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TITLI : L'EFFET PAPILLON

Titli : l'effet papillon

Un néo-polar rugueux poursuit l'entreprise de reconstruction du jeune cinéma indien.

Par Alex Masson

Il va falloir s'y faire : le cinéma indien n'est plus l'apanage de Bollywood. On ne chante ni ne danse pas beaucoup dans Titli. Parce qu'il n'y a pas de raisons de le faire.

Titli se traduirait par papillon. Un prénom qui colle assez bien à un jeune type de Delhi qui veut tout faire pour s'échapper de son quartier et de sa famille. Pourquoi pas en montant son propre parking. Seulement voilà, il lui manque quelques milliers de roupies pour acheter la concession du terrain. Voire moins quand les flics qui l'arrêtent, lui piquent ses économies.

Titli doit donc rester avec ses escrocs de frères et leur père, tyran domestique. La planche de salut viendra peut-être de Neelu, une femme avec qui l'un des frangins veut monter un mariage arrangé pour profiter d'une mince fortune familiale. Titli propose à  Neelu, sa fiancée par obligation, un plan pour qu'ils puissent s'échapper.

 

 

Kanu Behl est aussi têtu que le personnage-titre de son premier film. A une époque où tout le monde tourne en numérique, il s'est entêté à tourner en 16 mm. Un format à l'image de Titli : rugueux, réaliste. Un choix en phase avec cette histoire, à la croisée du polar urbain et de la chronique sociale.

Titli se passe à l'ombre d'un quartier en construction, mais montre les fondations d'un nouveau cinéma indien émergeant. Celui qui prend déjà la suite du Mumbai Noir, ces sagas criminelles (Cf. Gangs of Wasseypur, un de ses meilleurs exemples, et rares cas à être sorti en France). En parallèle des buildings qui s'échafaudent, Behl suit une génération de vingtenaires indiens et leur envie de ne plus rester dans leur cas(t)e, prêt à rendre coup pour coup à un climat de corruption généralisé en imposant leur propre loi, celle de leur survie.

Behl ne crache pas pour autant sur le cinéma indien populaire d'antan, mais pour le détourner. Dans le portrait de cette famille d'hommes, il y a des traces des mélos hindis. Titli les revisite et brise certains tabous locaux, avec ce clan masculin qui n'a rien de glorieux, ou la figure patriarcale est une tragique source d'emmerdes pour tout le monde. Rien à voir avec un personnage de mafieux, plutôt avec quelque chose de quasi-shakespearien quand ce père et ses fils sont visiblement hantés par des blessures secrètes.

 

Mieux, Behl, dans une démarche assez proche de celle d'un Ashgar Fahradi - Une séparation- dans le cinéma iranien, ose la parité en mettant face au fils rebelle un personnage de femme tout autant en rupture avec les canons habituels du cinéma indien. Autour de ce couple par alliance, le scénario rebondit de coups de théâtre en coups fourrés, d'éclairs de brutalité rappelant que l'héritage de cette famille est une violence héréditaire.

Plus qu'un film noir, Titli  pousse le nouveau cinéma indien vers un domaine inattendu : un puissant conte moral sur l'Inde contemporaine.

 

 

En salles depuis le 6 mai