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Raphäl Inside : à Taiwan avec Mayday

Raphäl Inside : à Taiwan avec Mayday

Mais qui sont donc les Beatles mandarins?

Par Raphäl Yem

© Crédits photos NnoMan pour le collectif OEIL

 

Vous ne connaissez pas ce groupe qui a rempli le Zénith de Paris ce dimanche, et pourtant, c’est un phénomène dans le monde chinois. Et en scred, un levier diplomatique pour Taïwan, qui cherche à exister sur un plan mondial.


Nous sommes le 31 décembre 2013. On va fêter le Nouvel An dans quelques secondes : « Five, four, three » … Une foule enjouée scande le compte à rebours. 50 000 personnes, plus exactement, réunies dans le grand stade de Kaohsiung, dans le sud de Taïwan. En 2 heures seulement, plus vite que pour un concert de U2 ou Madonna, chacune d’elle avait acheté frénétiquement son billet pour être là … Au concert du groupe MayDay. Qui ça, me direz-vous ? Jusqu’à ce soir, je n’avais pas réalisé la puissance de ces 5 garçons qui sont numéro 1 des charts à Taïwan, à Hong Kong, mais aussi dans toute la Chine. Plus d’un milliard de fans, ça fait du monde.

 

Je sais que le lendemain, ils joueront une nouvelle fois devant 50 000 autres personnes, au même endroit … Et je suis là, au milieu de cette folie. « Two … One » … Bim, bam, boom : les feux d’artifice sont tirés, à peine le temps pour ceux qui sont en concert ce dimanche 24 février au Zénith de Paris, d’entamer ce que j’imagine être un de leurs nombreux tubes, puisque le public connaît les paroles par cœur. Il chante comme un seul Taïwanais, en agitant fougueusement un mini-tube de couleur fluo (climax de leur façon de foutre le zbeul) : dans le public, des gens de tous âges, des Taïwanais venus de toute l’ile, mais aussi des fans qui ont pris l’avion de Hong Kong, de Singapour, et surtout, des Chinois, qui eux aussi ont fait le déplacement. En masse. Et quand on connaît les galères diplomatiques entre la Chine et Taïwan, on sourit en se rappelant les paroles du représentant de Taïwan en France, son excellence Michel Ching-long Lu : « Les MayDay sont en train de changer la Chine continentale ». Rien que ça. Il n’en fallait pas plus pour que je tente l’immersion dans le Made In Taïwan.

 

PLUS FORTS QUE MADONNA

Si je devais tenter une recette francisée pour vous faire goûter du MayDay, je dirai 1/3 d’Indochine pour l’ambiance papa super show poético-émo, 1/3 de Johnny pour bien en rajouter dans l’icône nationale, et 1/3 de M. Pokora pour essayer de vous décrire la fan attitude des foules. Avant d’être des ambassadeurs Ferrero qui portent discrètement l’identité taiwanaise à travers toute l’Asie, MayDay, c’est 5 garçons bien sous tous rapports, la quarantaine élégante (et même un peu fashion – même s’ils ne divulguent pas leur âge), la mèche qui ne bouge même pas dans le vent. Ils s’appellent Monster, Stone, Masa, Ming, et leur leader, Ashin. Le Washington Post les qualifie de « Beatles du monde chinois », mais à la sauce soja.

 

 

 

Ils ont sorti 8 albums, remporté plus de 150 prix à travers l’Asie, et vendu au moins 20 millions de billets pour leur spectacle. Avec leur date à Londres, et celle de Paris, ils donnent un nouveau souffle à leur tournée mondiale : 71 concerts, 40 villes (à venir encore l’Europe, mais aussi l’Amérique, la Corée et le Japon), et plus de 2,5 millions de spectateurs en transe, plus que la tournée MDNA de Madonna. Mais la passion des fans ne leur est pas montée à la tête : sur scène, entre chaque chanson, ils prennent le temps de parler au public (qu’ils ne voient pas), de raconter une anecdote, de se taquiner … mais gentiment. L’un d’entre eux s’est même marié, sans que les fans n’y trouvent rien à redire. Malgré le merchandising, les clips bastonnés à la télé, leurs têtes en 4x3 à chaque coin de rue, les MayDay ne se considèrent pas comme des gourous, plutôt des gendres idéaux, « des grands frères » selon eux, qui ne sont qu’amour, optimisme et motivation. D’ailleurs leurs chansons ne parlent que de ça. « Follow your dreams », c’est leur philosophie.

Des exemples taiwanais à suivre par cette foule dense, mais disciplinée, qui s’est tassée dans ce stade en plein hiver. Même la maire de la ville est dans la gradins, ses administrés s’empressant par dizaines de venir faire un selfie avec elle. Le giga show commence quand les écrans géants s’allument : des photos des membres du groupe défilent comme quand tu lances la fonction diaporama sur tes photos de vacances, mais sur un air hollywoodien love to love. On les voit enfants, à la fac, sapés en blanc, sur scène, sur des plateaux télé, mais aussi des images de catastrophes naturelles qui ont touché l’Asie, un portrait d’Obama, comme pour dire que les superstars qu’ils sont ne sont pas déconnectées de l’actualité de la société dont ils sont les héros. Au fil des images, les cris de la foule s’amplifient. Et quand apparaît leur slogan : « Just MayDay, just rock it », je vois des larmes d’excitation perler sur le visage des jeunes filles, mais aussi des parents tout aussi fan qui lèvent les bras. Et c’est parti pour un show de 3 heures, avec les paroles en karaoké sur écrans géants, et des chansons que je ne comprends pas (je suis un peu court en mandarin), mais qui ne m’empêchent pas d’hocher la tête après quelques ‘teilles de bière locale ingurgitée en loge.

SOIS JEUNE, ET REUSSIS !

Les MayDay se connaissent depuis le lycée, sont camarades depuis 15 ans ; le groupe n'a jamais changé. Étudiants, ils écoute du rock, les Beatles, U2, s’échangent des cassettes. Ils sont passionnés par la musique, mais ne s’imaginent pas alors une seconde en faire leur métier. Parce qu’on n’est pas dans une classe de 3ème d’un collège de Roubaix, et qu’après avoir ingurgité 5 épisodes des Ch’tis ou des Anges, on se dit pas que « Star vue à la télé –et en boîte » est un métier. Penser au star system, ici, c’est impensable, mal vu, inaccessible. Ce n’est pas dans la culture locale. Les ados d’alors cherchent un équilibre entre leurs cursus scolaire et leur passion. Sans abandonner leurs études, critère obligatoire de réussite dans une société taiwanaise qui ne jure que par les diplômes. Le week end, ils écument les bars et live-houses, « on s’amuse en faisant tout ce qu’on pouvait pour séduire toujours de nouveaux publics, pour toucher le cœur des gens » me dira Ashin. Et ça finit par payer : ils deviennent les pionniers de la scène rock de l’île, avant d’être signé par le plus gros label local B’In Music, qui en fait des éléphants mainstream du show-business.

 

La veille, je dîne dans un petit boui-boui avec un jeune groupe, les Magic Power. Ils sont 5, ou 6, je ne sais plus vraiment. Des fans bien informés se sont postés devant le resto, en espérant un coucou de leur main quand ils en sortiront. Les gars sont gênés de ne pas me proposer de vin rouge, « comme à Paris », mais me font gouter une cuisine cantonaise des plus honnêtes. Plus tard, ils aimeraient bien faire comme MayDay. Comme eux, ils font de la musique pour s’amuser (en plus club), chantent « l'amour, l'amitié, la famille », quand ils peuvent.

 

 

 

L’un étudie les maths, un autre l’architecture, un autre encore les médias, celui à côté de moi le japonais, et celui au bout de la table, le tourisme. Ils s'esclaffent quand je leur demande ce qu'il se passe quand les jeunes ne font pas d'études supérieures. « On ne peut pas faire ce qu'on veut » me souffle le batteur à l’oreille. Pression familiale oblige. Ici, on vit avec ses parents, ses grands parents, et sa chérie tout au long de la vie. Après les études, ils se mettront professionnellement à la musique, seulement après le service militaire, obligatoire là-bas. En attendant le dessert, on s’apprend des gros mots, en Français, en Taïwanais, en Mandarin dans une sorte d’insouciance. Ici, selon les Magic Power, les jeunes ne vivent pas dans un climat de violences, comme dans les ghettos américains qu’ils ont vu dans les clips de rap, même si le chômage commence à les inquiéter. Le malaise, je l’ai bien compris dans mes discussions sur place avec les gens lambda, c’est le beef entre « les Taïwanais de l’intérieur, et les Taïwanais de l’extérieur ». Comprendre : les insulaires, et les Chinois.

 

 

 

TAIWAN VERSUS CHINA

Le 11 février dernier, Pékin et Taipei ont entamé un dialogue historique, pour la première fois depuis la fin de la guerre civile, en 1949. Cette année-là, deux millions de Chinois fidèles au nationaliste Chiang Kaï-chek, défait par les hommes de Mao, se sont réfugiés à Taïwan. Depuis, les gouvernements de Pékin et Taipei revendiquent chacun de leur côté, leur pleine autorité sur l’île (juteuse d’un point de vue business), la Chine pensant même à réunifier tout ce petit monde par la force si rien de bougeait. Et les Taïwanais, épris de liberté d’entreprendre et d’expression, sont pas archi confiants. On se croirait dans une partie de Risk …

Le succès des groupes de musique taïwanaise dans toute l’Asie, est de fait, devenu un enjeu primordial pour Taïpei, qui cherche à conserver son indépendance politique, vis à vis de l’Occident, mais surtout de la Chine, gourmande, qui revendique l’île. Et tout ça, en appliquant la stratégie du softpower, misant sur la culture mainstream, voire l’entertainment, via le cinéma (Ang Lee est le plus connu des réalisateurs taïwanais), récemment la bande dessinée (avec un stand fréquenté au Festival international d’Angoulême) et bien sûr, la musique …

Me voilà dans le quartier des ambassades à Paris. Celle de Taïwan n’existe pas. C’est un bureau de représentation, nuance. Les relations diplomatiques entre la France et Taïwan n’existent officiellement pas. C’est ce que m’explique malicieusement son Excellence Michel Ching-long Lu, représentant de l’île asiatique dans l’Hexagone depuis quelques années : « Il ne faudrait pas que Paris froisse le partenaire chinois ». Selon lui, que le T-Rock (T pour « Taïwanese », comme la J-Pop du Japon ou la K-Pop de la Corée, qui trouve des adeptes dans le monde entier) s’exporte dans all around the world est une question de « survie pour Taïwan, 66 fois plus petit que la Chine ». Une façon d’exister aux yeux du monde. Il s’enthousiasme en me rappelant, chiffres de ventes à l’appui, que ses camarades de MayDay sont très très populaires en Chine populaire, justement : « Mayday est en train de changer la Chine continentale. Nous devons profiter du succès de ce groupe consolider nos relations commerciales et diplomatiques avec la Chine continentale ». Attention, officiellement, MayDay n’a pas de mission précise de la part du Gouvernement, ils sont apolitiques. Ils font de la musique optimiste, c’est tout, et tant mieux si elle permet d’adoucir les mœurs chinois. Sans que je leur demande, le leader des MayDay m’avait lancé cette phrase, droit dans les yeux : « Les Beatles ont changé le monde, pas seulement la musique, mais ils ont introduit du positif dans l'humanité. On fait de la musique pour calmer les gens, pas pour conquérir le monde comme Napoléon ». Un groupe de 5 chanteurs pacifistes qui contribuerait à repousser les ambitions géopolitiques d’un conquérant dragon, en séduisant ses armées, ça pourrait le faire, non ? Je parie sur Ang Lee pour tourner le film, et sur MayDay, pour la bande originale.