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Dans les Oreilles de Sixto Rodriguez

Dans les Oreilles de Sixto Rodriguez

"L'autre Dylan" a un rapport passionné à la musique. Il nous parle de leur vie de couple

Par Adrien Gingold

Si l'histoire de Sixto Rodriguez était une fiction, on aurait du mal à y croire tellement elle est insensée. Incroyable, inimaginable, émouvante. A tel point qu'un film sortira sur ce destin manqué, cette "autre vie", le 26 décembre. "Searching for Sugarman", c'est cet effet papillon, ce moment où votre destin aurait pu être totalement différent. Rodriguez aurait pu être une rock star comme un Dylan, des Beatles ou des Stones. Il restera inconnu dans son propre pays, starifié et adulé dans un autre - sans jamais l'avoir su. Il est passé dans les locaux de Nova nous parler des musiques qui l'ont bercé.

Rencontre avec un sage. 

Sixto Rodriguez, faciès émaillé de chicano - presque une tronche d'apache, cheveux tellement noirs qu'ils en brillent, démarche élégant et sourire énigmatique, est et a toujours été un protest singer. Quelque part entre le clochard et le poète maudit, il a traîné ses paroles, imagées, sincères, nues, dans une bonne partie des bars de la banlieue d'un Detroit en crise, insalubre, délaissé, perdu entre chômage, insécurité, dope et alcool. Joli tableau. 

Dans ce Detroit des années 70, la tête sous les problèmes économiques, Rodriguez sortira deux albums, Cold Fact et Coming From Reality. Deux chefs d'oeuvre, deux recueils de poésies, deux albums déjà cultes avant même leur sortie, à en croire tous ceux qui l'enregistrent, l'entendent ou le produisent.

Echec total. Les deux albums sont parmi les plus gros flops du monde de la musique. incompréhension de ses collaborateurs. Rodriguez, philosophe, remet son bleu de travail et retourne sur les chantiers.

La musique est l'expression artistique la plus simple à reproduire

Rodriguez se décrit lui-même comme un musicien engagé. Il commence avec nulles autres armes que sa voix et sa guitare. Pour certains, cela suffit amplement. "Je pars du principe que la musique est présente dans chaque culture et que les gens ont toujours chanté ; dans mon cas, je viens d'une famille ou l'on jouait de la guitare... Je m'y suis mis petit à petit. A 16 ans, j'ai décidé de faire de la musique. C'était mon moyen de m'exprimer".

De ses débuts, il se rappelle plutôt d'une ambiance, celle de la radio... "La musique est l'expression artistique la plus simple à reproduire selon moi". Sixto écoute et s'imprègne de ce qui lui plaît.. Une note de guitare, une intonation. Son style se peaufine, se précise. Mais Rodriguez a toujours focalisé sur la guitare. Il n'a fait que s'en inspirer depuis les années 40 et continue encore aujourd'hui : depuis les big bands jusqu'aux artistes les plus modernes. Rodriguez, aka 70 ans d'inspirations et d'influences ! 

Né à Detroit de parents mexicains, Rodriguez a toujours beaucoup écouté la radio. Il entretient un rapport très fort avec sa ville natale, qu'il n'a quasiment jamais quittée et qu'il a écumée d'est en ouest. Neil Young, Bob Dylan, Ray Charles, Simon & Garfunkel... Sixto aime les voix. Une affection spéciale pour Ray Charles et BB King "dans le sens ou toute leur carrière est magnifique. Ils ont vraiment duré dans la durée. Et Ray Charles est aveugle, quel culot !"

Pour Rodriguez, la vraie musique est celle qui s'écoute en live, erreurs comprises. "Pas d'intermédiaire. J'aime suivre le développement artistique des musiciens, les voir, les revoir, apprécier leur évolution". Il écoute tout le temps et beaucoup de musique. Très grand amateur, très grand consommateur, il adore se produire et le fait très régulièrement depuis 98.... Il a même fait la première partie d'Animal Collective et écoute les Arctic Monkeys !

Detroit, berceau de la défense de la démocratie

Rodriguez est inséparable de sa ville."Detroit est une ville importante, politiquement, musicalement... Nous avons interdit le travail des enfants, avons égalé les salaires entre hommes et femmes...C'est le berceau de la défense de la démocratie. La ville a un son très industriel". Très engagé politiquement, Rodriguez suit les affaires de sa ville et s'est même déjà présenté aux élections municipales !! Ils avaient mal orthographié son nom sur les listes ! Qu'importe, Rodriguez milite et se bat chaque jour, partout, à chaque fois qu'il ouvre sa bouche. Il n'est pas un politicien, il est politisé. Comment aurait-il pu en être autrement lui qui, bien que pauvre, a toujours emmené ses enfants dans les mêmes endroits que les riches, ceux qui, normalement, "ne sont pas faits pour nous. Mais ils ne valent pas mieux que nous ! Ils ne sont pas mieux que nous!".

Les cookies rassis peuvent devenir des gâteaux

Rodriguez pense qu'il faudrait surtout améliorer les conditions humaines, la qualité de vie. "Depuis des années on nous promet de l'espoir ; je voudrais qu'on donne du tangible aux gens, un travail, une éducation, une aide aux familles. L'argent du gouvernement n'est pas l'argent de l'état, c'est l'argent du peuple ! Je veux une action politique directe". Rodriguez s'intéresse à ce qu'il se passe en Syrie, Afrique du Sud, à l'avortement en Irlande. "Il se passe des tonnes de choses mais une fois qu'on en prend conscience, lorsqu'on voit les images, on se rend compte différemment de ce qu'il se passe"..

 

Il revient à la musique : mariages, anniversaires, enterrements, chaque musique a du sens.. il aurait même aimé être le compositeur du "Happy Birthday" ! Il écoute beaucoup de musique mais surtout, il l'analyse : qui joue, qui chante, qui écrit, qui édite, qui produit, quel label ? Partent-ils en tournée avec leurs batteries ? Quelle formation ? La chanson dure-t'elle 3 ou 7  minutes ? Oui, j'analyse plus que je n'écoute, en fait. Gospel, disco, spirituals, chants grégoriens... tout. Au bout d'un moment, on devient vraiment impliqué.

Mais Sixto estime aussi que la musique peut servir à "manipuler", en quelque sorte. "Quand vous allumez la radio sur un chantier, les ouvriers travaillent plus, plus vite. Dans la musique actuelle, il y a beaucoup de distorsions sur les voix, les instruments... c'est très différent mais tout aussi manipulateur : les cookies rassis peuvent devenir des gâteaux".

Toute son histoire est racontée dans le magnifique, le splendide, le merveilleux documentaire "Looking For Sugarman" de Malik Bendjelloul, en salles le 26 décembre