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Alain Pacadis, l'âme des années 70

Alain Pacadis, l'âme des années 70

Réflexions engagées autour du livre "Alain Pacadis. Itinéraire d'un dandy punk."

Par Jean Rouzaud

 

Avec la réédition du gros livre d’Alexis Bernier et François Buot, les vieilles mémoires vont se rafraîchir et les jeunes cerveaux s’ouvrir à des manières perdues.

Cette enquête sur la vie d’Alain Pacadis, journaliste à Libération et fan de rock, après sa disparition volontaire, tente de rétablir l’état d’esprit et les connexions entres médias, lieux, starlettes, attitudes, modes, clans et zones blanches, entre la fin des années soixante et le milieu des années 80. Vaste programme, d’où les 350 pages.

Alain « too young to die too fast to live » Pacadis, signait aussi sa chronique White Flash, puis Nightclubbing de Libé : Alain « death trip » Pacadis, pour vous donner une idée du mec. 

Homo, punk, junkie et semi clodo, Alain a également beatnick, hippy, routard et ensuite, décadent, glam, Rock puis Punk. A ses yeux, point d’autre Sainte Trinité que Warhol, Iggy et Lou Reed.

 

 

J’ai bien connu Alain Pacadis. Comme le groupe graphique Bazooka se trouvait chez moi, rue de Turbigo, juste entre le Gibus, le Tango, les Bains et le Palace – les 4 clubs « in » de Paris – Alain y passait souvent. Il était orphelin, pauvre, laid et, disons-le sans ambages, sale. Sa petite piaule rue de Charonne n’avait qu’un évier, nappé de crème dépilatoire et parsemé de poils de barbe de Dina, la travelotte qu’il logeait.

Une vie et un décor plus près de l’assommoir de Zola que de la Factory de Warhol.

Mais comme ce même garçon hantait tous les cocktails, vernissages, expos, concerts et autres lieux mondains de Paris et qu’il avait fini par le raconter dans Libé, dans un style faussement simple et candide, il était à son tour devenu une starlette. Il parlait gentiment et avec une certaine préciosité ; il était cultivé et délicat… tant qu’il ne buvait pas. Ensuite il devenait étrangement agressif et suicidaire, s’attaquant à plus fort que lui.

 

Il fut trop pauvre pour mourir d’overdose d’héroïne, comme tant d’autres à cette époque. Libé payait égalitairement 10 000 frs chaque salarié, sauf Alain qui était royalement arnaqué… (pigiste comme votre serviteur qui, après plus de deux ans de dessin de presse, Bd et pleines pages, ne fut jamais déclaré.) Les punks qui sauvaient Libé de la faillite étaient punis par les vieux gauchistes reconnaissants. Car cette époque n’était pas tendre ; les jalousies exacerbées, les coups bas quotidiens et les drames de la trahison monnaie courante. C’est même drôle à quel point on pense les années soixante gaies, alors qu’elles étaient sinistres et les année soixante dix généreuses, alors qu’elles étaient marquées par l’avidité et l’arrivisme.Il s’en dégageait pourtant un torrent de créativité, impensable aujourd’hui.

L’enquête des deux auteurs, véritable reconstitution d’un parcours sinueux et trouble est d’autant plus rare, qu’après la mort d’Alain, un paquet de gens parlaient de lui comme d’un intime, alors qu’ils n’avaient jamais approché le desperado. Au séminaire de Libé, par économie, on avait des chambres par deux obligatoires, j’étais le seul à être OK pour partager sa chambre, ou il se plongeait dans la baignoire, sans shampoing ni savon et en sortait avec quelques coulures sombres.

 

J’insiste sur tous ces détails afin que ceux qui liront ce livre n’imaginent pas une seconde que sa vie était un lit de roses. Comme lorsqu’il fut l’invité d’Apostrophes où Pivot le prit pour un jet-setter, lui qui se nourrissait, au choix, de petits fours dans les cocktails, ou d’amour et d’eau fraîche (càd, ne se nourrissait pas). C’est justement ce paradoxe du vrai pauvre, qui côtoyait les riches et les célèbres, de ce « dejado », qui ne pouvait pas prendre soin de lui-même, entouré de gens chics et apprêtés, qui lui conférait une valeur par l’absurde, et par l’incompréhension qu’il générait.

 

A la fois le roi et le fou du roi, respecté par les punks pour son indifférence à l’endroit des considérations matérielles, et pourtant ultra branché, invité partout, malgré son allure et ses dérives permanentes.C’est comme ça qu’est née sa légende d’éternel enfant abandonné et recueilli par la tribu Punk-rock dont il chantait les louanges.

Mais la période fut bouclée en deux trois ans et il se jeta alors dans la voie sans issue du Disco, des paillettes et du clubbing, ou il n’était plus reçu que comme un fantôme. Sa fin romantique et morbide mit une note finale à sa notoriété. Le petit orphelin de la rue de Charonne eut un enterrement parisien énorme ou Jack Lang, Gainsbourg, acteurs, chanteurs, journalistes et écrivains se retrouvèrent un peu hébétés, autour du joueur de flûte.

Si j’ai un seul conseil à donner pour pénétrer ce monde d’alors, c’est d’oublier les noms connus du livre, et de s’intéresser à tous les inconnus passionnants que côtoyait Pacadis, et qui tout comme lui, furent le sel de cette époque sans pitié.

 

ALAIN PACADIS. Itinéraire d’un dandy Punk.

Par Alexis Bernier et François Buot .

Editions Le mot et le reste. 350 pages + cahier photos. 23 euros.