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Londres, et les odeurs de la Tamise au XIXe siècle

Londres, et les odeurs de la Tamise au XIXe siècle

Les meilleures feuilles d'« Avec un grand H », le nouveau livre des Éditions Nova.

Par La rédac

Après Le Parfum d'Irak, et avant le nouvel épisode d'Ultime, le nouveau livre desÉditions Nova vous parle d'histoire. Avec un grand H est un ensemble de 68 chroniques aussi véridiques que surprenantes sur des sujets et personnages historiques hauts en couleurs. Ces petites histoires, issues de la grande, se dévorent grâce aux talents de conteur de Jean-Christophe Piot, qui n’a ni son esprit ni son humour dans sa poche.

Au programme ? Spartacus, la peste, une truie, des sorcières, Champollion, Calamity Jane, la lobotomie, Toutânkhamon, une pirate chinoise, Laïka, la Saint-Valentin, quelques légions perdues et un facteur (entre autres), et cet extrait, dévoilé en exclusivité pour nova.fr.

Londres, et les odeurs de la Tamise au XIXe siècle

« Chasse d’eau » : la grande puanteur

C’est joli, la Tamise, non ? Pittoresque, et tellement typique, tellement anglais, tellement londonien... Eh bien figurez-vous que c’est peut-être joli, mais que ça pue. Enfin aujourd’hui, je ne sais pas, mais au XIXe siècle, c’en était même à un tel point qu’on a frôlé l’émeute... Machine arrière donc, direction 1858 pour une histoire qui refoule sérieusement du goulot.

Les années 1850, c’est l’apogée londonien : la capitale anglaise est entrée de plain-pied dans la modernité la plus échevelée. L’économie industrielle explose, les arts et les techniques font merveille et la ville éblouit le monde entier : on vient d’installer Big Ben à Westminster – 12,5 tonnes de métal tout de même – les trains ne cessent de déverser leurs masses quotidiennes de voyageurs, le British Museum et la National Gallery sont déjà là, comme les bobbies, les flics de la Metropolitan Police. Bref, Londres est un des phares du monde, mais le phare du monde cocotte sévère. Ça fouette à vous en faire sauter l’émail des dents. Londres est sale, mais alors sale, mes pauvres enfants, à un point pas racontable. Les rues, bien sûr, mais surtout cette bonne vieille Tamise. Parce que la pauvre a beau traverser la plus grande ville de la planète, elle reste un fleuve tout riquiqui, question débit, limite grotesque : 31 mètres cubes par seconde en été. Pour vous donner une idée, le Rhin à la même époque, c’est 1 900 mètres cubes. Et le truc, c’est qu’on s’en sert beaucoup, du fleuve, en y balançant toutes les eaux usées par exemple. Et les eaux usées, je ne vous fais pas un dessin ? Si ? Bon. Rappelons que la population de la ville ne cesse de croître et que le nombre d’intestins par habitant tourne autour d’une moyenne de un. Ce qui fait beaucoup d’étrons chaque jour, certes très distingués puisque britanniques, mais des étrons tout de même, venus des quelque deux cent mille fosses d’aisances que compte la cité, sans parler de ce qui arrive directement par les égouts.

La Tamise est une gigantesque poubelle qui accueille littéralement toutes les ordures de la ville

Et s’il n’y avait que ça, mais la Tamise est une gigantesque poubelle qui accueille littéralement toutes les ordures de la ville : le sang des bêtes équarries, des cadavres plus ou moins identifiables, des épluchures et tout ce que vous pouvez imaginer comme cochonneries. Dès 1840, tout le monde s’inquiète. La Tamise n’a plus de fleuve que le nom : c’est une sorte de lisier qui s’écoule à faible allure, roulant des millions de tonnes d’horreurs – une croûte immonde et suppurante qui sent la fosse commune. C’en est au point qu’elle est moquée dans les journaux: les caricaturistes s’en donnent à cœur joie avec le Dirty Father Thames, le sale père Tamise, sorte de Père Noël infernal dessiné les pieds dans le purin. Le Père Noël est une ordure, et ce n’est pas une métaphore.

Le plus beau, c’est que la saleté de la Tamise fait vivre tout un petit monde. Les toshers, qui courent les égouts pour récupérer tout ce qui leur tombe sous la main de récupérable, souvent en famille. Les grubbers, qui font la même chose sur les canaux à ciel ouvert qui mènent à la Tamise. Les mudlarks, des mômes qui fouillent la boue du fleuve pour trouver des objets à récupérer eux aussi. Les ushermen, qui débloquent les conduites bouchées. Les rat catchers qui butent du rongeur à qui mieux mieux, payés qu’ils sont au nombre. Enfin et surtout les night soilmen, les hommes de la fange. Eux, leur boulot, c’est de vider les fosses d’aisances pour aller vendre leur récolte comme purin dans les cambrousses : 2,6 shillings la charrette, en 1850, c’est une affaire – enfin jusqu’à ce que leur modèle économique soit complètement saboté par le guano qu’on importe d’Amérique du Sud, moins cher et plus pratique.

Londres est un cloaque, un charnier, une gadoue méphitique

Bref : Londres est un cloaque, un charnier, une gadoue méphitique. Les pouvoirs publics en sont bien évidemment conscients, c’est sous leur pif, mais ils n’en foutent pas une rame. Enfin, j’exagère un peu : des solutions sont étudiées, mais aucune ne se concrétise. Repenser les égouts ? Trop cher, trop compliqué et trop bordélique. Jusqu’en 1858, tout le monde fait mine de regarder ailleurs. Mais cette année-là, ça pète. Enfin, le terme est mal choisi : disons plutôt que ça part en cacahuète. Pourquoi 1858 ? Parce que l’été, en l’occurrence, a oublié d’être anglais : il fait chaud et beau. Sur un fleuve littéralement saturé d’excréments, je vous passe le bonheur, mais ça franchit le seuil du supportable, au point que les ouvriers qui travaillent dans le coin se mettent en grève et que les bacs n’arrivent même plus à traverser le fleuve.

Tous ceux qui ont les moyens se barrent de Londres cet été-là, pour éviter la Great Stink, la Grande Puanteur

Londres, et les odeurs de la Tamise au XIXe siècle

Mais le plus beau est à chercher du côté du Parlement, dans le palais de Westminster – pile sur les bords de la Tamise, dites donc. On ne sait plus quoi faire pour préserver les nobles narines des Lords. On arrose à tout hasard les rideaux du Palais de chlorure de calcium, mais les pauvres chéris grincent tellement du nez qu’ils ajournent la session et... se font la malle. Oh, ils ne sont pas les seuls : tous ceux qui ont les moyens se barrent de Londres cet été-là, pour éviter la Great Stink, la Grande Puanteur. Et les choses ne se calment pas. L’été fait durer le plaisir et s’allonge, chaud, moite et puant dans des proportions bibliques. Le débit de la Tamise baisse encore et la psychose commence. Les Londoniens redoutent les épidémies, les fièvres, les maladies. Les ingénieurs tentent des méthodes de desperado, comme verser des trucs plus ou moins foireux dans le fleuve – de la chaux, notamment. Marrant, mais sans effet. Il faudra le retour, enfin, de la pluie pour laver le plus gros après des semaines à vivre dans une atmosphère à se saccager les sinus.

Cette fois, le Parlement a compris la leçon : trois semaines plus tard, une loi met fin au bordel administratif et fonde le Metropolitan Board of Works, un service missionné pour organiser enfin le drainage de la plus grande ville du Royaume-Uni. En sept ans, trois millions de livres sont débloquées pour entamer la construction d’un vaste réseau de vingt-et-un mille kilomètres d’égouts locaux, connectés à quatre cents kilomètres de canalisations grand format qui soulagent enfin la Tamise et les Londoniens. Enfin oubliez aussi le mot « soulager », réflexion faite.

Les chroniques de Jean-Christophe Piot, habillées par Charlène Nouyoux, c'est aussi une émission hebdo diffusées sur Radio Nova.

Visuel (c) Gustave Doré, Broken Down, planche inédite pour London, a pilgrimage, 1872, BnF/Gallica