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Robocop, une fable anarcho-punk

Robocop, une fable anarcho-punk

Les chroniques d'Uzbek & Rica : #22.

Par Sophie Marchand

Image à la une : RoboCop, un film de Paul Verhoeven, 1987 © Orion Pictures

Pour entrer en résistance, pas la peine d’aller à Notre Dame des Landes. Il suffit d’aller au cinéma voir une belle fable moderne : le dernier RoboCop.  

Nous sommes à Detroit en 2028. Le cynique Raymond Sellars, à la tête de la société OmniCorp, rêve de refourguer en masse ses soldats-drones-robots, autorisés en zone de guerre hors des frontières, mais interdits sur le sol américain. Or, l’opinion n’est pas prête à accueillir ce genre de monstres. Qu’à cela ne tienne : on fera un compromis. Pas de robots dans les rues des villes, mais des hybrides hommes-robots, forts comme des machines, et possédant la consience d’un être humain. C’est le pauvre flic Alex Murphy, grièvement blessé après l’explosion de sa voiture, qu’on choisit comme cobaye pour devenir le premier cyborg de la police de Detroit. Le mec n’a plus que son visage, une partie rafistolée de son cerveau, ses deux poumons et un morceau de main. Le reste de son « nouveau corps » est constitué de métal et de technologie, son cerveau est truffé de puces connectées à un dispositif bio-informatique contrôlé par le médecin qui l’a opéré.

Toute la question est donc en définitive celle de la prise du pouvoir : qui de l’homme ou de la machine va diriger ?

Murphy est une sorte d’homme télécommandé ! Le bon docteur dit d’ailleurs de lui qu’il aura l’impression de décider, alors que c’est la machine qui dictera son comportement. Mais problème : il est encore trop humain. Quand il se voit dans la glace pour la première fois en sortant du coma, il a envie de se suicider. Sur le terrain, il tergiverse. Quand on lui implante les dossiers de tous les crimes commis à Detroit, monsieur chiale comme une pucelle. À quoi bon créer un flic robot si c’est pour se retrouver avec un mec pétri d’états d’âme ? Alors ses géniteurs trafiquent son organisme : en agissant sur son système cognitif, il sera beaucoup moins homme et beaucoup plus robot. Et en effet, Murphy peut enfin se concentrer sur son unique obsession : arrêter les délinquants. De l’extérieur, il ressemble à un être humain, mais à l’intérieur, il est froid comme du silicium.

 


RoboCop, un film de José Padilha, 2014 © StudioCanal

Je l’ai dit : c’est une fable. Donc il y a une morale. Murphy sera plus fort que la machine. Il retrouvera son humanité. Son taux de dopamine remontera comme par magie, et il fera à nouveau fonctionner son libre arbitre. Il se retournera contre ses concepteurs, et regardera à nouveau sa femme et son fils comme des êtres dotés d’une âme et non plus comme des dossiers non prioritaires. Le générique de fin défilera au son de « I Fought the Law » des Clash, manière de dire qu’il faut entrer en résistance contre la déshumanisation.  Le film se passe en 2028, mais bizarrement il fait beaucoup moins SF que le premier, sorti en en 1987. Aujourd’hui, nos vies sont déjà menacées par l’assistance technologique : les musiques qu’on croit choisir sur les plateformes de streaming, les chemins qu’on emprunte dans la rue pour attraper un Vélib, les rencontres amoureuses en ligne décidées par algorithme et bientôt les achats sur Amazon (on recevra un colis chez nous avant même de l’avoir commandé)…

Une fois encore, la liberté va consister dans les années à venir à déjouer la prévisibilité.

Comme Alex Murphy, nous bénéficions d’une masse de données à notre disposition, mais ce sont elles qui nous guident, qui nous montrent le chemin et qui nous donnent l’illusion d’être libres. Sans le savoir, nous sommes tous un peu des RoboCops ! Toute la question est donc en définitive celle de la prise du pouvoir : qui de l’homme ou de la machine, ou plus exactement du logiciel, va diriger ? Est-ce que finalement le robot ce n’est pas nous, simples amas de molécules, drivés à distance non pas par une intelligence supérieure machiavélique, mais par un système rationnel commandé par le big data, qui fera de nous des néo-humains totalement prévisibles ? Une fois encore, la liberté va consister dans les années à venir à déjouer la prévisibilité. Et pour ça, rien de tel qu’une petite fable anarcho-punk comme RoboCop pour se remettre les idées en place.

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