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Virginie Despentes déchire un câble !

Virginie Despentes déchire un câble !

Vernon Subutex 3 : suite et fin.

Par Jean Rouzaud

J’avais sur ce site vanté les mérites de Virginie Despentes, lors du premier tome de sa trilogie Vernon Subutex, pour sa capacité à dresser des portraits pleins d‘humanité, et les liens complexes qui unissent ses personnages, que je trouvais très à la manière des grands auteurs russes. 

Et au troisième volet, notre auteure continue de fouiller les âmes, avec la dextérité d’une descendante de Dostoïevski, et comme chez le russe, on s’emmêle un peu avec tous les personnages - qui en russe change de nom, et chez Despentes, change de destin – mais c’est le fourmillement de la vie.

Ce que j’aime dans les romans socio-punks de miss Despentes, c’est justement le souci du détail, du physique, des pensées, de l’argent, nourriture, vêtements… Les bons auteurs ne négligent rien, ils observent tout, ne craignent de parler de rien, car justement nous nous définissons tous par des bribes de tenues, d’expressions, de moyens et de petits riens qui font la différence. Je suis ce que je mange, ce que j’achète, ce que je porte, ce que je subis ou réussis, et qui finit par faire mon destin. Ceux qui parlent d’âme sans arrêt, flottent dans les limbes de l’impalpable et du flou. 

Vive les livres qui mettent les doigts dans le cambouis ou la confiture, qui n’omettent aucun détail – révélateur - et qui n’ont pas peur des personnages négatifs, des mauvaises actions, trahisons, vols, mensonges et autres crimes si humains.

Raconter les laissés pour compte

Le petit monde de V. Despentes est une sorte de cour des miracles ou s’ébattent des êtres décalés, fatigués, paumés, mais pleins de ressources. Des modèles de zonards, usés comme les jeans des Ramones, déformés par la vie et les excès comme des t-shirts « tie and die » qui auraient fait la route…

”Qui à part maman Despentes s’est donné le mal de raconter les laissés pour compte du Rock et du Punk ?”

Mais bon, qui à part maman Despentes s’est donné le mal de raconter les laissés pour compte du Rock et du Punk ? Qui ose parler des has-been, des abandonnés de la contre culture, des démodés du show-biz ? Toute une génération qui a rêvé de musique, de danse et d’autres mœurs, s’est retrouvée à marée basse, quand la passion s’est retirée, pour faire place à des tsunamis de business, de  pubs, de marketing, de people et de VIP. 

Et si la cohorte des technoïdes, raveurs et travellers est venue s’agglomérer avec ce qui restait de rockers, hippies ou dandies, l’évolution reste la même : surnombre et tourisme de masse, consommation et shopping cheap. La fin de la destinée de Vernon Subutex, disquaire, amateur éclairé, puis incrusteur, puis SDF, et enfin Deejay pour un petit groupe à part, presque une secte , et des « convergences » qui rappellent les premières raves minuscules, ou me font rêver des anciens spots, plages ou se retrouvaient quelques happy few, naturellement « beautiful people »… 

Passez moi ces expressions, mais l’underground a toujours été codé, caché derrière des clichés ou des masques. Merci donc à Virginie Despentes de raconter les laissés pour compte, ne serait-ce que pour les vieux branchés comme moi.

Vernon Subutex 3 par Virgine Despentes, Ed. Grasset, 400 pages, 20 euros.