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L'avenir de la quenelle

L'avenir de la quenelle

Les chroniques d'Uzbek & Rica : #16.

Par Thierry Keller

Je ne voulais pas en parler, je me disais que ça ne servait à rien d’en rajouter…

… et puis j’ai fini par regarder l’un des messages récent de Dieudonné sur youtube (Même ça je ne voulais pas le faire, pour ne pas gonfler ses stats. Mais bon, je n’ai pas pu résister). Pendant une dizaine de minutes, le mec alterne des vannes et des menaces, et puis tout à coup, il se lâche. Après avoir dit qu’il n’était pas antisémite, il ajoute, un peu sur le mode du bon sens : « Je n’ai pas à choisir entre les Juifs et les nazis. Je suis neutre dans cette affaire. Je suis né en 1966 moi… Donc qui a provoqué qui, qui a volé qui… Bon, j’ai ma petite idée ! » Et là, je me suis dit : trop fort la preuve qu’il n’est pas antisémite ! Et pour ceux qui, dit-il, voudraient plus d’informations sur la question, il conseille de s’adresser à « Robert ». Robert, c’est Robert Faurisson, le célèbre négationniste. Donc en fait, si on résume, les juifs ont provoqué la Shoah, mais ça tombe bien : il n’y a pas eu de Shoah ! Encore plus fort. Du coup, je pense que ça peut être intéressant de s’interroger sur l’avenir, à moyen terme, de toute cette histoire, cristallisée par le geste dit de la « quenelle ».

La dimension antisémite fait partie de l’attirail français des antisystèmes

Depuis le début, c’est-à-dire depuis que Manuel Valls, le 27 décembre, a réclamé l’interdiction des « réunions publiques » de Dieudonné, on n’a fait que franchir un cap supplémentaire dans l’offensive politique du mouvement antisystème qu’on observe ces derniers mois. Il y a d’abord eu les manifestations de soutien au bijoutier de Nice. Là, on est dans une logique d’autodéfense contre les voyous parce que les élites ne nous protègent plus. Ensuite, les bonnets rouges. Une contestation provinciale de la pression fiscale de type jacquerie contre des élites qui nous tondent comme des moutons. Et maintenant, il y a l’affaire Dieudonné, qui apporte, je dirais, le chaînon manquant à la haine des élites, c’est à dire la désignation du Juif comme incarnation du système. Et là, on converge vers la bonne vieille tradition française qui a mené Pétain au pouvoir : en bout de course, il y a toujours le Juif. On n’est pas soit antisystème, soit antisémite : la dimension antisémite fait partie de l’attirail français des antisystèmes.

Amis démocrates et humanistes, ça n’est pas le moment de se barrer, c’est le moment de faire une démonstration de force tranquille

Mais paradoxalement, je crois que c’est maintenant que les difficultés vont commencer pour Dieudonné :

  • Dieudonné lui-même a été surpris par son propre succès, et va forcément se mettre à faire des fautes, comme par exemple appeler à demi mot ses partisans à le défendre physiquement, ce qui n’est jamais apprécié du grand public.
  • Il va trouver sur son chemin quelqu’un comme Marine Le Pen, qui voit d’un très mauvais œil une concurrence émerger sur son fond de commerce antisystème. Il y a fort à parier qu’elle ne tardera pas à reprendre l’initiative pour conserver son leadership dans la mouvance « A bas les élites ». Vu l’ambiance, ça ne fait jamais de mal que le camp des racistes se disloque !
  • Le mouvement de riposte de la partie saine de la société est en train de prendre de l’ampleur, avec par exemple la bonne tribune de Stéphane Guillon dans Libé de ce week-end, qui démasque le vrai facho sous les traits de la gaudriole. Mais ce n’est pas suffisant : on attend maintenant que tous les humoristes fassent de même, et que ce ne soit pas seulement la Licra qui porte plainte.
  • Enfin, et sans minimiser les dégâts provoqués par Dieudonné, je crois qu’on est typiquement dans le genre de période où il faut savoir garder son sang-froid : faire exactement ce que tous les agitateurs détestent : rester ferme sur les principes, mais viser la réconciliation au lieu de se faire la guerre, en particulier aux jeunes qui risquent de basculer bêtement dans la « quenellisation » en signe de protestation. A terme, il faudra trouver autre chose, mais dans un premier temps c’est déjà pas mal d’éviter la guerre civile ! On vit dans une société pluri-ethnique, et on est condamnés à s’entendre.
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Amis démocrates et humanistes, ça n’est pas le moment de se barrer, c’est le moment de faire une démonstration de force tranquille. Et d’affirmer que l’avenir, ce n’est pas l’autre, c’est nous. Cette France-là, la nôtre, n’a pas dit son dernier mot.

image à la une : © Clem O Mix

Retrouvez cet article sur le blog d'Usbek & Rica