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La Plume de The Wire & Treme (2)

La Plume de The Wire & Treme (2)

Interview de George Pelecanos, scénariste et romancier américain

Par Reza Pounewatchy & Quentin M

George Pelecanos est un écrivain et scénariste américain. D'origine modeste, il est fils d'immigrés grecs. Depuis bientôt 20 ans, il écrit des polars sur et àWashington, sa ville natale. Récemment conquis par l'atmosphère de la Nouvelle-Orléans, il a également élargi son champ de compétences en travaillant aux scénarii de The WireTreme et The Pacific, 3 séries phares et ultra réalistes de la chaîne américaine HBO. Retour sur un personnage fascinant, héraut moderne du réalisme noir et parangon sans égal de la critique sociale.

NB. Cette itw fait l'objet d'une publication en 5 parties, à raison d'un extrait par semaine. Ceci est la 2e partie.

Chaque extrait est accompagné d'une playlist : après avoir mis la Soul est à l'honneur la semaine dernière, le Rap fait son entrée !

 

 

Selon vous, les romans policiers sont le meilleur moyen d’aborder les problèmes sociétaux ?

Absolument. Beaucoup d’auteurs de roman policier viennent de la classe ouvrière. Ils n’ont pas peur d’aller dans les bas-fonds pour faire leurs recherches. Il sont donc les mieux placés pour découvrir et décrire ce qui s’y passe.

En fait, le crime en lui-même est la chose qui m’intéresse le moins dans ce genre de romans ; c’est juste un moteur qui permet à l’intrigue de prendre et de se développer. Mais ce qui m’importe le plus, c’est de décrire le contexte dans lequel l’intrigue se noue. Dans The Wire par exemple, on a vraiment mis les problèmes sociétaux au premier plan. On a montré aux gens comment ça marche. Les bien-pensants se demandent souvent : « Mais pourquoi les jeunes de cité ne sortent pas simplement de leur ghetto ? ». Je leur répondrai simplement : « Regardez la saison 4 de The Wire et vous comprendrez pourquoi ils ne peuvent pas sortir. ».

Le Washington Post réserve les meurtres de Noirs aux dernières pages

C’est un peu l’histoire de Michael Lee (joué par Tristan Wilds), le jeune dealer apparu dans la saison 4 de The Wire ?

Oui, c’est un personnage tragique.

C’est le nouvel Omar (gangster gay dans The Wire) ?

Oui, c’est le garçon le plus fort et le plus intelligent de sa bande. Parce qu’il l’était, ils ne les a pas aidés.

 

The Cut raconte l’histoire de 2 frères, l’un noir et l’autre grec. C’est un rêve qui devient réalité ?

Ca vient de ma vie en fait. Je n’ai jamais parlé de ça, mais l’idée de The Cut est directement tirée de ma propre vie. Ma femme et moi formons un couple gréco-américain. Nous avons adopté plusieurs enfants, des Blancs, des Latinos et des Noirs. Et ça marche bien ! C’est juste une manière un peu inhabituelle de fonder une famille.

D’une certaine manière, le roman est une description idéaliste de ma famille. Mais c’est aussi une description très réaliste.

Le système pénitentiaire est un gros business aux Etats-Unis

Au début du livre, on ne sait pas vraiment qui est noir, si c’est Lio ou Spiro…

C’est fait exprès. En fait, le personnage ne remarque pas la couleur de peau l’autre. C’est une question de génération. Les gens de ma génération, lorsqu’ils entrent dans une pièce remplie où il y a plus de Noirs que de Blancs, ils le remarquent tout de suite. Les plus jeunes ne le remarquent même pas. Ils ne sont pas mal à l’aise du tout. On a fait beaucoup de chemin, même si on peut encore lire sur internet tout un tas de commentaires haineux et infâmants sur le président Obama. Chez les jeunes citadins notamment, le racisme a résolument baissé durant les dernières décennies.  

Pourquoi cette question du racisme est-elle si importante aux Etats-Unis ?

A cause de l’esclavage sans doute. En France par exemple vous n’avez pas vécu l’esclavage (on s’est contenté de l’organiser, ndlr). Aux Etats-Unis, la question n’est pas seulement celle de la rencontre de personnes de différentes couleurs. Il faut se rappeler que les ancêtres des Afro-américains sont arrivés dans le pays avec des chaînes aux pieds.

J’ai passé du temps au Brésil. Culturellement parlant, c’est un pays semblable au mien. Les Brésiliens aussi ont connu l’esclavage, les Noirs sont arrivés enchaînés. Ils sont avoir bien mieux réussis leur métissage et leur melting pot que nous.

 

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Une scène du livre me rappelle beaucoup la saison 5 de The Wire, quand Spero Lucas apprend que Tayvor et Evyn ont été tués. Vous dites alors que les meurtres de Noirs sont toujours traités en 2e, 3e voire dernière page des journaux…

Oui, je l’ai écrit dans beaucoup de livres. C’est presque une obsession pour moi. Si on prend le Washington Post par exemple, un des journaux que j’admire le plus, il relègue sans cesse les meurtres de Noirs dans les dernières pages et leur réservent à peine quelques lignes. En revanche, qu’un Blanc soit tué, peu importe où dans la ville, et l’info est en une de tous les journaux. Un jeune qui lit les journaux aura par conséquent tendance à penser que la vie d’un Noir vaut moins que celle d’un Blanc. Je milite depuis des années pour que ça change, mais ils n’en sentent apparemment pas assez le besoin.

A chaque fois, c’est quand il a trop bu que le salaud passe à l’acte.

Dans un autre passage du livre, Spero rencontre Anwan Hawkins. Hawkins lui dit que la prison est comme une entreprise dans laquelle les Noirs sont les ouvriers…

Le système pénitentiaire est un gros business aux Etats-Unis. A ce propos, on ne peut éluder le problème des lois sur les stupéfiants et de l’incarcération massive d’usagers et de dealers de drogues. Quand j’étais jeune, la majorité des détenus étaient des criminels violents, meurtriers, violeurs…etc Aujourd’hui, 75 à 80% des détenus sont des dealers ou de simples usagers qui n’ont commis aucun acte violent. On les enferme pour des infractions non-violentes. Il faudrait changer la loi, mais le lobby carcéral est très puissant. Il lutte âprement contre la légalisation de la marijuana par exemple, alors qu’une telle loi réduirait drastiquement le nombre de détenus aux Etats-Unis. On sait très bien que l’alcool est tout aussi dangereux que le cannabis, mais il est légal.

Sur les scènes de crime que j’ai approchées ou étudiées, je n’ai jamais entendu parler d'un type qui avait tabassé sa femme après avoir fumé un joint. A chaque fois, c’est après avoir trop bu que le salaud passe à l’acte.

Suite de l'interview le mardi 4 juin, sur Novaplanet

Interview : Reza Pounewatchy 

Traduction : Quentin M