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Des animaux dans le code civil

Des animaux dans le code civil

Les chroniques d'Uzbek & Rica #10.

Par Thierry Keller

Image à la une : Campagne World Wildlife Fund © Saatchi & Saatchi Imko

Dans une période où l’on conteste tout et n’importe quoi, je voulais vous parler d’une contestation qui est passée, hélas, un peu inaperçue : c’est celle des 24 personnalités qui ont signé l’appel : « Pour une évolution du régime juridique de l’animal dans le code civil reconnaissant sa nature d’être sensible », relayant ainsi une initiative de la Fondation 30 millions d’amis. Parmi les signataires, il y a du lourd pourtant : Boris Cyrulnik, Hubert Reeves, Luc Ferry, Frédéric Lenoir, Alain Finkielkraut, Elisabeth de Fontenay, Mathieu Ricard…

Que dit le texte ? « Les animaux sont encore définis par le Code civil comme des choses, sur lesquelles l’homme peut par conséquent exercer un droit absolu. » Et réclame donc, à côté des “Personnes” et des “Biens” une troisième catégorie pour les “Animaux”. Une revendication un peu décalée ? Evidemment, ce n’est pas le statut de l’animal qui va faire baisser le chômage, ni contribuer à redonner de la sérénité à une société qui se tape une crise de panique par jour. Et pourtant, le droit des animaux, c’est un vrai sujet d’avenir… 

La façon dont sont traités les animaux, par nous, les hommes, en dit long sur ce que nous sommes et ce que nous devenons : des enfants gâtés.

D’un côté, les mauvais traitements, avec l’industrie agro-alimentaire, les trafics en tous genres, les expérimentations scientifiques, la re-création d’espèces disparues, ou les AGM (animaux génétiquement modifiés)… De l’autre, la transformation de l’animal en une sorte de jouet : des boîtes de nuit pour chats, des salons de massages, des nounous, des lignes de vêtements, des psy pour chiens… Là non plus, finalement, on n’est pas loin de la maltraitance ! Dans tous les cas, on fait de l’animal notre chose. Faut-il pour autant les traiter d’égal à égal ?

Non, et c’est là d’ailleurs que le texte de la pétition est intelligent : il ne parle pas d’un « génocide animal » comme le font certains antispecistes. Il reconnaît que les animaux ne sont pas des êtres humains : « Ce n’est pourtant pas la proclamation d’une dignité métaphysique, mais certains attributs – capacité à ressentir le plaisir et la douleur notamment – que les humains partagent avec au moins tous les vertébrés, qui enracinent les droits les plus fondamentaux. » Bref, l’homme et l’animal partagent plus de choses qu’on pense. Si la réforme était en vigueur, les animaux pourraient-ils se défendre devant les tribunaux ? Déjà, il faudrait qu’elle passe. A priori, François Hollande s’y est engagé, mais des lobbies freinent des quatre fers, comme la FNSEA, le principal syndicat des agriculteurs. Après, ce serait une reconnaissance symbolique. Mais oui, à terme, on peut imaginer que les animaux soient représentés, à la fois en droit privé, par un avocat, et pourquoi pas en droit public avec des représentants politiques dans un « Parlement des vivants ».

Défendre les animaux, ça a un côté un peu cucul, ça a l’air incongru, mais ça a plus de noblesse que de défiler avec un bonnet rouge ou de signer un texte intitulé « Touche pas à ma pute »

Peut-on être à la fois un humaniste et un ami des bêtes ? Evidemment : dans Les racines du ciel, prix Goncourt 1956, Romain Gary racontait l’histoire de Morel, un homme qui consacrait sa vie à défendre les éléphants menacés par la chasse en Afrique. Tout le monde considérait que ce type avait mieux à faire que de poursuivre une quête absurde, au lieu de défendre les Africains victimes de la colonisation. Au fil du récit, on comprenait pourquoi il était tant attachés aux éléphants : il avait été prisonnier dans les camps allemands. Rêver à des éléphants en liberté était la seule manière pour lui et ses camarades de supporter l’enfermement et les mauvais traitements. Une fois devenu libre, Morel a voulu payer sa dette envers les pachydermes. 

C’est exactement ce que font aujourd’hui Cyrulnik et sa bande. Ils rendent hommage. Défendre les animaux, ça a un côté un peu cucul, ça a l’air incongru, mais ça a plus de noblesse que de défiler avec un bonnet rouge ou de signer un texte intitulé « Touche pas à ma pute ».