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L'avenir des bonnets rouges

L'avenir des bonnets rouges

Les chroniques d'Usbek & Rica #12.

Par Thierry Keller

L’ambiance du moment est à la jacquerie. Un terme qui est soudainement apparu dans les médias à propos de la révolte fiscale des « bonnets rouges » contre l’écotaxe. Or, il se trouve que les « bonnets rouges » préparent une énorme manif samedi à Carhaix. La question, ou plutôt les questions que je pose donc aujourd’hui, c’est : La jacquerie des bonnets rouges a-t-elle de l’avenir ? Quelle est la nature politique de la contestation ? Et est-ce que la France va finir à feu et à sang ?

Mais d’abord, on pourrait définir ce qu’est une jacquerie. A l’origine, la jacquerie, c’est, en 1358, la révolte des paysans (qui portaient une veste appelée « la jacque ») contre les impôts levés par la noblesse pour financer la guerre de 100 ans. Des milliers de paysans s’en sont pris aux nobles avec pillages, assassinats, et viols (Ile de France, Normandie, Artois, Picardie, Champagne). Et en retour, la noblesse a réprimé dans le sang le soulèvement des insurgés.

En quoi on peut parler de jacquerie dans le contexte d’aujourd’hui ? D’abord, c’est quand même moins violent, on n’est pas encore en état de guerre civile. Et puis par rapport au Moyen Âge, ça se passe en Bretagne, une région plutôt paisible, pro européenne, avec des faibles scores FN. Mais justement, c’est là que c’est intéressant : dans une récente interview à Marianne, le célèbre démographe-sociologue-historien Emmanuel Todd explique que la Bretagne « est aujourd’hui touchée de plein fouet par la logique européenne du jeu sur le coût du travail, sous contrainte de l’euro. »

« Soit on change de système, soit le système explose »

Le fait que ce soit la Bretagne qui se soulève en dit long sur l’état du pays. Dans son interview, Todd dit encore : « Après la révolte des banlieues, la révolte bretonne marque une étape dans la dislocation du système social et politique français ». Pourquoi ? Parce que : « La capacité des classes dirigeantes françaises à protéger leur peuple n’est plus du tout évidente. » Avec un petit couplet sur François Hollande, évidemment, dont Todd dit qu’il « semble moins président de la République française que vice-chancelier du système allemand. » « Aucun pouvoir, conclue-t-il, ne peut survivre dans la durée à l’appauvrissement économique et à l’humiliation nationale. »Alors bon, comme d’habitude avec Todd, c’est excessif, péremptoire, à forte connotation souverainiste. Mais enfin, ça a le mérite de poser les choses !

Images à  la une : Révolte des Vignerons de Champagne de 1911 © D.R. ; Révolte des bonnets rouges de 2013 © www.contribuables.org ; Révolte des banlieues de 2005 © www.bondyblog.fr

On a donc tous les ingrédients d’une révolte qui va durer…

  • Une classe dirigeante discréditée
  • Une situation sociale dégradée
  • Une identité nationale mise à mal
  • Une union de tous les mécontents
  • Des comportements violents qui visent l’Etat

 

ça peut peut-être se calmer par moments, mais globalement, il faudrait un miracle pour que ça ne pète pas. Quoi, comme miracle ? Eh bien une prise de conscience de nos dirigeants : que s’ils ne changent pas de politique économique, ils risquent de finir la tête au haut d’une pique ! Je ne résiste pas au plaisir d’évoquer une petite vidéo qui date du 19 mars 2012, où un analyste financier de chez Cheuvreux expliquait que Hollande, s’il était élu, devrait choisir entre faire plaisir aux marchés ou à ses électeurs. Eh bien, il semble qu’il ait choisi. De ne pas se confronter avec le monde de la finance, de ne pas se confronter avec l’Allemagne. Et donc de faire peser le poids de l’euro sur les impôts et sur le coût du travail. Alors Todd, lui, pense que la révolte bretonne est une chance pour la France parce que ça va forcer les dirigeants à liquider l’euro et à faire « revenir la France dans l’Histoire ».

Personnellement, je ne suis pas sûr que ce dont la France a besoin, c’est d’une « bonne jacquerie » (rien que de penser à la révolte des gueux dans Batman Rises j’en ai la chair de poule). Par contre, il est absolument certain qu’en continuant à privilégier les marchés à ses électeurs, ce qu’on appelle « le peuple » va continuer à montrer les dents. C’est peut-être mon ami, le député Malek Boutih, qui résume le mieux la situation : « Soit on change de système, soit le système explose ». Heureusement que la France est qualifiée pour la Coupe du Monde, parce que sinon… !

Initialiement publié sur :  http://usbek-et-rica.fr/blog/chronique-nova-12-lavenir-des-bonnets-rouges/