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Entretien avec Krystian Beyer de Âme: « Nous sommes toujours les mêmes gars »

Rencontre électronique au Sonar.

Par Cynthia Soundorom Volget

 

On a parfois le cliché du Dj mixant de club en club, très loin de cette image d’Epinal, j’ai pu faire la rencontre de Krystian Beyer l’une des moitiés du projet Âme qu’il forme avec Frank Wiedemann. Préférant l’ombre, c’est Frank qui se produit le plus souvent en public.

Krystian Beyer est l’un des co-fondateurs du label Berlinois, Innervisions avec Frank Wiedemann et Dixon

(Steffen Berkhahn, classé meilleur Dj par le site Resident Advisor). Avec son allure tranquille de quarantenaire, ce père de famille originaire d’une petite ville allemande en bordure du Rhin; a su s’inscrire cette dernière décennie comme une figure de proue dans le cercle restreint des djs d’exception oscillant entre différents styles dont la Deep House.

Âme est le projet qui caractérise également la rencontre de deux passionnés de musique inspirés tant par Stevie Wonder que Herbie Hancock ou encore Transmat, et qui au-delà de faire de la musique électronique se sont lancés, avec le succès de leur EP « Rej » en 2005, dans la création du label Innervisions cité comme référence aujourd’hui. Le Vendredi 13 juin c’est au cœur d’El Monasterio niché dans le Poble Espanyol, qui est un lieu devenu incontournable durant le Off Sonar - notamment pour la fameuse et tant attendue « Lost in a Moment » (qui se tiendra d’ailleurs le 29 juin en région parisienne) - que  j’ai pu saisir Krystian Beyer hors du temps, dans l’enceinte du cloître d’une petite chapelle. Il a partagé avec moi l’aventure Innervisions et  son rôle au sein de Âme avant d’offrir ce jour-là un set magnétique au public venu en nombre.

Pourquoi avez - vous choisi avec Frank, le nom « Âme »  pour votre duo?

C’est assez drôle parce que souvent les gens ignorent ou ne font pas le lien entre Âme  et le nom « âme » en Français. Frank et moi avons grandi à Karlsuhe, à la frontière avec la France, il y avait juste un fleuve qui nous séparait; nous avons donc appris le Français et je pense que quand nous avons débuté notre carrière, il y a près de 15 ans ; nous nous sommes dit «  si on doit faire de la musique, on doit se trouver un nom en français ». Donc on a commencé à faire notre musique et on a ouvert un dictionnaire bilingue Français/Allemand… et bien sûr commençant par la lettre « A », on a percuté sur « Âme » en se disant que cela sonnait bien et qu’en plus en anglais cela signifiait « Soul » ; on s’est dit on fonce pour ça !

Autres avantages, c’est court ; c’est facile à retenir ; c’est avec un A donc dans un line up par ordre alphabétique on est toujours en tête… Pour peu, que tu aies un bon graphiste, il va toujours te mettre avant les autres !

 

 

Et en ce qui concerne le choix de « Innervisions »? Faut - il y voir une référence au « Innercity » de Detroit ?

En fait la véritable histoire est que Dixon organisait à Berlin des soirées qui s’appelaient « Innercity » ; bien sûr il faut y voir un certain lien avec Kevin Saunderson, mais comme les soirées avaient lieu dans Berlin, nous y étions souvent invités, nous y étions, je dirais des résidants réguliers. Durant ces soirées, il y avait un très bon esprit et en quelque part, quand on a voulu monter notre label, on voulait conserver cette énergie, ces éléments donc on s’est dit nommons le label « Innervisions ». Il y a aussi pour nous une référence à l’album de Stevie Wonder « Innervisions » que nous aimons tous. Mais d’une certaine façon, c’était une étape logique après les « Innercity » party de conserver une référence, une empreinte.

Peux-tu définir votre musique ? Quel est l’ADN de Âme ?

Honnêtement, je ne sais pas… C’est dur d’en parler. En fait, je dirais qu’au sein de Âme, nous faisons une musique qui se situe entre  la House music et la Techno parce que nous aimons les deux et à la fin la musique que nous faisons est une combinaison, le résultat de toutes ces influences que l’on possède que ce soit de la France ou de ce que nous vivons au quotidien. Je dirais même que notre musique est le reflet de nos personnalités respectives à Frank et à moi. 

Comme tu parlais de « personnalités » ; quelle est votre façon de travailler quotidiennement au sein du duo ? Quelle est l’interaction de vos personnalités dans le processus de création ?

J’ai envie de dire que nous sommes comme un vieux couple. On s’adore, mais ce n’est pas bon si on se voit trop souvent autrement nous serions tout le temps à nous battre. C’est vraiment un long processus de faire de la musique ensemble.  La plupart du temps, je m’occupe de ce qui concerne le bureau, le label et avec Frank je dirais qu’une à deux fois par semaine, on se voit au studio qui est attenant à nos bureaux. Frank y travaille tous les jours de son côté, parfois avec d’autres et moi je le rejoins pour qu’on puisse travailler, élaborer  ou développer de nouvelles idées mais souvent on a besoin de garder cette distance afin de mieux se compléter quand on se retrouve ensemble.

Depuis la création en 2005 du label, qu’est ce qui a pu changer ? Ce fut un long chemin depuis Karlsruche jusqu'à maintenant à Barcelone par exemple ?

C’est assez compliqué parce que pour nous rien a changé  –nous sommes souvent face à cette question-

Enfin pour moi, nous sommes toujours les mêmes gars qu’il y a 10 ans ! Bien sûr, tout est devenu plus grand mais tu sais en quelque part même si les scènes, le public sont plus vastes, tu ne t’attaches pas qu’à cela. Je pense que la façon dont notre label est établi, la manière dont Âme fonctionne font que nous sommes toujours les mêmes ; pour nous rien a changé. Notre philosophie est toujours la même. Si tout est plus grand, pour nous c’est la même chose.

Donc il t’arrive toujours d’avoir la chair de poule ?

Oui ! Bien sûr !

 

 

Innervisions s’identifie comme une famille ; pour vous, il s’agit d’un petit cercle d’amis… Comment cela se passe t-il entre les membres et comment décidez-vous de vos collaborations avec d’autres djs comme ce fut le cas aujourd’hui avec David August ? Vous êtes en mode « brainstorming » ?

Oui effectivement, on est 3 : Frank, Dixon et moi à diriger le label. Je pense que tout notre concept repose sur le dialogue. Quand il y a une nouveauté ou que l’on reçoit une démo, on discute ! C’est parfois un long processus (rires) mais à la fin, chacun d’entre nous est satisfait du résultat. Si nous sommes heureux sur une démo, celle-ci sera produite sur le label. Avec David August  qui a sorti il y a peu, le LP « Epikur » avec nous ; nous l’avions déjà vu. Nous le connaissons depuis quelques années maintenant et il fait partie de la famille du label Diynamic et eux aussi sont des amis depuis des années.

On a eu ce sentiment que si nous faisions appel à lui, nous voulions qu’il fasse autre chose que ce qu’il fait d’habitude, donc naturellement nous avons demandé à son label. Nous aurions pu nous adresser directement à lui mais on n’avait pas l’envie de rentrer dans un système où l’on se dispute parce qu’il est dans un autre label donc on s’est adressé à Solomun (fondateur du label Diynamic) qui est un bon ami et on lui a dit : « Voilà, on veut faire un LP avec David ». Il nous a répondu : « Vous savez quoi ? Même si vous ne m’aviez pas demandé, je vous aurais demandé d’écouter certaines de ses démos qui sont peut-être meilleures que ce que notre label produit habituellement ». C’est comme ça que cela s’est arrangé pour notre collaboration avec David August. Vraiment, c’est toujours une discussion et chaque réalisation est un melting-pot de nos goûts à chacun.

En tant qu’artiste et en tant que co-fondateur d’un label, comment tu te sens par exemple quand tu vois la foule présente aujourd’hui ? Car vous avez une base de fans qui s’agrandit mais à chaque fois que l’on vous voit  ici ou ailleurs le public est dans une forme de transe, donc comment on se sent dans ces moments ? Est ce qu’il s’agit d’une pression après pour toujours se maintenir au top ?

J’ai l’habitude de dire à mes amis que je ne suis jamais nerveux avant une soirée mais aujourd’hui, j’étais assez nerveux. Je n’ai pas dormi hier soir parce que cet événement, « Lost in a Moment » fait aujourd’hui partie des événements les plus attendus du Off.  Du coup la pression se fait plus intense. On a besoin aussi d’une certaine façon de faire correctement les choses ;  que tout se passe bien car à la fin comme je dis on est les mêmes mecs.  On dialogue beaucoup. On passe notre temps à se tenir au fait de ce qu’il y a comme nouveautés et on décide de ce que l’on va jouer. En définitif, c’est génial quand on voit que les gens aiment  parce qu’on ne se sent pas dans un esprit « on fait du commercial maintenant ! » , j’en reviens à « on est les mêmes » sauf que beaucoup plus de gens nous écoute et ça c’est super 

 

En conclusion, tu considères que ton label est du côté Indé et pas du tout commercial ?

Absolument ! oui, nous sommes Indé !

Et quelle est ton opinion sur Sonar ? Il s’agit d’un événement trop grand, tu préfères les scènes plus intimistes ?

C’est assez difficile, car nous faisons la « Lost in a Moment » depuis 4 ans maintenant et en fait je crois que depuis je n’ai jamais assisté au « vrai » Sonar. J’ai assisté, il y a 6 ans au festival « officiel », c’est bien mais je pense qu’il y a aujourd’hui plein de choses intéressantes… 

Dans quelques jours, le 29 juin, il y aura la « Lost in a Moment » à Paris. Frank représentera Âme en compagnie des autres membres d’Innervisions dont Dixon et Henrik Schwarz ; doit - on s’attendre à quelques surprises ? Vous avez déjà fait le choix d’une Open Air Party dans un lieu atypique avec  le musée de l’air et de l’espace du Bourget.

Je dirais que oui… En fait j’ai déjà joué là - bas dans le hangar pour la « Die Nacht » à proximité du Concorde donc je connais bien la configuration et je pense que cela sera spécial mais je ne veux pas faire preuve de prétention surtout que l’on ne sait pas… et puis le public à Paris est assez exigeant. Le public qui ne nous connaît pas, peut se dire « qui sont ces mecs qui viennent avec leur musique d’Allemagne ? »

Alors pour quelqu’un qui ne connaîtrait pas le label un titre à recommander ?

C’est super dur ! j’en suis incapable… (Il vous suffit de faire un tour sur soundcloud.. )

Revenons à Âme. Cette année, vous avez réalisé votre premier vidéo clip pour le titre « Tatischeff », c’était comment ?

C’était sympa ! En fait depuis des années, on a l’habitude de travailler avec l’Opéra National Allemand de Berlin pour faire de la musique pour des ballets. Il y a eu une collaboration avec l’Opéra et le Berghain. Le danseur étoile du ballet, Vladislav Marinov venait régulièrement au Panorama Bar et la plupart des danseurs aimaient notre musique donc on  leur donnait des morceaux.Vladislav aimait vraiment le titre « Tatischeff » ; il nous a dit qu’il aimerait faire une chorégraphie… c’est de cette façon que le projet fut lancé.

 

 

Il y a de nouveaux projets en préparation ? Un autre vidéo clip ?

Non, ce vidéo clip était un « one shot », il n’y en aura pas d’autres. En fait, les choses se synchronisent de telle façon qu’on se dit « ok, faisons ça ! » mais qui sait peut-être que dans le futur…

Et comment tu vois votre futur ?

J’en n’ai pas la moindre idée. Je serais tellement heureux si je pouvais me projeter dans le futur. Si 5 ans auparavant tu m’avais posé la même question, j’aurais dit la même chose.

Oui mais dans l’avenir, comme d’autres djs ont pu le faire, il n’y a pas l’envie de travailler dans la musique de cinéma ?

Si bien sûr, j’aimerais ! mais on ne sait pas ce qui peut arriver demain. Si ça doit se faire, ça se fera. En fait, je crois que si dans 10 ans on fait encore des soirées, je pense que ça me plaira toujours.

Y a t-il un E.P que tu apprécies ces derniers temps ?

Là aussi c’est dur de faire un choix ! Il y a tellement de bons titres !

Bon inversons les choses, quel est le vinyle auquel tu tiens le plus ? Peut-être le premier que tu as acheté ?

Le premier que j’ai acheté était de Erasure « Wonderland », je devais avoir une dizaine d’années  mais je serai incapable de dire s’il y a un disque auquel je tiens le plus car ils sont trop nombreux et je ne peux pas faire un choix. Enfin il y en a un qui fut important pour moi, c’est celui de Manuel Göttshing « E2E4 » qui a su être  une inspiration mais il y a tellement de bonnes musiques qu’il est prétentieux de dire celle-ci est la meilleure.

Pour terminer, qu’est ce que l’on peut te souhaiter ?

Une vie pleine de santé !

Pour découvrir la « Lost in a Moment », Innervisions et Âme rendez vous au Bourget pour l’escale parisienne de  « Lost in a Moment » qui se déroulera  de midi à minuit le Dimanche 29 juin.

Pour plus d’infos : https://www.facebook.com/ivliam

                              https://soundcloud.com/ame