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De quoi Piu Piu est-il encore le nom ?

De quoi Piu Piu est-il encore le nom ?

Quelle identité réelle pour la Beat Scene de Montreal ?

Par Jean Morel

Nous voilà au cœur du festival M Pour Montreal ou M For Montreal, en fonction de la side de la ville pour laquelle tu optes. Pendant quelques jours Montreal vibre au son d’une programmation léchée et pointue dans toutes les venues de la ville.

Alors si la programmation est aussi léchée c’est parce que depuis quelques années MTL a blow up big time et rayonne sur le monde par son avant-garde musicale… Notamment au travers d’une scène beatmaking d’exception, donc les parties émergées de l’iceberg sont Kaytranada et Lunice qui sont aujourd’hui des figures de quasi pop-stars aux yeux du grand public mais qui sont aussi l’étendard de toute une scène des contreforts montréalais.

C’est un véritable vivier qui a animé l’underground de Montréal depuis maintenant presque 4 ans, avec une influence que l’on commence enfin à mesurer tant l’on recense aujourd’hui un nombre de comptes soundcloud incommensurables de petits producteurs qui reproduisent ce son qui a pris racine ici.

Une Identité musicale et géographique.

Ce son, pour ceux qui l’ont façonné, c’est le Piu Piu… Ce nom qui paraît naïf cache une réalité à la fois géographique et musicale aux contours qui peuvent paraître flous mais avec laquelle il faut être précis si l’on veut en maîtriser toutes les facettes.

Ce double piu on le doit au producteur original et master de ce game là, Vlooper, beatmaker du collectif « Alaclair Ensemble »… qui fut l’organisateur des soirées Artbeat où la scène s’est créée.

Artbeat : un concept simple fondé sur l’échange entre beatmakers, où tous se réunissent et se font écouter les uns les autres leurs dernières compositions, c’est de cette émulation qu’est sortie une identité sonore particulière, par l’échange et les interactions régulières de ces producteurs… D’où l’importance de la part des artistes identifiés comme Piu Piu de toujours parler de communauté, de communion, même d'une immense session de jam de beatmaking.

Ce son est peut être la meilleure incarnation d’une sorte de post-modernisme du sampling, l’infinie variété des sous-genres qui composent le hip-hop se retrouve dans les tracks de ces nouveaux producteurs infusés entre abstract et boucles spatiales, étirées et éthérées, qui piochent dans le boom bap du vénéré J Dilla, dans la house de Chicago et qui regardent Flying Lotus comme un saint patron, mais n’échappe pas pourtant aux sonorités south d’Atlanta ainsi qu’au chopped & screwed de Dj Screw. Le son Piu Piu est donc le fruit d’une immense érudition musicale qui fait rimer curiosité et créativité. Un hip hop mutant et instrumental qui s’est affranchi de la routine de sampler du funk et du jazz.

La Piu Piu c’est donc cet héritage polymorphe qui complique la définition de son son, mais qui justifie néanmoins une véritable notion d’identité musicale.

 

 

Quel impact réel sur la musique pour Piu Piu ?

La preuve de cette existence, de cette importance du beat, c’est la prédominance de ce dernier sur les emcees à l’heure actuelle, un des points où l’on ressent peut être le plus l’influence qu’a pu avoir le piu piu à travers le monde, ou du moins de mutations dont elle peut être le symbole, c’est la nouvelle hiérarchie qu’elle a imposée dans le hip hop, replaçant le beatmaker à la place qui lui revient de droit de compositeur de la musique Hip-Hop, à l’instar d’un Eric B qui était associé explicitement à Rakim à l’époque.

On parle en effet aujourd’hui de Kaytra, de Flylo, de SBTRKT, autant de producteurs qui sortent des disques auxquels sont associés des collaborateurs mais qui n’occupent plus la place de main event sur le record. Kendrick sur le disque de Flying Lotus, A$ap Ferg sur celui de SBTRKT, l’importance des beatmakers est un nouveau champ d’exploration musicale, ce sont aujourd’hui eux qui cumulent les écoutes sur soundcloud mais surtout sont porteurs de nouvelles scènes et de nouveaux mouvements.

En parallèle du Piu Piu, on peut ainsi évoquer les labels Soulection, Huh What & Where ou encore Cosmonostro, dans notre hexagone, dont on vous avait largement parlé ici, avec des figures comme Stwo et Phazz.

Piu Piu fait donc figure de mouvement avec des résonnances à travers le monde, c’est un laboratoire d’idées musicales qui a déjà eu un impact sur la musique.

 

A-t’on réellement assisté à la naissance d’une scène ?

Toutefois la définition d’une scène et d’un son particulier qui permet d’attribuer l’étiquette Piu Piu connait aussi ses limites théoriques. Sur sa situation géographique pure tout d’abord, pas uniquement composée dans les basements de montreal, la Piu Piu est aussi définie par certain de ses représentants comme un mélange des cultures musicales des Etats Unis (De Détroit plus particulièrement, l’ombre de Jay Dee plane toujours) et du Québec, mais ne revendique par une appellation d’origine contrôlée, le phénomène était peut être déjà universel et il ne s’agissait que d’un fantasme que de vouloir se l’approprier en espérant vivre quelque chose en tant que pionnier.

En fait cette beat scène est peut être finalement l’excitation underground d’une orientation qu’à pris le Hip Hop de manière globale, et de beatmaking de finir par s’assumer en tant que genre musical et d’accepter une évolution des dogmes de création.

On note ainsi l’incapacité qu’ont les acteurs du genre à définir leur musique clairement, qui prouve que le mouvement manquait sans doute d’un manifeste, d’une vision suffisante pour pouvoir devenir une identité pérenne que les producteurs qui explosent continuent à revendiquer. 

Car les succès de Kaytranada, de Alaclair Ensemble, de VNCE producteur du groupe de rap qui secoue Montreal, Dead Obies, sont bien réels et légitimes, mais ont ils encore eux même le sentiment d’appartenir à cette étiquette qu’est le Piu Piu ?

Surtout quand dès les Beat Tape suivantes, des Beatmakers français (Dream Koala, Myth Syzer) ou de Toronto étaient déjà présent, si l’identité devient de plus en plus floue, le goût et le nez creux sont quant à eux indéniables.

Il n’en demeure pas moins que cette époque a marqué un tournant dans la musique à Montreal, parfaitement représenté lors du Festival M For Montreal, Avec Dead Obies, Loud Lary Ajust, (mais on aborde là le sujet d’un second papier, qui est le nouveau rap montréalais) et Tommy Kruise qui ont retourné la tête des Kidz de MTL à la soirée à la SAT.

Ken-lo et Vlooper peuvent donc s’accréditer ainsi légitimement d’un statut de pionnier d’une micro scène certes, mais à l’ampleur véritable. Et les tapes Piu Piu se réécoutent à la lumière des succès de ceux qui les composent, et laissent songeur.

Oui, Il s’est vraiment passé un truc mais était-ce de la Piu Piu ?