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Le Mali en crise : tenants et aboutissants

Le Mali en crise : tenants et aboutissants

Petit point pour comprendre le conflit à l’occasion du passage de Pierre Cherruau dans la Matinale

Par Camille Diao

Pierre Cherruau, 1m83, yeux marrons, est né à Dunkerque en 1969. Au-delà de ces quelques informations qu’ont pu glaner Thierry et Linda dans son passeport lors de son passage dans la Matinale, il est surtout le rédacteur en chef de Slate Afrique. Passionné d’Afrique Noire, il est venu nous parler de la crise qui secoue actuellement le Mali.

Pierre Cherruau connaît le Mali depuis longtemps. « Il n’y a pas si longtemps, le pays Dogon, région du Mali, était un paradis pour les marcheurs. On n’y croisait aucune voiture, on avait envie d’y passer toute sa vie. Mais quand j’y suis allé il y a deux ou trois ans, j’ai senti que quelque chose était en train de changer – par exemple, on croisait de plus en plus de femmes voilées de la tête aux pieds. On sentait que ce paradis était condamné à disparaître assez rapidement... et à présent la situation est dramatique.».

Petit récapitulatif des tenants et aboutissants du conflit, à l’usage de ceux qui n’ont rien suivi et de ceux qui ne s’y retrouvent plus.

 

Forces en présence

L’Azawad : ce n’est pas une force mais plutôt une région qui regroupe les zones de Gao, Tombouctou et Kidal, dans le Nord du Mali. Elle se situe intégralement dans le Sahara et échappe au contrôle de l’état malien car désertique et peu densément peuplée.

Le gouvernement malien : instable car très récent, il a été formé en août suite à un coup d’état survenu en mars et à plusieurs gouvernements successifs. Son but : préserver l’unité du Mali.

Le MNLA, ou « Mouvement National de Libération de l’Azawad », touareg et laïc. Son but : faire de l’Azawad un nouvel état indépendant.

AQMI ou Al-Quaida au Maghreb Islamiste, une organisation islamiste armée d’origine algérienne et affiliée à Al-Quaida. Son but : faire appliquer la charia dans le Nord du Mali.

Ansar Eddine, « Défenseurs de l’Islam » en arabe. Groupe islamiste touareg cherchant également à appliquer la charia dans la région.

D’autres groupes armés interviennent également dans le Nord Mali, parmi lesquels les islamistes de Mujao (Mouvement pour l’Unicité et le Djihad en Afrique de l’Ouest) et les autonomistes du MAA (Mouvement Arabe de l’Azawad).

Historique du conflit

Les velléités indépendantistes des Touaregs ne sont pas récentes. La première rébellion touareg fut menée en 1963, seulement 3 ans après l’indépendance du Mali, et matée dans le sang par l’armée. En 1990 et en 2006, de nouveaux soulèvements donnent lieu aux accords respectifs de Tamanrasset et d’Alger.

En mars 2012, le président du Mali Amadou Toumani Touré (dit ATT) est renversé par un coup d’état militaire, à peine deux mois avant la prochaine élection présidentielle, à laquelle il ne se représentait pas.

Les indépendantistes du Nord du Mali profitent alors de la situation politique confuse pour prendre le contrôle des trois grandes villes du Nord. Il s’agit en fait du MNLA, qui pour mieux conquérir la région s’est allié à plusieurs groupes islamistes. Début avril, ils déclarent l’indépendance de l’Azawad – immédiatement rejetée par Union Africaine comme l’Union Européenne.

Fin mai, le MNLA et Ansar Eddine, qui s’étaient alliés, se scindent, ne parvenant pas à trouver un accord quant à l’administration de la région – les seconds voulant y instaurer la charia. Le MNLA laïc se fait peu à peu évincer du territoire par les différents groupes islamistes.

Des membres d'Ansar Eddine

 

Situation actuelle

Le Nord Mali est actuellement contrôlé par les islamistes d’AQMI, Mujao et Ansar Eddine. Ils y ont instauré de façon stricte la loi islamique : pas de musique, lapidations, amputations, destruction du patrimoine des villes Tombouctou et Gao pourtant classées au patrimoine mondial de l’Unesco (certains mausolées, tombeaux et mêmes mosquées étant considérés comme impies). Beaucoup de maliens sont contraints de fuir. Les enlèvements d’occidentaux sont fréquents ; on compte, à l’heure qu’il est, neuf européens retenus en otage.

Pierre Cherruau souligne qu’il n’y a pas véritablement de dirigeant dans la région : « Pour diriger, il faudrait un semblant d’Etat, or nous avons affaire à de multiples groupes islamistes, qui s’affrontent parfois entre eux. Il y des mouvements touaregs, arabes, sahraoui, originaires de tous les pays d’Afrique de l’Ouest. Les islamistes algériens y jouent un rôle très important. Bref, pour l’instant, c’est surtout un grand désordre ».

Des négociations sont en cours pour tenter de résoudre le conflit, mais en sont toujours au stade embryonnaire. Le président du Burkina Faso est régulièrement en contact avec les rebelles. Début novembre, l’ONU a rencontré des représentants d’Ansar Eddine. Ces derniers ont récemment renoncé à imposer la charia dans l’ensemble du Mali, à l’excepté de leur fief de Kidal. « Une stratégie pour rassurer leurs interlocuteurs plus qu’une réelle volonté » selon Cherruau. Quant au MNLA, il ne plaide plus pour la sécession de l’Azawad mais plutôt pour un processus d’autodétermination.

Le MNLA, qui se propose de participer aux opérations anti-islamistes, reste un acteur clé dans l’optique d’une solution négociée. Aujourd’hui considérés comme fréquentables, ils sont, vu de l’Occident, « les gentils rebelles laïques, versus les méchants rebelles que sont les islamistes radicaux ». Mais Pierre Cherruau met en garde contre toute simplification du problème : « Le concept d’état laïque n’est pas transposable à l’identique. On l’a vu en Lybie : les rebelles se réclamaient de la laïcité pour faire plaisir aux occidentaux, mais ce n’était pas la réalité. » Au final, les alliances étant éphémères, il est difficile pour les occidentaux de trouver l’interlocuteur parfait pour négocier.

L’intervention militaire dans la région semble donc imminente. Le 11 novembre, la Communauté Economique Des Etats de l’Afrique de l’Ouest (la Cédéao) a annoncé une action militaire pour la fin de l’année 2012. Reste à obtenir l’aval de l’ONU : le conseil de sécurité doit se prononcer d’ici la fin du mois. La France, quant à elle, soutiendra l’intervention matériellement sans pour autant y participer.

Soldats de la Cédéao

 

Mais pourquoi tout le monde veut-il le Nord du Mali ?

Pierre Cherruau l’explique notamment par « l’existence de réserves pétrolières et gazières assez importantes et pour l’instant inexploitées ». C’est également « une région stratégique, frontalière de la Mauritanie et de l’Algérie, proche de la Lybie et de la Tunisie. C’est donc une zone clé pour le contrôle de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Par exemple, les armes venues de Lybie et passées par le Nord Mali pourraient demain déstabiliser l’Algérie et même pourquoi pas le Sénégal ».

Le conflit actuel constitue selon Cherruau un « dégât collatéral du conflit lybien ».En effet, après l’intervention occidentale, alors que les touaregs qui se battaient aux côtés de Kadhafi sont revenus chez eux, de nombreuses armes ont quitté la Lybie et sont arrivées dans la région. « Quand les touaregs sont retournés au Mali avec leurs armes, ils ont proposé un deal au président ATT : on t’assure la paix si tu nous donnes de l’argent. Le président n’a pas voulu et le conflit a démarré ».

 

Comment expliquer une telle poussée de l’islamisme dans la région ?

Selon Cherruau, le phénomène peut s’expliquer par une vraie déception envers la démocratie. « Pendant dix ans, tout le monde a parlé du miracle de la démocratie malienne, mais ce n’était qu’une façade. Les hommes politiques achetaient leurs élections. Les pauvres, déçus, faisaient remarquer que ‘’la démocratie, ça ne se mange pas’’, car ils ne voyaient pas d’amélioration de leurs conditions de vie. Les populations du Nord, notamment, étaient complètement déshéritées. Elles se sont détournées de la démocratie pour épouser l’islam radical ». D’un idéal à un autre, en somme.

Quelles perspectives d’avenir ?

L’intervention armée qui se prépare n’est pas la meilleure des solutions, avance Pierre Cherrau. « Ces dernières années, les interventions des troupes ouest-africaines, au Libéria et au Sierra Leone par exemple, n’ont pas été une réussite. Les troupes étrangères finissent par devenir elles-mêmes actrices du conflit et n’ont pas intérêt à ce qu’il se termine car elles font du business avec les belligérants. C’est même arrivé avec des troupes des Nations Unies : au Congo par exemples, elles ont échangé des armes contre de l’or et des diamants ».

De plus, une implication américaine dans le conflit pourrait avoir de tristes conséquences, telles l’utilisation de drones, ces « frappes chirurgicales » qui présentent beaucoup de risques pour la population civile.

Pierre Cherruau n’est donc pas très optimiste sur la suite du conflit « Il y a de plus en plus d’islamistes radicaux en Afrique de l’Ouest. Une situation similaire est en train de se mettre en place dans le nord du Nigéria, où des djihadistes affluent de tous les pays de la région, même du Ghana et du Sénégal. ».

L’évolution de la situation est donc à suivre de très près, car cette crise complexe pourrait mener à une véritable recomposition géopolitique de la région.

Voilà, vous avez tout compris.

Spread the word, et merci à Pierre Cherruau pour son précieux éclairage.