Aller au contenu principal
"Avant que de tout perdre" - rencontre avec son réalisateur

"Avant que de tout perdre" - rencontre avec son réalisateur

A l'occasion de la Journée Internationale de Lutte contre les Violences Faites aux Femmes, découvrez ce court-métrage.

Par Sophie Marchand

En mai 2014, nous avions rencontré Xavier Legrand, réalisateur du court métrage "Avant que de tout perdre". A l'occasion de la Journée Internationale de Lutte contre les Violences Faites aux Femmes, et de la projection de son film à Tours, retrouvez ici notre interview. 

 

 

Vous abordez frontalement, sans la montrer pour autant, la violence faite aux femmes – comment avez-vous élaboré votre scénario ?

Quand j'ai décidé de travailler sur ce sujet, j'ai décidé de me documenter pour parler convenablement d'un problème qui est délicat. Et j'ai provoqué, quand j'étais en écriture, beaucoup de discussions avec des potes, des gens que je connaissais moins bien en leur disant assez frontalement « vous avez vu les chiffres ? Une femme qui meurt tous les trois jours sous les coups ? ».

J'amenais le sujet et je me suis rendu compte qu'il y avait beaucoup d'incompréhension chez les gens, parce qu'ils ne comprennent pas pourquoi une femme reste autant de temps avant de partir, il y avait aussi des remarques plus dures du style « si elle reste c'est qu'elle aime ça ». Et là je me suis dit, il faut qu'on trouve un moyen pour que les gens qui sont concernés de près ou de loin par le sujet puissent ressentir la difficulté qu'il y a à partir. Et du coup j'ai travaillé sur la peur.

On a l'habitude de voir, dans les campagnes de prévention, la violence, mais effectivement on fait moins ressentir la peur. 

Exactement. Parce qu'on dit dans les campagnes « il faut en parler », mais les chiffres ne diminuent pas. C'est qu'il y a un problème : pourquoi les femmes ne parlent pas ? Pourquoi ne partent-elles pas ? Parce qu'elles sont complètement écrasées par leurs conjoints, parce qu'elles ont peur, et puis il y a des questions comme l'indépendance financière ou les enfants qui entrent aussi en jeu.

Et c'est pour ça que je me suis dit qu'il fallait travailler sur la peur.

Vous l'abordez par le biais de questions plus triviales aussi : retirer de l'argent ? que faire du compte commun ? etc.

Voilà : que se passe-t-il si demain on est danger, qu'on doit partir avec ses enfants parce qu'on est obligés de fuir ? « Avant que de tout perdre » et qui plus est sa propre vie, il faut partir oui.

Votre film a eu beaucoup de succès dans les festivals de cinéma (Clermont-Ferrand, les Césars), mais avez-vous eu des échos en dehors du milieu du cinéma ?

Avec mon producteur on a organisé pas mal de projections avec la complicité des associations contre les violences conjugales, et le film plaît dans le sens où le format de 30 mn permet aussi le débat après. A chaque projection, même en dehors du cadre associatif, il y a toujours quelqu'un qui me dit « je connais quelqu'un qui », « j'ai vécu ça »… C'est vraiment universel.

C'est important pour vous de faire un cinéma en prise avec le réel ?

Oui, je suis acteur à la base – c'est mon premier film. Et c'est vrai que c'est une façon de m'exprimer le cinéma et l'écriture et de m'exprimer dans le monde dans lequel je vis, de parler de ce qui moi me touche, me fait rire, me fait pleurer. Faire un film est une prise de parole, alors autant la prendre pour faire avancer les choses.

Vous aimez voir le public réagir – est-ce que c'est important de malmener le public pour qu'il puisse comprendre ?

Je sais qu'en tant que spectateur j'aime bien être bousculé, modifié en sortant de la salle. Surtout avec un sujet comme ça : on ne peut pas voir le film et faire comme si on ne l'avait pas vu. On est obligé de percuter les gens – et ça j'aime quand les gens sont complètement dans le film, dans le thriller. Je me dis qu'ils connaissent ou pas le sujet, ils vont toucher du doigt la problématique.

Est-ce que vous avez des réactions distinctes entre les hommes et les femmes ?

J'ai pas senti de différences – les femmes sont peut-être plus touchées par le sujet, mais j'ai eu un homme battu qui est venu me voir et qui m'a dit « vous savez, il y a des hommes battus aussi ». Je sais bien, la violence conjugale elle est dans tous les milieux, dans tous les couples, hétéros, homo – mais on en parle moins. J'aimerais bien faire une projection avec des hommes violents, voir leur réaction.

Il y a d'autres films qui parlent de la violence faite aux femmes, avez-vous une inspiration précise ?

Pas du tout. J'en ai vu quelques uns, même des vieux téléfilms des années 80 américains, c'était très à la mode à l'époque. Mais non. Je me suis aperçu que si l'on montre la violence, le spectateur se met une barrière pour se protéger et c'est là que j'ai décidé de ne pas la montrer. En plus la violence conjugale est une violence cachée – alors ça avait un sens qu'elle soit devinée par les spectateurs ou les collègues.

Ce soir le film « Avant que de tout perdre » est projeté à Tours aux Studios.