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My Kingdom pour un chargeur

My Kingdom pour un chargeur

Les chroniques d'Uzbek & Rica : #22.

Par Thierry Keller

Image à la une : les clients de l’Apple store de New York font la queue pour la sortie de l’iPhone 3G © Rob DiCaterino

Vendredi dernier, je quitte le bureau en oubliant mon chargeur d’Iphone. Je me dis bon, ça c’est ballot, mais l’appareil est chargé à moitié, ça peut tenir jusqu’à demain. Le lendemain matin, en effet, il me reste assez d’autonomie, je me rends tranquillement au bureau, à une dizaine de stations de métro de chez moi. Et là, c’est la tuile : dans mon empressement, j’ai oublié que j’ai prêté ma clé à une collègue, et je me retrouve face à une porte fermée. Je suis à 15% d’autonomie.

Qu’à cela ne tienne, me dis-je ! De toute façon, c’est un peu con d’avoir un seul chargeur. Je vais passer en acheter un à la Fnac, et comme ça j’en aurai un pour le bureau et un pour chez moi. Me félicitant d’une telle perspicacité, je me dirige vers la Fnac. J’opte pour un joli fil blanc de la marque Belkin. Sur le chemin du retour, je décide de dilapider mes dernières économies d’énergie dans un ou deux coups de fil et quelques sms. Et comme prévu, le téléphone tombe dans les vapes. Une fois chez moi, je branche le port USB à mon ordinateur, et l’autre extrémité à mon téléphone. Je sens que ça coince, je force un peu, ça finit par rentrer, et j’attends. Rien ne se passe. Je me dis : « Ok, c’est normal, dans un quart d’heure, je vais entendre la petite vibration caractéristique du retour à la vie, je pourrai entrer mon code Pin et reprendre une activité normale ». Au bout d’une heure, je dois me rendre à l’évidence : mon téléphone est toujours aussi vide, ce chargeur est un traître, et moi je viens de basculer dans un autre monde, celui des gens injoignables. D’autant que mon Ipad, dont j’ai dilapidé la batterie la nuit d’avant, est aussi vide.

Yoppy

Yoppy, blogueur et fan d’Apple, fait la queue pour l’iPhone 6… avec sept mois d’avance.


Steve Jobs aurait déclaré avec humour, à propos de l’iPad : « Nous l’avons livré le samedi et le septième jour, nous nous sommes reposés »

 

Mon bel Iphone, tel la princesse au bois dormant, reste osbtinément inerte. Je lui parle, l’embrasse, l’insulte aussi un peu.

Après un moment de découragement, je décide de reprendre pied : « Ah ah, mais il me reste les mails ! » Pour être muet, je n’en suis pas moins toujours socialement en vie ! J’envoie un mail à ma collègue, je fais un détour par chez elle, je récupère une clé, retourne au bureau, attrape mon chargeur, rentre chez moi, branche le chargeur au téléphone, et attend sereinement que la fée électricité fasse son œuvre. Mon bel Iphone, tel la princesse au bois dormant, reste osbtinément inerte. Je lui parle, l’embrasse, l’insulte aussi un peu. Toujours rien. Puis je décide d’être fort : je me passerai de téléphone pour le week-end. Une résolution qui dure environ deux secondes. Je ressors de chez moi, cours chez les revendeurs de portable de Barbès, pénètre dans une boutique aux néons criards, tend mon appareil à un homme qu’on me décrit comme un expert. L’expert, un sosie de Samuel Eto’o, désosse l’engin, souffle à plusieurs reprises sur ses entrailles, je prie pour qu’il ne fasse pas une manœuvre fatale, puis il revisse le dispositif, plugge l’appareil à un chargeur, et là, miracle : « ça marche », dit Samuel Eto’o. Je passe à la caisse, m’étonne de ne payer que 25 euros (on m’aurait dit 100, j’aurais dit d’accord), sors sur le boulevard, j’ai envie de crier ma joie à la face du monde : à nouveau je me sens un neuronne intégré au grand cerveau planétaire.

La solitude technologique, ça n’arrive pas qu’aux autres : un accident est si vite arrivé.

Mais aussitôt, je me ravise. Je repense à tous ces moments de solitude technologique. Et je me prends à rêver d’un monde où il y aurait des chargeurs de portables universels, ou même pas de chargeur du tout, car l’énergie serait en libre accès, je me prends à rêver d’un monde où Internet serait comme le gaz ou l’électricité, un service public qu’il n’y a plus qu’à enclencher quand on eménage quelque part, un monde où l’on passerait d’un pays à l’autre sans payer de surtaxes pour la 3G, un monde où ce serait impossible de se retrouver, comme je l’ai été l’espace de quelques heures, inexistant, invisible. Un mort vivant. La morale de cette histoire, c’est qu’on vit en plein Moyen-Âge. La solitude technologique, ça n’arrive pas qu’aux autres : un accident est si vite arrivé. Ensuite, plus tard, quand la noosphère numérique sera techniquement au point et qu’on sera joignable 24h sur 24h pour de vrai, il sera temps de se demander comment y échapper.

Une chronique à retrouver sur le blog d'Ubsek & Rica