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L'amour homme-machine est-il possible ?

Les chroniques d'Usbek & Rica : #26.

Par Thierry Keller

Il fallait bien que ça arrive. Après les histoires de prise du pouvoir de la machine sur l’homme, voici l’histoire d’amour entre un être humain et une interface, un système, un logiciel (on notera qu’un terme unifiant ne s’est pas encore imposé) : je veux parler du film Her, de Spike Jonze, bien sûr, mais aussi du roman Softlove, d’Eric Sadin, qui vient de sortir aux éditions Galaade.

 


Joaquin Phoenix alias Theodore, le sentimental amoureux de son système informatique

Qui ne serait pas complètement fou de cette voix un peu cassée, de ce petit rire charmant et des traits d’espièglerie de cette « femme » ?

Dans Her, on est en 2025 : un homme tombe amoureux de son « OS », son operating system. DansSoftlove, c’est l’inverse : c’est le système qui tombe amoureux de sa protégée. Et pourtant, bien que ces œuvres nous disent que l’amour homme-interface est possible, je serais tenté de répondre que non, c’est une simple vue de l’esprit. Pourquoi ?

1 : Parce que les operating systems se comportent exactement comme des êtres humains. Dans Her, le brave Joaquin Phoenix ne tombe pas amoureux d’un ordinateur, mais de la voix de Scarlett Johanson, ce qui n’est pas exactement pareil. Qui ne serait pas complètement fou de cette voix un peu cassée, de ce petit rire charmant et des traits d’espièglerie de cette femme (car oui, l’interface est genrée, d’où le titre, Her, « elle ») ?


Le robot sexy de l’illustrateur japonais Sorayama 

Il manque ce qui fait le sel d’une relation : le toucher, la moiteur, l’échange des fluides

2 : Parce que dans les deux cas, on a affaire à des archétypes d’histoire d’amour, aux intrigues très conventionnelles, et même franchement hétéro. Her suit les étapes d’une love story à l’ancienne : la rencontre, la passion, la présentation aux amis, la trahison (elle le trompe avec plusieurs centaines de mecs en même temps), et la fin tragique. Softlove marche sur les traces d’un autre archétype de l’amour : l’homme qui aime une femme qui ne le remarque même pas. Que ce soit un logiciel ou un homme ne change rien à l’affaire. Le point commun entre les deux histoires, c’est la souffrance. Or, quoi de plus humain que la souffrance sentimentale ?

3 : Parce que l’absence de corps pose problème. La scène d’amour torride entre Theodore et Samatha, son OS, n’est autre qu’une vulgaire séance de sexphone, tandis que dans le roman de Sadin, le narrateur immatériel a beau nous dire qu’il prend son plaisir autrement, il manque ce qui fait le sel d’une relation : le toucher, la moiteur, l’échange de fluides… Bref, le passage du fantasme à la réalité. Si l’on met de côté l’histoire d’amour qu’ils mettent en scène, il reste la réflexion sur la dépendance de l’homme moderne à la technologie. Et de ce point de vue-là, Softlove présente la réflexion la plus aboutie.


Soft Love, d’Eric Sadin, éd. Galaade

 

Il faut dire qu’à l’origine, Eric Sadin est un philosophe de la technique, et qu’avec le passage à la fiction, il poursuit une réflexion entamée depuis longtemps sur la modification de la condition humaine, assistée par des interfaces intelligentes. Après « Surveillance globale », « La société de l’anticipation » et « L’humanité augmentée », voici une prolongation romanesque – brillante – d’une œuvre intellectuelle qui nous dit une chose très simple : nous sommes tous des assistés. La part de hasard dans nos vies se réduit chaque jour un peu plus.

Ce n’est donc pas de l’amour, c’est de l’addiction

Chez Sadin, le système intelligent est là pour assurer, je cite, l’« absolue sécurité », le « meilleur intérêt », l’« intense bien-être » de sa maîtresse. Comme un super valet de chambre qui sait mettre le bon morceau de musique au bon moment et choisir le repas du soir en fonction de dizaines de critères objectifs. Si sa maîtresse ne l’aime pas, elle ne peut pas vivre sans lui. Moralité, ce n’est donc pas de l’amour que nous ressentons vis-à-vis de nos smartphones et des multiples applications qui nous facilitent l’existence. C’est de l’addiction. Certains appellent ça la « nomophobie » (No Mobile Phone Phobie), la peur de se retrouver sans son appendice connecté.

La grande œuvre qui mettra en scène un homme qui souffre d’avoir perdu son smartphone n’a pas encore été écrite. Pourtant, il y aurait matière, parce que vivre hors connexion, parfois, c’est bien pire qu’un chagrin d’amour.

Image à la une : futureearth.com.au

Une chronique initalement parue sur le blog d'Usbek & Rica