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Que s'est-il passé au dernier festival de Berlin ?

Que s'est-il passé au dernier festival de Berlin ?

Des stars, du foot en ultra différé, des fantômes australiens et un peu de cul ? On y était on vous raconte.

Par Alex Masson

Que s'est-il passé au dernier festival de Berlin : des stars, du foot en ultra différé, des fantômes australiens et un peu de cul. On y était, on vous raconte, entre une würst et des Dim sum.

Première surprise en débarquant à la 64e Berlinale: on a bourré sa valise de moonboots et de parkas pour rien. Là où l'esplanade de la Potsdamer Platz, lieu principal des festivités aurait du rivaliser, niveau glissade, avec les patinoires de Sotchi, on aurait pu quasiment marcher en espadrilles, tellement il faisait doux et ensoleillé au lieu des habituelles températures en dessous de zéro. Limite on aurait planté des palmiers au milieu des Mercedes-Benz qu'on se serait cru à Cannes. On y a même vu des pin-up à l'ancienne, vêtues uniquement d'un ours en Peluche. 

Quoique non, rhabillez-vous mademoiselle. Même sous un climat tempéré, impossible de confondre la Berlinale et Cannes : outre-rhin, pas de pan-bagnats déssechés mais des würsts juteuses, servie cette année au comptoir de Food Trucks. Et surtout une ambiance bien plus détendue, grâce à une organisation tenant moins de cerbères à l'entrée des salles, ou de castes délimitées par les couleurs des badges d'accréditation.

La berlinale cette année fut donc pépère. Jusque dans la conf' de presse de Monuments men, le nouveau film de George "Nespresso" Clooney, carrément entamée par une chenille lors du photocall, menée par un "Djen' Dioujardin" visiblement content de sa virée avec ses nouveaux potes hollywoodiens. En tout cas on s'est plus marré à ce moment là que pendant la projection - Jojo, Jean-jean et leur amis, en officiers tendant de récupérer des oeuvres spoliées par les nazis pendant la seconde guerre mondiale. Tellement décevant que même la séance n'a pas tenu et été interrompue pendant 20 minutes suite au malaise d'un spectateur. Peut-être la sensation d'assister, niveau scénario et rythme, à la totale de Papa Schultz d'un coup... 

Plus spectaculaire, l'arrivée du Lars Von Trier circus pour la première mondiale de la version uncut de Nymphomaniac Vol. 1. Ce qui tombe bien puisque jusque là, c'est la version "un-cul"  - puisqu'excisée de la plupart des plans de foufoune et zézettes en action- qu'on avait vu en salles. Si cette version intégrale appelle bien une chatte, une chatte - les membres de Civitas ou de Promouvoir, associations qui ont réussi à rétrograder en France le film d'un -de 16 ans à un -de 18 ans auraient sans doute exigé qu'on excommunie Von Trier, rien que pour une acrobatique scène de cunnilingus... - elle confirme que le cinéaste danois est un grand farceur : hormis quelques digressions de plus, Nymphomaniac vol. 1 dans sa totalité ne change qu'à quelques poils près de la version soi-disant censurée.

Là aussi le spectacle fut plus lors de la conférence de presse que dans la salle : entre Von Trier hilare, ouvrant largement sa veste pour arborer un T-shirt marqué du logo du festival de Cannes, additionné d'une mention "persona non grata" et Shia La Beouf portant un sac kraft taggé "I am not famous anymore" sur la tête, sortant pour seule réponse, la tirade des "Sardines et du chalut" de Cantona avant de se barrer, (puis d'être au bord de se foutre sur la gueule avec des passants dans la rue), ce fut un véritable happening. Visiblement prolongé dès son retour à Los Angeles, où La Beouf plagie ces jours-ci Marina Abramovic dans une expo...

 

L'autre star incontestée de la Berlinale fut... Michel Houellebecq. L'écrivain, qui ressemble de plus en plus à... ben on ne sait pas trop quoi vu l'état du délabrement de son visage, quelque part entre Françoise Sagan au réveil, Barbara et un frère Bogdanoff à qui on aurait enlevé la prothèse de menton, est venu présenter au Forum, une section parallèle, L'enlèvement de Michel Houellebecq. Faut-il faire un dessin pour préciser de quoi parle ce film de Guillaume Nicloux ? C'est d'ailleurs un peu ses limites : une fois installé le principe de la séquéstration par  des pieds nickelés bodybuilders de l'écrivain intello-clopeur, tout ça s'effondre un peu autour d'un syndrome de Stockolhm ou l'on décrypte le bouquin de Michel sur Lovecraft quand il ne s'initie pas aux prises de free fight. Le sens de l'humour berlinois est une énigme : le public était mort de rire à chaque séance devant ce qui s'avère  à l'arrivée, amusant mais vite aussi creux et mochement filmé que le nouveau film des Inconnus.

 

A choisir, il y avait bien plus de quoi être surpris en allant fouiller du côté du marché du film. Pas forcément, dans la myriade de nanar à base de croque-mitaines, monstres mutants variés et gamins possédés par le diable, voire les trois à la fois. La (très) bonne pioche est venue avec The voices.

Une fois de plus, Marjane Satrapi n'est pas là où on l'attend : elle est venue tourner en Allemagne un film américain sur un gentil neuneu qui est convaincu que son chat et son chien lui parlent. Surtout quand ils lui demandent d'aller trucider la moindre fille qui pourrait être sa chérie à l'horizon. Pas simple de qualifier The voices - pour donner un aperçu, on voit au début un ballet de fenwicks roses fuschia dans une entreprise d'emballages de baignoires et à la fin une apparition divine faire un pas de danse- car les genre y alternant , mais  toujours traité avec un impeccable respect des codes. Donc à la fois un film de tueur en série assez flippant, une comédie de moeurs des plus poilante, et une satire grinçante façon Simpsons/Mike Judge. Le tout hyper coloré. Avec un peu de bol, ça sort en France d'ici la fin de l'année, on en recausera donc.

Autre film très engageant, au Forum, The darkside. L'australien Warwick Thornton signe curieusement un des rares films transmedias vu ici. D'un côté, sur grand écran, un vrai-faux (mais bon) film de genre a partir des histoires de fantômes racontés par des habitants, blancs ou aborigènes, de l'autre un site internet -theothersideproject.com- où tout un chacun peut déposer sa propre expérience de rencontre avec des spectres, Thorton y piochera quelques-unes pour les mettre en scène dans les épisodes d'une web-série à venir.

 

The second game, toujours au Forum, décidément la section riche de cette année, laisse plus perplexe. Le dispositif est intrigant : Corneliu Porombuiu, un des chefs de file du cinéma chia... euh roumain récent, y filme un match de foot de 1985 entre deux équipes de Bucarest, à partir d'un enregistrement vidéo d'époque de la chose, diffusée sur la télé de son père, qui fut l'arbitre de cette rencontre. Le paternel et le fils la commentant de leur salon, façon Thierry Roland/ Jean-Michel Larqué à presque trente ans d'écart. Hormis le contexte politique - l'une des deux équipes était celle de l'armée et l'autre celle de la Securitate, tristement célèbre police d'état de Ceaucescu- qui densifie la chose, il faut vraiment être accro à BeIn Sport pour ne pas décrocher à la fin de la première mi-temps.

De toute façon cette histoire de la Roumanie, c'est du passé. Ce qui interesse l'industrie du cinéma aujourd'hui c'est la Chine. Elle est hyper-présente à Cannes, en compet' avec trois films, dont le très bon Black coal, thin ice, repartira avec le lion d'or, et partout dans les suites d'hôtels ou se monte le business. Au point qu'un néologisme ait fait son apparition au vu des nombreux deals signés entre Pékin et les USA (ou de l'augmentation probable des quotas de films étrangers autorisés à sortir chez Mao) : Chinollywood. Du coup, on reprend une portion de Dim Sum dans les - excellents- restos asiatiques de Prenzlauer Berg.

Tellement bon qu'on s'offre pas mal de seconds services, jusqu'à laisser passer l'heure des projos des films de la compet'. Alors on sonde les camarades critiques pour savoir si on a loupé quelque chose ou non. La réponse est floue, d'un côté, les habituels ronchons - lisez les gazettes ayant pignon sur rue, vous les reconnaîtrez- qui ressortent le disque d'une sélection pas mal-moyenne-nase-affligeante-bahdetoutesfaçonsjem'enfousj'attendsCannes (rayer la mention inutile) taclant comme toujours la production allemande (notamment Kreuzweg, sur le calvaire d'une gamine de famille catho intégriste voulant prendre un peu l'air).

De l'autre, des plus enthousiastes, notamment sur Boyhood - chronique US de la vie d'un môme, littéralement au long cours, car vraiment filmée sur douze ans, et qu'on voit donc grandir à l'oeil nu. Les deux se sont retrouvés samedi soir au Palmarès, accompagnés de l'excellent Grand Budapest Hotel, le nouveau Wes Anderson, de sortie française le 26 février et d'Aimer, boire et chanter, du vétéran Alain Resnais Et donc surplombés par Black coal, thin ice, glaçant thriller social dans les mines de charbon chinoises. Du coup, il fait un peu plus frisquet sur la Potsdamer Platz. Il est temps de rentrer à Paris.