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Steampunks

Steampunks

Rencontre aux frontières du réel avec les Punks à Vapeur

Par Giulio Callegari

Quel est le point commun entre Jules Verne, Will Smith, les mangas, la Suisse, DisneyLand, Agnès B. et l’apocalypse ? Ok, c’est pas facile. 


Pas d’indice, la réponse c’est… la vapeur. Celle des volutes mécaniques de la révolution industrielle, de la touffeur fumante des machines rétrofuturistes de science-fiction à la Jules Verne.

Mais surtout, c’est la vapeur des steampunks – de l’anglais « steam », vapeur – un genre littéraire devenu une vraie communauté uchronique à cheval entre la réinvention du passé et une certaine idée de l’avenir. Diaporama au futur antérieur d’un des mouvements les plus barrés de notre culture contemporaine.

Débarrassons-nous d’emblée de Wikipédia. Steampunk = « genre de science-fiction né à la fin du XXe siècle, dont l'action se déroule dans l'atmosphère de la société industrielle du XIXe siècle. Le terme fait référence à l'utilisation massive des machines à vapeur au début de la révolution industrielle puis à l'époque victorienne. » Pour beaucoup pourtant, le steampunk n’est qu’un fandom pour grands enfants, c’est à dire un territoire anachronique pour des geeks déguisés qui font des jeux de rôle grandeur nature.

 

Notre inconscient collectif est rempli sans le savoir de nombreux clichés tirés de l’imagerie steampunk. Le Nautilus cuivré façon attraction de Disneyland Paris, les lunettes goggle pimpées de Johnny Depp dans Sleepy Hollow, le haut-de-forme de Jules Verne, les rouages mécaniques d’une montre ou d’une boussole remontant le temps, le couvre-chef tout cuir des pilotes de zeppelin, etc… Le steampunk, c’est ça, à la folie, mais pas que.

À l’origine purement littéraire, le steampunk voit (officiellement) le jour courant 80’s dans les bouquins de trois plumitifs passionnés par l’époque victorienne - a.k.a. la révolution industrielle -, en forme de sous-genre de la SF. Jeter, Power et Blaylock, leurs noms, formulent un hommage à la littérature d’anticipation du proto-père du steampunk : Jules Verne, toujours lui. Ils le rendent, cet hommage, en trimballant l’acier, la mécanique et les machines à vapeur du XIXème, dans leur vision du futur ou leur passé uchronique (L’uchronie, science du « et si…).

Car voilà le cœur du style steampunk, une fascination pour ces auteurs comme Verne ou H.G. Wells (La Machine à remonter le temps, la Guerre des Mondes) qui ont eu face à la fulgurante modernité de leur temps une réaction fantastique, voire occulte. Contre le scientisme radical et l’utilitarisme du progrès, en cette fin XIXème début XXème, de nombreux auteurs ont en effet voulu imaginer l’avenir. En utilisant le roman d’anticipation apocalyptique ou la dystopie (>< utopie), ils entendaient critiquer la marche frénétique de l’industrie. Vu ce qu’a fait l'Europe fasciste de cette mécanisation, ils étaient pas loin...

 
ci-dessous, détail de "La sortie de l'opéra en l'an 2000" d'Albert Robida (1902). Ou imaginer le futur en conservant l'esprit Art-deco

 

Avec ce nouveau tournant du XXIème siècle, ce n’est pas étonnant que le genre revienne en force et qu’il ait autant d’adeptes. Cette fois numérique, la révolution - et son contexte de crise - est propice aux nouvelles familles de punks, désabusés, sceptiques face à la modernité. Le steampunk, sa notion de fin du monde, est une réaction aux violentes réalités que ces révolutions séculaires engendrent.

Depuis les années 80, tous les arts, d’illustrations new wave pointues jusqu’à la machine hollywoodienne et ses blockbusters, sont montés au charbon pour se frotter de près ou de loin au steampunk. Par la même, les spécialistes ont étiqueté des œuvres antérieures (comme Metropolis de Fritz Lang, ou des œuvres du collectif de graphistes Bazooka) avec le label steampunk.

Pour être simpliste, les steampunks imaginent, rêvent, une société passée ou future sans pétrole, sans moteur à combustion, mais comme si l’énergie très indus’ du charbon avait drôlement progressé. On aurait Internet, mais sur des ordis en acier avec des mécanismes quasi-horlogers.

Ce conditionnel parallèle verrait une civilisation sans plastique mais très cuir. La matière principale ? Le fer puddlé (celui de la tour Eiffel qu’on prend pour de l’acier). Dans les rassemblements steampunks aujourd’hui, on a cette ambiance sépia écaillé, marron fripé, cuir et cuivré, une couleur rouille et rouage. Le tout sur des objets genre scaphandre et des formes Art-déco.

 

Dans Futurs Antérieurs, une anthologie de littérature steampunk, Daniel Riche parle d’une sorte de science-fiction à rebours. Pour l’auteur Stan Barets c’est surtout un dérivé cyberpunk ou « la composante cybernétique se trouva remplacée par des évocations de l’ère de la vapeur ». Ils sont cités par Jean-François Sanz, commissaire de l’exposition Futur Antérieur, qui se termine à la Galerie du Jour Agnès B. à Paris. (Rendez-vous tout de même sur le site de la galerie pour le catalogue très riche

Qu’ont-ils de punk, alors, ces punks à vapeur ? Déjà ce côté Do it Yourself (DIY) des punks. Les steam comme les punks refusent la modernité, récupèrent et détournent le passé pour s’en fringuer. Jean-François Sanz explique : « il y a vraiment dans le steampunk cette idée de sortir du système culturel global, de sortir de la société de consommation, avec des notions importantes comme le recyclage, la récup’ ; l’idée de faire des choses nouvelles avec l’ancien. Ça va de pair avec la fascination pour le XIXème ». Ça, c’est vraiment keupon.

 

ci-dessous, reportage à la convention d'Histoire alternative d'Atlanta, LE rendez-vous steampunk.


 

Le steampunk fait partie d’un concept ombrelle, plus large : le rétrofuturisme, rassemblé par l’exposition de la Galerie du Jour. Le rétrofuturisme n’en reste pas à la Belle Époque et l’industrie, il englobe tous les ponts jetés entre futur et passé, toutes les scènes futuristes mises en scène à grand renfort de codes visuels rétro.

Car si cet esprit archéologue du futur est né dans la référence aux brumes du XIXème, le steampunk a depuis fait des petits. « Le genre n’est pas encore cadré, il est en perpétuelle évolution, des nouvelles branches émergent sans cesse » rappelle Jean-François Sanz. 

 

Dans les bottes des steampunks, voici les dieselpunks. Oubliée la vapeur, eux fontréférence au pétrole, au cambouis, à la mécanisation de l’entre-deux-guerres, le fordisme d’une production à la chaîne. Il y a les decopunks, les jusqu’au-boutistes de l’Art-déco qui aime le genre exposition universelle et l’Empire State Building. Aussi les atompunks, séduits par l’esthétique atomique, savant fou, de la seconde moitié du XXème. Citons les clockpunks, amoureux des rouages, des montres, ou encore les stitchpunks, pas très métallos mais très couture, qui aiment tout recoudre (stitch : point de couture). Ne pas oublier les post-apo (post-apocalyptiques). En imaginant un monde à reconstruire avec les restes de l’ancien, ils sont steampunks.

Voilà pour la grande famille rétrofuturiste, toutes ces communautés de looks aux frontières du réel que l’on croise dans les conventions de comics outre-atlantique. Parce que s’il est européen dans son essence culturelle, le steampunk n’est prolifique que dans les imaginaires japonais et américains. La culture américaine a distillé le style steam dans les vignettes de nombreux comics. Les Watchmen, Iron man, Captain America, ont tous des gadgets, idées, rétrofuturistes.

Il y a de cet esprit dans des nanars comme Waterworld. Mais surtout chez des grands cinéastes avec Blade Runner de Ridley Scott, Le Prestige de Christopher Nolan, Dune de David Lynch ou Brazil de Terry Gilliam. Méliès pour les puristes. Qu’ils le veuillent ou non, ils sont identifiés steampunks. 

 

Les Américains aiment ajouter la griffe steam sur leur histoire à eux, comme les cowboys. Cowboys & envahisseurs - quand des OVNI déboulent dans l'Ouest- Wild Wild West (voilà Will Smith) - pour ses robots et ses gadgets dans l'esthétique farwest -, mais surtout Retour Vers le Futur 3, où le prétexte du voyage dans le temps est tout trouvé. Pareil au japon, avec des mangas comme Steamboy qui se sont réappropriés l’esthétique.

Avec le steampunk, on parle bien d’esthétique. L’idéologie et la critique des papas du genre est loin, analyse Jean-François Sanz. « C’est plus un discours esthétique, de style, que vraiment un discours de fond sur la science. Bien sûr en filigrane on peut lire parfois une critique de la science et de la modernité, mais c’est plus une démarche romantique, imaginaire. On s’approprie tous les fantasmes de la modernité, des expérimentations ou le progrès qu’on nous cacherait.».

 

Les steampunks sont aujourd’hui principalement une cybercommunauté très active. Les « french steampunks » organisent parfois des « sorties vaporistes ». Ils viennent du manga, du jeu de rôle, ont dévoré les trucs dont ils étaient les héros ; ils veulent simplement être acteurs.

Dans les grandes conventions aux allures de concours Lépine ils font des batailles de déguisements, ou de réinventions façon steampunk d’autres trucs de geeks, comme le space opera Star Wars.

 

Du coup, à l’instar de Maurice Grunbaum présenté à la Galerie du Jour ou du très bon Tempus-Factoris, on a de véritables œuvres d’art mêlant les époques avec, il faut le dire, beaucoup de goût. Pas que les costumes carnavalesques assez cheap que l'on peut croiser sur les skyblogs de fanart bien trash visuellement. 

Alors pourquoi ce genre très geek séduit autant le grand public ?Pour Jean Rouzaud, dernier steampunk chez Radio Nova, aussi membre fondateur du collectif Bazooka : « On est tous steampunk. Si on ne vivait que dans le présent, on serait habillés en plastique. Mais en mettant un jean, on est rétrofuturiste. New York, cet alliage d'acier fumant, c'est steampunk. Et on fantasme tous sur les mécanismes, les rouages dentelés qui marchent, on a un attrait romantique pour ces grandes machines de l'industrialisation, les steam s'en servent, c'est tout. »

 

Comme le scande leur cri de ralliement "Going forward, by looking backward", pour rêver un peu plus, réinventer le passé, et par là penser autrement le présent, embrassons notre côté steampunk.

Allez aussi faire un tour dans la Novagalerie SteamPunk