdes lignes de basses et l’espacement de la musique, ça vient des musiciens comme King Tubby ou Lee Scratch Perry. »

The Clash

1978 : L’Africa Fête de Mamadou Konté

A bas les foyers prisons

Retour en France, où dès les années 1970, les conditions de vie de nombreux travailleurs étrangers sont dénoncées. Mamadou Konté est l’un des meneurs des mouvements de grève dans les foyers africains et leur donne une envergure politique nationale, avec le soutien de la Ligue Communiste. Mamadou Konté mène aussi ce combat sur le front culturel, et va s’investir en faveur de nombreux artistes africains. En 1978, il organise la première édition d’Africa Fête, qui révèlera au public français Youssou N’Dour, Salif Keita, Papa Wemba, et bien d’autres. L’édition de 1982 sera soutenue par des figures emblématiques comme les Touré Kounda et Manu Dibango, présent le soir du vernissage. Impliqué dans l’exposition, il se réjouit qu’une vitrine soit enfin offerte à tous ces évènements et aux acteurs qui ont écrit l’histoire de ce qu’on a appelé la « sono mondiale ».

Manu Dibango

1983: La marche pour l’égalité et la réconciliation

Dans un contexte politique marqué par l’élection de François Mitterand mais où parallèlement le Front national augmente son audience, la Marche naît en réaction à des violences policières contre des jeunes d'origine immigrée, qui militent pour la lutte contre le racisme et pour l’égalité des droits. Peu nombreux au départ, les marcheurs (des immigrés « deuxième génération » et des militants antiracistes) seront 100 000 pour leur arrivée à Paris en novembre 1983. C’est aussi l’époque des radios libres, comme Radio Beur et Radio Nova, qui diffusent pour la première fois sur les ondes françaises de la musique kabyle et arabe, et qui se font les relais de ce qu’on surnommera la « marche des beurs ». Des groupes de musiciens de deuxième génération comme Carte de Séjour, incarnent ces revendications et chantent la vie des jeunes dans les quartiers difficiles, le chômage… En 1986, l’interprétation de Douce France par Rachid Taha est emblématique de cette période.

Voilà un bref extrait de ce que vous pourrez découvrir, parmi de nombreuses autres histoires, comme celle de Rock Against Racism ou de la Sono Mondiale, de la musique et encore de la musique, shaabi, juju, kadans, blue beat ou yéyés, des photographies de Philippe Chancel ou d’Amadou Gaye, des peintures d’Hervé Di Rosa, des sculptures de Rose Eken, un film de Martin Meissonnier, etcetera, etcetera. Et sans oublier les archives sonore de la Radio NOVA, partenaire de l’exposition ! Comme nous l’a dit Don Letts, « la culture unit les peuples ». Au cas où vous en doutiez, cette expo est là pour vous le rappeler.

Paris-Londres, Music Migrations, au Musée de l’Histoire et de l’Immigration à Paris, du 12 mars 2019 au 5 janvier 2020.

Paris-Londres

Visuels © Musée de l'Histoire de l'Immigration, © Amadou Gaye, © Chris Steele Perkins, © Jean-Louis Rancurel, © Manu Dibango