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La lettre d'Hafida

La lettre d'Hafida

Nova lit pour Charlie

Par Hafida

 

Suite à l'émission de lundi 11 janvier "Nova lit pour Charlie". Vous avez été nombreux à nous demander le texte de la lettre de la mère d'Axl Cendres à nous tous,  Axl a eu la gentillesse et le courage de nous la lire en direct.

Axl Cendres est écrivain, son dernier livre s'appelle La Drôle de vie de Bibow Bradley (éditions Sarbacane). Elle aurait aimé écrire un texte sur Charlie Hebdo, mais préfère vous lire les mots de sa mère, Hafida.


Voici la lettre :

« Je m’appelle Hafida et j’ai 66 ans, je vis à Alger avec mon mari, mais mes enfants vivent en France ; j’aimerais qu’ils soient près de moi, mais nous avons choisi de les envoyer étudier en France, le pays des droits de l’homme, pour qu’ils soient libres, qu’ils fassent de bonnes études et qu’ils aillent au théâtre. Je vais les voir dès que je le peux, je suis arrivée à Paris le 3 janvier dernier, avec de la nourriture pour fêter avec mes enfants l’anniversaire du prophète Mahomet ; nous, Musulmans, nous avions aussi fêté l’anniversaire du Prophète Issa, Jésus comme l’appellent les Chrétiens, car pour nous il n’existe qu’une seul religion : la Foi. J’ai une amie Juive, une Catholique, nous nous entendons très bien, et nous partageons, entre autres choses, un amour immodéré pour les glaces Haagen-Dazs.

Le 7 Janvier, en découvrant ce carnage à la télévision, je me suis mise à pleurer, puis à crier :

« Ce sont des bêtes qui ont tué ces innocents et ces génies, ce ne sont pas des Musulmans ! Ils disent qu’ils ont fait ça pour venger Mahomet, mais ils ont offensé Mahomet, Jésus et tous les prophètes ; offensé Dieu car il n’y en un qu’un. »

Moi Hafida, je suis, ce que ma fille appelle une "Musulmane toute seule" : je fais la prière toute seule, le ramadan toute seule, je ne porte pas le voile car je trouve que c'est moche et mon mari partage mon avis ; je ne demande jamais à mes enfants s’ils font le ramadan, je me contente de prier pour leur santé. Ma fille me dit souvent :

« Si tous les Musulmans étaient comme Papa et toi, le monde serait merveilleux, vous êtes des Saints. »

Mais ma fille en rajoute pour que nous lui achetions un Ipad, et nous sommes loin d’être des saints : mon mari peut manger une boite de chocolat tout seul, et moi un pot de glace toute seule.

Puis, le 7 janvier dernier, après les pleurs et les cries : j’ai eu peur. Une autre de mes filles qui est psychologue m'a dit que c'était un « syndrome post-traumatique » dû aux année de terrorisme en Algérie, ces années noires durant lesquelles je me tenais le ventre à chaque fois que mes enfants allaient à l'école, ce ventre dans lesquelles je les avais portés ; j’avais peur qu’on m’annonce que des terroristes avaient fait exploser leur école, que des terroristes les avaient égorgés ; je préparais leur repas de midi en pleurant et en priant ; puis, en les voyant arriver riant et affamés, je séchais mes larmes et je riais avec eux, et moi qui les réprimandais lorsqu’ils se battaient avec la nourriture, je les laissais faire en riant avec eux ; et leur grand-mère, dont le mari avait été torturé par l’armée Française, et qui avait nourrit ses enfants chaque jour de captivité de son mari, comme si de rien n’était, femme que la vie a rendu très dure, riait avec ses petits-enfants ; et sa grande sœur, dont le mari et la fille étaient morts sous une bombe américaine durant la Seconde Guerre mondiale, riait aussi.

Moi Hafida, j’espère que les guerres s’arrêteront un jour, mais ma fille, qui est écrivain et qui parle beaucoup, m’a dit un jour que ça ne s’arrêterait Jamais, elle m’a parlé du « Mythe de l’éternel retour » de ce philosophe, Nietzsche, qui a une affreuse moustache mais qui dit des choses très belles. Ma fille m’a ensuite dit que tout comme il y a un mythe d’éternel malheur, il y a aussi un mythe d’éternel bonheur : « la preuve, Maman, m'a annoncé ma fille, je vais écrire rien que pour toi une pièce de théâtre heureuse, et mise en scène par toi ! » ma fille est une éternelle utopiste.

Moi, ce 7 janvier 2015, je suis ensuite tombée dans une terreur effroyable, appelant mon fils pour lui dire de rentrer à la maison, criant qu'il allait y avoir des représailles, des amalgames, me lamentant que tous mes enfants allaient mourir :

« Par ma faute, vous êtes Musulmans... Mes pauvres enfants... vous allez mourir par ma faute… »

Excusez-moi chers auditeurs, il parait que les Méditerranéennes sont des tragédiennes.

Voilà, j’ai aujourd’hui 66 ans, je n'ai plus la force et le courage d'il y a 20 ans, mais je vais garder ma tête, me dire que nous ne sommes pas en 1995, que tout va s’arranger, je suis une éternelle utopiste ; et comme je me couche tôt à présent, je vous demande, à vous les jeunes, pendant que je dormirai, de garder les yeux ouverts pour moi, pour tous les Charlie.

Bien à vous, 

Hafida