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Un peintre peut-il être gentil ?

Un peintre peut-il être gentil ?

Chagall a ignoré tous les diktats de l’Art et de l’intellectualisme. Pourquoi aller voir son expo ?

Par Jean Rouzaud

Marc Chagall a traversé tout le 20eme siècle. Presque centenaire.

Mal compris à ses débuts, il va devenir une star mondiale dans la fin de sa vie : des années 50 aux années 70, les musées du monde  entier vont l’honorer (il meurt en 1985!).

Or, il n’a jamais suivi les grandes révolutions picturales de ses amis célèbres! Il est totalement à contre-courant des évolutions de la peinture et des modes des avant-gardes du siècle.

Il effleure à peine le cubisme, le futurisme, le suprématisme...

Ni le Surréalisme qu’il frôle, ni l’Abstrait ne l’intéressent, pas plus que l’Orphisme de ses amis Sonia et Robert Delaunay.

Venant de l’est, il verra toutes les révolutions de l’art, des constructivistes russes aux réalismes soviétiques ou européens, et aux neo-plasticiens abstraits de Hollande et d’Allemagne, en passant par les expressionnistes, sans dévier de son dessin figuratif, presque enfantin.

Chagall ne sera fidèle qu’à lui-même, figuratif, tendre et naïf ; même la guerre mondiale ne changera pas ses personnages angéliques et colorés, qui volent dans l’espace, comme dans l’imaginaire d’un enfant.

Seuls les massacres lui feront peindre des Christ et des crucifixions teintés de judaïsme (châles et rabbins), mais sans oublier ses paysages bucoliques avec les animaux de la ferme de son enfance qu’il aimait tant, au point de se représenter lui-même en âne, en vache ou en coq !

 

Il devra fuir de Russie vers Paris, puis vers New York avant de revenir en France, pour finir à Saint Paul de Vence, près de la fondation de ses amis Marguerite et Aimé Maeght, bouclant ainsi la boucle pacifiste et campagnarde de son monde intérieur et pictural.

Comment ce petit homme simple a pu conquérir le monde alors qu’il était à l’opposé de toutes les tendances et diktats de la peinture moderne ?

Bien sur, quelques musées, synagogues et fondations juives l’ont soutenu et  honoré, mais son aura est bien plus grande : il a conquis les critiques et le public international en faisant tout ce qui devenait proscrit.

Peindre figuratif, un peu naïf, avec des animaux et des paysages…

Même Joan Miro avait abandonné ses superbes peintures de fermes catalanes et Picasso ses gens du cirque, les fauves comme Derain avaient allumé un dernier feu de paysages en couleur, et Matisse s’était imposé roi des estampes chaudes… mais lui, Chagall, n’a jamais lâché ni ses sujets, ni sa palette.

 

Lui qui a passé son temps à mettre son petit village de Vitebsk partout - cette bourgade qu’il n’a cessé d’utiliser comme décor, alors qu’il en était parti pour toujours, qu'il a répété comme un motif idéal, pourrait être accusé d’egotisme, d’égocentrisme, de judéo centrisme, de narcissisme ou de rabâchage d’une nostalgie interminable… 

Ou au contraire, cette obstination pourrait aussi être la morale de l’histoire : restez fidèle à vous-mêmes, ne suivez pas les modes, parlez honnêtement de ce que vous connaissez, votre décor, votre vie, et transmettez modestement vos sentiments et sensations, au lieu de vous perdre dans des théories artistiques qui ne vous ressemblent pas forcément et qui risquent de ne mener nulle part.

Chagall, ou l'homme qui aura connu le succès à l'international sans jamais dévier de son axe.

Voilà le paradoxe de Chagall ! A chacun de choisir sa conclusion.

 

Expo "Chagall, entre Guerre et Paix"

Musée du Luxembourg . 19 rue de Vaugirard. 75006

Du 21 fevrier au 21 juillet 2013.