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Prof chez les taulards (PART I)

Prof chez les taulards (PART I)

De la littérature pour venir en aide aux détenus

Par Camille Diao

Aude Siméon est une professeure pas comme les autres. Cette agrégée de lettres modernes a enseigné la littérature dans un lycée prestigieux de Saint-Germain-En-Laye pendant plus de vingt ans, avant de décider qu’elle aspirait à autre chose : « Au lieu de demander aux profs d’éveiller l’esprit critique, la liberté de penser de leurs élèves, on leur demande de les formater ».

Un beau jour, elle décide donc de quitter l’Education Nationale pour se tourner vers un milieu radicalement différent, où elle a paradoxalement pu retrouver sa liberté d’enseignement : la prison. Aude Siméon enseigne donc depuis bientôt 14 ans le français et la littérature aux détenus de la maison centrale de Poissy.  Elle est venue faire part de son expérience à Jean Croc et Nicolas Errera, qui l’ont reçue dimanche dernier dans le Pudding, à l’occasion de la sortie de son livre « Prof chez les taulards » aux éditions Glyphe.

 

Des cours pour venir en aide aux taulards

L’écoute, le respect : c’est ce qu’Aude Siméon essaie de fournir aux élèves qu’elle retrouve toutes les semaines à la maison centrale de Poissy. « Au mieux 8 ou 10 étudiants, au pire 1 ou deux – et ce n’est pas forcément le pire, car ça permet de les rencontrer de façon beaucoup plus personnalisée ».

Ses élèves choisissent volontairement de venir suivre son cours. « C’est la crème des élèves » : ceux qui ont décidé volontairement de faire quelque chose de leurs journées, qui ont assez d’humilité pour décider qu’ils ont besoin de retourner à l’école, et ce malgré le regard des autres.

C’est une démarche d’autant plus difficile que pour les attirer aux cours, on explique au détenu qu’ils vont passer des examens, obtenir des diplômes. « Quel sens cela peut-il avoir pour un homme de 45 ans qui a tué un gamin ? ». Aude Siméon reconnaît l'intérêt du diplôme, « une marque de reconnaissance formidable », mais préfèrerait qu’on présente sa classe comme un espace de libre réflexion et d’échange, « où ce qu’ils vont dire ne sera pas noté, consigné, rapporté pour leur dossier ».

Le diplôme, une marque de reconnaissance formidable

Quand il se rend au cours d’Aude Siméon pour la première fois, le détenu est souvent renfermé sur lui-même. « Je me dis : celui-là, il se protège, c’est une citadelle. Et au fur et à mesure des cours, tout à coup un sourire, un regard qui commence à s’animer : pour moi c’est gagné ». Une relation de confiance s’établit peu à peu, parfois très émouvante : « Il faut que ça s’arrête là, je ne fais pas partie de leur vie, ce n’est pas moi qui vais leur tenir la main à la sortie. Et c’est difficile d’accompagner quelqu’un et de lui dire un jour ‘’j’ai été une béquille, maintenant, on enlève la béquille’’. C’est la vie, on doit toujours se séparer des professeurs. On espère seulement que certaines paroles vont rester. »

De la littérature en résonnance avec l'expérience des détenus

Et c’est encore l’humain que la professeure tente de mettre en avant dans ses cours de français et de littérature. L’humain qui reste presque le même à travers les siècles : c’est pourquoi des œuvres littéraires, même anciennes, peuvent toujours entrer en résonnance avec l’expérience de ses élèves.

Le Cid par exemple. Corneille y conte l’histoire d’un homme qui ressent une injustice, ne la comprend pas et répond donc par l’agression. L’agressé se sent humilié et réclame vengeance. Au final, une escalade de violence qui part d’une souffrance, du sentiment de ne pas avoir été reconnu. C’est malheureusement ce qui arrive toujours aujourd’hui.

Les Lettres Persanes permettent de discuter avec Montesquieu du regard que porte l’Occident sur l’Orient. Encore une fois, un sujet qui ne pourrait être plus d’actualité.

« C’est au professeur de savoir faire ce lien. Un livre, c’est au départ rebutant, difficile d’accès. Il faut l’amener à la personne, qu’elle se rende compte que le livre est pour elle. » Il s’agit de montrer aux détenus qu’ils peuvent profiter de leur temps d’exclusion de la société pour faire ce qu’ils n’auraient jamais pris le temps, ou jamais eu l’occasion de faire au dehors. Il ne faut pas se moquer, mettre à l’aise, encourager le progrès. « Quand quelqu’un leur dit bravo, c’est peut-être la première fois qu’ils l’entendent. Il s’agit de leur redonner de l’espérance ».

Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons

Voilà ce qu’Aude Siméon s’escrime à faire, à son niveau, avec son vécu, sa propre expérience. A travers les cours qui leurs sont proposés, qu’ils soient de littérature, de philo ou de mathématiques, les détenus trouvent un moyen de s’évader mentalement, à défaut de pouvoir le faire physiquement. Un moyen de s’employer à grandir, à se construire, plutôt que de fermenter leur haine et leur violence envers une société qui les met à l’écart. 

« Le plus beau des cadeaux, c’est quand quelqu’un me dit : ‘’je n’avais jamais ouvert un livre de ma vie, je ne l’aurais jamais fait, mais depuis que c’est arrivé grâce à vous, ça me nourrit’’. Ca n’arrive pas souvent, les élèves ont beaucoup de retenue, par peur d’être jugés par les autres, mais c’est arrivé ».

« Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons », a un jour dit notre bon vieux Victor Hugo.

 

Suite de la discussion avec Aude Siméon par ici.

Profs chez les taulards d’Aude Siméon est disponible aux Editions Glyphe.